Enfin publié dans la collection-série « Pour les Nuls » (= for the dummies) :
La bibliothèque pour les Nuls
I -VOCABULAIRE
(lexique bilingue) français-languedebibliothécaire
On n’insistera jamais assez sur le pouvoir et au sentiment de
supériorité que les mots qui sortent de l’ordinaire donnent aux gens qui les
utilisent, à ces « happy few » qui sont les seuls à les connaître
(cf. vocabulaire des huissiers, avocats, médecins, administration…).
II – Règlement
de bibliothèque dans un monde enfin parfait
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I – LEXIQUE BILINGUE
Un livre : une monographie
Une revue : un périodique (plus chic : une ressource continue)
Un classeur : une publication à feuillets mobiles (plus chic : une ressource intégratrice)
Une feuille : un support papier
Une image :une image fixe
Une gravure : une estampe
Un disque : un document sonore
Une partition : une musique imprimée
Un film : une image animée [au singulier]
Un dictionnaire : un ouvrage de référence
Un livre d’histoires : une fiction
Un livre sérieux : un documentaire
Un livre + un cédérom : un document multimédia
Le cédérom qui va avec le livre : le matériel d’accompagnement
Le code qui sert pour le rangement : la classification [à ne pas confondre avec l’indexation, même quand c’est la même chose]
Un texte tapé à la machine : un tapuscrit
Une copie : un document de substitution
Un microfilm : un support de substitution
Une vieillerie quelconque : un document patrimonial
Un livre très gros, très lourd : un in-folio maximo
N’importe quoi relié ensemble : un recueil factice
Un cadeau de retraite : un mélanges [au pluriel]
Un livre volé : un manquant (plus chic : un disparu sans fantôme)
Qui y vient : les publics
Un lecteur : un usager [attention à l’orthographe]
Les enfants : le public jeunesse [quand la bibliothèque est ouverte]. Les scolaires [quand la bibliothèque a l’air fermée]
Les adolescents : les publics difficiles
Quelqu’un qui ne vient jamais : un non-fréquentant
Quelqu’un qui voudrait bien pouvoir venir : un public empêché
Quelqu’un qui va aussi dans d’autres bibliothèques : un multifréquentant
Ce qu’on y fait et où on le fait : les pratiques et les espaces
Les renseignements : la banque d’accueil
Le bibliothécaire à la banque d’accueil : le président de salle
Ce qu’il fait : le service public
L’endroit où on fait la queue : la banque de prêt
Le catalogue : l’Opac [comme son nom l’indique, l’Opac est la version claire du catalogue, celle que vous pouvez comprendre tout seul. Sinon, on dit : le module catalogue du SIGB. Totalement inaccessible aux non-initiés]
Le coin journaux : l’espace d’actualités
La bibliothèque des enfants : la section jeunesse
La discothèque : l’espace musique
La salle de lecture : la bibliothèque d’étude et de recherche
La réserve : le fonds patrimonial
Les documents sur la région : le fonds local
Les expositions : la valorisation
Les conférences : les animations
Un fauteuil : une chauffeuse
La cafétéria : l’espace de convivialité
Mais que font-ils quand vous n’êtes pas là ?
Choisir des livres : la sélection documentaire
Acheter des livres : les acquisitions [les acquis’ pour les intimes, se passent au département des entrées où travaillent les acquéreurs]
Pointer : bulletiner
Étiqueter : ronder
Plastifier : filmoluxer
Poser un code-barres : exemplariser
Décrire les livres : cataloguer [les catalogueurs produisent des notices catalographiques (sur écran) ou des pavés ISBD (sur carton)]
Trier : désherber
Quelques exemples de bibliothèques
Beaubourg : la BPI
La TGB : la BnF
Une bibliothèque universitaire : un SCD
Une bibliothèque qui prête des disques : une discothèque [il est rare qu’on puisse y danser]
Une bibliothèque qui a autre chose que des livres : une médiathèque [attention, piège ! Une médiathèque peut aussi offrir des documents multimédias, mais on ne dit pas une multimédiathèque. Et une bibliothèque qui est une médiathèque peut s’appeler quand même bibliothèque. Il peut même être considéré comme ringard de la traiter de médiathèque. Soyez prudent]
Les autres bibliothèques de la ville : le réseau
La plus grosse bibliothèque : la centrale
Les bibliothèques des quartiers : les annexes
La petite bibliothèque en construction dans votre village : la ruche
Je vous ai emprunté ce DVD, mais je n’ai pas pu le lire.
J’ai accès au support, mais pas au contenu.
Oui, je rends mes livres en retard, mais c’est parce que
j’étais à l’hôpital.
Le blocage de ma carte est dû à un passage involontaire dans la catégorie
des publics empêchés.
Vous avez beaucoup de choses sur le sujet, mais vous n’avez
pas tout.
On voit que vous êtes pôle de ressources, mais pas pôle d’excellence.
J’ai besoin de consulter la quatorzième édition du « Manuel
de droit du travail » de Lyon-Caen et Pélissier. Il me faut absolument
cette édition-là et pas une autre.
ISBN 2-247-00944-1
Savez-vous par hasard où je pourrais retrouver « Les
Aventures de Totochon » ? J’adorais ce livre quand j’étais petite et j’aimerais
tant le faire lire à ma petite-fille.
La région a-t-elle un plan de conservation partagée des fonds
jeunesse ?
Quel dommage ! Vous avez jeté les mémoires de Pétunia,
cette merveilleuse chanteuse qui a bercé ma jeunesse.
Je trouve que vous avez fait un pilon un peu sévère dans les 780 !
Avez-vous des romans Harlequin ?
Quelque sensible que je puisse être aux débats en cours sur la légitimité
culturelle des romans sentimentaux produits en série, je n’en suis pas moins
curieux(se) de savoir s’ils sont pris en compte dans votre politique
documentaire.
Ce que votre bibliothécaire dit : Cette autorité
auteur n’a pas été validée.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il parle du livre de l’ancien
ministre (celui qui a été battu aux élections).
Ce qu’il veut réellement dire : La BnF a décidé que cet auteur
n’existait pas.
Ce que votre bibliothécaire dit : Si on me
cherche, je suis dans les magasins.
Ce que vous croyez qu’elle veut dire : Encore une qui fait les
soldes !
Ce qu’elle veut réellement dire : Je descends dans les sous-sols
[aussi, c’est une drôle de tenue pour faire du shopping].
Ce que votre bibliothécaire dit : Nous préparons
la conversion rétrospective du fichier auteur, alors nous sommes un peu obsédés
par tous ces dollars.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Ils ont vendu très cher leur
fichier à une Église américaine qui rebaptise les morts (en échange, l’Église
américaine offre le microfilmage du fichier).
Ce qu’il veut réellement dire : Ils vont informatiser leur vieux
fichier sur carton [et bien que ça coûte très cher, les dollars en question
n’ont rien à voir avec l’argent].
Ce que votre bibliothécaire dit : Je ne veux pas
qu’on me dérange quand je collationne les signatures !
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il vérifie les formulaires
d’inscription et les chèques de caution.
Ce qu’il veut réellement dire : Il compte les pages d’un livre
ancien [et maintenant, à cause de vous, il va devoir tout recommencer].
Ce que votre bibliothécaire dit : Nous allons
fermer pour inventaire.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Ils vont fermer le 31
décembre.
Ce qu’il veut réellement dire : Ils vont fermer trois semaines.
Maintenant.
Ce que votre bibliothécaire dit : Tous les
mardis matin, nous faisons du récolement.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Ils recollent les pages
déchirées.
Ce qu’il veut réellement dire : Ils comptent les livres volés.
Pardon, les disparus sans fantôme.
Ce que votre bibliothécaire dit : Et le
mercredi, pendant la fermeture, je désherbe, épi par épi.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il raconte ses RTT à son
collègue.
Ce qu’il veut réellement dire : Il enlève les livres qui ne servent
plus [c’est pour ça que vous n’avez pas retrouvé le livre de Pétunia.].
Ce que votre bibliothécaire dit : Ce n’est même
pas une tête de vedette !
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il feuillette la presse people
avec son jeune collègue. Pourtant, la semaine dernière ils prétendaient que la
presse people était « en dehors des frontières documentaires de notre
réseau. »
Ce qu’il veut réellement dire : Le jeune collègue a commis une
grosse faute de syntaxe [bibliothéconomiquement parlant].
II Réglements (à afficher un 1er avril !)
Comment organiser une bibliothèque publique
1. Les catalogues seront subdivisés au maximum : on veillera à
séparer le catalogue des livres de celui des revues, et ceux-ci du
catalogue par matières, ainsi que les ouvrages d’acquisition récente
des ouvrages d’acquisition plus ancienne. Si possible, l’orthographe de ces
deux derniers catalogues sera différente ; par exemple, le mot hiérarchie
prendra un H initial dans les acquisitions récentes et un I dans les
acquisitions anciennes ; dans les acquisitions récentes, Tchaïkovski
s’écrira avec C, tandis que les acquisitions anciennes l’écriront
à la française, avec Tch.
2. Les matières seront définies par le bibliothécaire.
Les livres ne porteront pas sur le colophon une indication sur les sujets
sous lesquels ils sont répertoriés.
3. Les cotes seront intranscriptibles, si possible interminables, afin que
le lecteur n’ait jamais la place d’inscrire sur sa fiche la dernière
indication qu’il croit sans importance ; ainsi, le magasinier pourra lui restituer
la fiche incomplète pour qu’il la remplisse à nouveau.
4. Le temps d’attente entre demande et remise des livres sera très
long.
5. On ne donnera jamais plus d’un ouvrage à la fois.
6. Les livres demandés au moyen d’une fiche et remis par le magasinier
ne pourront être emportés en salle de consultation ; ainsi, il
faudra partager sa vie en deux temps fondamentaux, celui de la lecture et
celui de la consultation. La bibliothèque découragera la lecture
croisée de plusieurs livres, cela risquant de provoquer de dangereux
strabismes.
7. Autant que faire se peut, les photocopieuses brilleront par leur absence
; au cas où il en existerait une, son accès sera une entreprise
longue et laborieuse, son coût sera supérieur à celui
des papeteries, et tout tirage limité à deux ou trois pages.
8. Le bibliothécaire considérera le lecteur comme un ennemi,
un fainéant (sinon, il serait au travail), un voleur potentiel.
9. Le bureau de renseignements sera inaccessible aux lecteurs.
10. Tout sera mis en œuvre pour décourager le prêt.
11. Le prêt inter-bibliothèques sera impossible, ou en tout cas
il prendra des mois. Mieux vaut garantir l’impossibilité de connaître
le contenu des autres bibliothèques.
12. En conséquence de tout ce qui précède, les vols seront
très faciles.
13. Les horaires coïncideront absolument avec ceux du travail, établis
après accord préalable avec les syndicats : fermeture totale
le samedi, le dimanche, le soir et aux heures des repas. Le pire ennemi de
la bibliothèque est l’étudiant salarié ; son meilleur
ami, l’érudit local, celui qui a sa bibliothèque personnelle,
n’a donc aucun besoin de venir à la bibliothèque et qui, à
sa mort, léguera tous ses livres.
14. Il sera impossible de se restaurer à l’intérieur de la bibliothèque,
de quelque manière que ce soit ; il sera tout aussi impossible de se
restaurer à l’extérieur de la bibliothèque sans avoir
déposé au préalable tous les livres reçus en prêt,
si bien qu’on sera obligé de les redemander après être
allé prendre un café.
15. Il sera impossible de réserver son livre pour le lendemain.
16. Il sera impossible de savoir qui a emprunté le livre manquant.
17. Autant que faire se peut, pas de toilettes.
18. Idéalement, l’usager devrait être interdit de bibliothèque
; en admettant qu’il puisse y pénétrer – jouissant de manière
pointilleuse et antipathique d’un droit obtenu en vertu des principes de 89
mais qui reste encore étranger à la sensibilité collective
-, en tout état de cause il ne doit et ne devra jamais, sauf à
traverser rapidement les salles de consultation, avoir accès aux arcanes
des travées.
NOTE RÉSERVÉE. L’ensemble du personnel sera physiquement diminué
car il est du devoir d’un service public d’offrir des emplois aux citoyens
porteurs d’un handicap (on étudie actuellement l’extension d’une telle
obligation au Corps des Pompiers). Avant tout, le bibliothécaire idéal
devra boiter afin d’allonger le temps s’écoulant entre le prélèvement
d’une fiche de demande, la descente aux souterrains et le retour. Quant au
personnel chargé de grimper aux échelles donnant accès
aux rayonnages les plus élevés, à huit mètres
de haut, il est fortement recommandé de remplacer leur bras manquant
par une prothèse munie d’un crochet, et ce pour d’évidentes
raisons de sécurité. Le personnel totalement dépourvu
de membres supérieurs remettra l’ouvrage en le tenant entre les dents
(une telle disposition risque toutefois d’empêcher la remise de volumes
supérieurs au format in octavo).
Umberto Eco. Comment voyager avec un saumon. Nouveaux pastiches et postiches.
(Grasset, 1997)
Autre
réglement
Article 1 :
Il est interdit d¹emprunter un document sans autorisation expresse du
personnel. Celui-ci devra évaluer le degré de pertinence du choix du lecteur
en fonction de son âge, son sexe, son origine ethnique et le cas échéant lui
proposer un autre choix.
Article 2 :
Tout lecteur rendant un livre emprunté sans établir une fiche de lecture
établie selon les normes internationales se verra retirer son droit de prêt.
Article 3 :
Il est formellement interdit de lire à voix haute un texte dans l'enceinte
de la bibliothèque pour respecter la tranquillité publique.
Article4 :
Tout rassemblement de plus de trois personnes est interdit dans un but de
préserver le calme et la tranquillité afférents à un lieu public.
Article5 :
Toute tentative de séduction d'un(e) autre lecteur(trice) par un(e) autre
lecteur(trice)dans la bibliothèque est formellement interdite de même que
tout attouchement du type baiser ou salut par serrage de main , la
bibliothèque devant respecter les bonnes moeurs.
Article6 :
Pour éviter que la bibliothèque ne devienne un lieu de rendez vous au profit
d'activités subversives ou immorales, les coordonnées topographiques de
celles-ci seront tenues secrètes. Une commission de travail internationale
sous l'égide des institutions internationales est chargée de supprimer toute
référence à une bibliothèque sur les cartes et plans.
Article7 :
Tout nouveau lecteur se verra remettre une liste de 100 ouvrages validée par
une commission internationale dans un but d'assurer l'égalité de tous devant
le service public. Ce n'est qu'une fois un exposé écrit comportant des
résumés des textes proposés que le lecteur recevra sa carte définitive
d¹admission. Il va de soi que par souci de venir en aide aux plus
défavorisés l'inscription est gratuite et obligatoire après avoir accompli
cette dissertation.
Article8 :
Tout lecteur surpris dans l'enceinte de la bibliothèque à échanger des
propos irrévérencieux sur un document choisi par les professionnels
bibliothécaires sera exclu immédiatement et sans possibilité de faire appel.
Article9 :
Les lecteurs s'adresseront exclusivement au personnel ayant un diplôme
universitaire de niveau 3 (minimum DUT) dans le domaine du livre. Le
personnel non titulaire d'un diplôme de ce niveau ne pourra en aucun cas
communiquer au public des renseignements concernant le fonds. Cette mesure
s'impose pour garantir la fiabilité et l'excellence du service public. Le
personnel diplômé est muni d'un badge représentant un petit livre rouge,
alors que le personnel non diplômé bénéficie d'une étoile jaune.
Article10 :
Tout manquement au règlement de la part d'un lecteur sera suivi de
l'exclusion immédiate et sans préavis. Le lecteur exclu portera un tampon
indélébile vert sur la joue pour qu'il ne puisse pas se réinscrire dans un
autre établissement. La pose de ce tampon sera effectuée en présence d’un
agent de la force publique.
Article11 :
Le personnel de la bibliothèque sera chargé de faire appliquer ces
directives. Au cas où il ne serait pas en accord avec un seul des articles
ci-dessus mentionnés, celui-ci se verra par lettre recommandée déplacé
dans un autre service moins stratégique pour la défense de l'ordre moral et
économique de la nation.
Ces documents ont été
piratés en divers endroits, nous ne rendrons pas à César ce qui est à César.
Merci quand même à leurs auteurs.