ROMÉO ET JULIETTE

 

 

Prologue

 

Entre Chœur

 

C : Deux maisonnées, semblables en dignité

A Vérone la belle, où est sise notre  scène,

Une ancienne rancœur refont éclater,

Où un sang civil souille des mains citoyennes.

De ces deux ennemis funestement nés

Deux amants aux astres contraires s’immolent ;

Dont la fin pitoyable et erronée

De leur parentèle enterre la guerre folle. 

L’affreux cours de leur amour mortifère

Et la rage acharnée de leurs parents,

Que seule la mort de leurs enfants fit taire,

Va tenir la scène ces deux heures durant ;

Si patiente oreille vous y consacrez,

Tout manquement nous tenterons de réparer.                                   (Sort)

 

 

I.1      Entrent Sampson et Grégory, portant épées et ceinturons, de la maison Capulet

 

S : Grégory, je te le jure, on se laissera pas faire.

 

G : Nenni.  Parce que pour le coup on serait refaits.

 

S : Je veux dire, si on est colère, on dégaine.

 

G : Sûr, tant que tu es vivant, évite les galères.

 

S : Je frappe vite, si on m’y pousse.

 

G : Mais faut te pousser, pour frapper.

 

S : Un chien de la maison Montaigu m’y pousse.

 

G : Pousser c’est se dresser, et le courage faire front.

Lors, si on t’y pousse, toi tu déguerpis.

 

S : Un chien de cette maison me poussera à faire front.

Je pousserai du mur n’importe quel gars ou garce des Montaigu.

 

G : Ca prouve que t’es qu’un faible gueux.  Car c’est le plus faible qui rase les murs.

 

S : Ca c’est vrai ; et du coup les femmes, étant les vases les plus faibles, sont toujours collées au mur.  Lors je virerai du mur les larbins de Montaigu, et j’y foutrai ses servantes.

 

G : La querelle est entre nos maîtres, et nous autres leurs gens.

 

S : C’est tout un.  Je leur en ferai baver.  Quand j’aurai ferraillé avec les hommes, je serai galant avec les filles – je leur effeuillerai la marguerite.

 

G : Leur effeuiller la marguerite ?

 

S : Sûr, leur effeuiller la marguerite, ou leur défoncer la fleur.  Tu le prends dans le sens où ça te dit.

 

G : Elles doivent le prendre dans le bon sens, sentiment compris.

 

S : Moi tu peux être sûr qu’elles me sentiront tant que je leur fais front ; et chacun sait que, question bout de barbaque, j’ai là tout ce qu’il faut.

 

G : Encore heureux que tu sois pas poisson ; sinon, t’aurais été du genre colin paillard.  Dégaine ton engin.  V’là du Montaigu.

Entrent Abram et un autre Serviteur

 

S : J’ai flamberge au vent.  Tu leur cherches des poux.  Moi je suis dans ton dos.

 

G : Comment ça ?  Me tourner le dos et détaler ?

 

S : Tu peux me faire confiance.

 

G : Nenni, foutrebleu.  Je te fais pas confiance !

 

S : On se met du côté de la loi.  On les laisse nous chercher.

 

G : Je les toise en passant, et qu’ils prennent ça comme ils le veulent.

 

S : Nenni, comme ils l’osent.  Je vais leur montrer le doigt ; ça sera la honte s’ils encaissent ça sans broncher.

 

A : Vous nous montrez le doigt, monsieur ?

 

S : Oui, je montre mon doigt, monsieur.

 

A : Nous montrez-vous le doigt, monsieur ?

 

S (Aparté à Grégory) : La loi est pour nous, si je réponds « sûr » ?

 

G (Aparté à Sampson) : Non.

 

S : Non, monsieur, je ne vous montre pas le doigt, monsieur.  Mais je montre mon doigt, monsieur.

 

G : Vous nous cherchez, monsieur ?

 

A : Vous chercher, monsieur ?  Certes non, monsieur.

 

S : Mais si c’est le cas, je suis votre homme, monsieur.  Je sers quelqu’un qui vous vaut bien.

 

A : Mais pas mieux.

 

S : Fort bien, monsieur.

Entre Benvolio

 

G (Aparté à Sampson) : Dis « mieux ».  En v’là un de la famille de mon maître.

 

S : Si fait, mieux, monsieur.

 

A : Mensonge.

 

S : Dégainez, si vous en avez.  Grégory,  oublie pas ton estocade.

Ils ferraillent

 

B : Séparez-vous, idiots !

Rengainez.  Vous ne savez point ce que vous faites.

Entre Tybalt

 

T : Quoi, es-tu mêlé à ces pauvres pleutres ?

Tourne-toi, Benvolio, et regarde ta mort.

 

B : Je ne veux que la paix.  Rengaine ton épée,

Ou sers-t’en pour m’aider à les calmer.

 

T : Quoi, l’épée tirée, et ça parle de paix ?

Je hais ce mot-là, comme je hais l’enfer,

Tous les Montaigu, et toi par-dessus.

En garde, poltron !

Ils ferraillent

Entrent deux ou trois citoyens, avec massues ou casse-têtes

 

Cs : Massues, tranchoirs, et casse-têtes !  Cognons-leur dessus !  Lardons bien tout ça !  Mort aux Capulet !  Mort aux Montaigu !

         Entrent le vieux Capulet en robe de chambre, et sa femme

 

C : Quel est ce fracas ?  Ma rapière, holà !

 

DC : Une béquille, oui !  Réclamer une rapière !

Entrent le vieux Montaigu et sa femme

 

C : Mon épée, je vous dis !  V’là le vieux Montaigu,

Qui brandit sa lame rien que pour me narguer.

 

M : Canaille de Capulet !  Tu vas me lâcher, femme ?

 

DC : Tu ne feras point un pas pour chercher querelle.

Entre Prince Escalus avec sa suite

 

P : Sujets séditieux, ennemis de la paix,

Profanant vos lames contre vos voisins –

Ne veulent-ils m’entendre ?   Hé, vous hommes, vous bêtes,

Qui de fontaines pourpres issues de vos veines

Gorgez le feu de votre rage pernicieuse !

Sous peine de torture, de ces mains sanglantes

Jetez vos armes mal trempées et ouïssez

La sentence de votre prince excédé.

Trois rixes publiques, sur un simple mot

De toi, vieux Capulet, et Montaigu,

Trois fois ont troublé la paix de nos rues

Et mus les anciens citoyens de Vérone

A jeter leurs emblèmes de gravité pour

Brandir d’aussi vieilles mains de vieux tranchoirs,

Rongés par la rouille de ne plus servir,

Pour interrompre votre haine caduque.

Si jamais vous troublez encore nos rues,

Vos vies paieront pour tel bris de la paix.

Pour cette fois, que tous se dispersent et aillent.

Vous, Capulet, vous viendrez avec moi ;

Montaigu, venez cet après-midi,

Ouïr notre décision en l’affaire,

Au vieux Libreville, notre tribunal.

Je répète, sous peine de mort, que tous partent.

         Sortent tous sauf Montaigu, sa femme et Benvolio

 

M : Qui a ranimé cette antique querelle ?

Dites, neveu, étiez-vous là au début ?

 

B : Les gens de votre adversaire et les vôtres

S’apprêtaient à se battre avant que j’approche.

J’ai tiré l’épée pour les séparer.

A cet instant vint le fougueux Tybalt,

L’épée à la main ; que, tandis qu’il me

Soufflait un défi, il fit tournoyer

Au-dessus de sa tête et hachait le vent,

Qui nullement navré sifflait son mépris.

Lors que nous frappions de taille et d’estoc,

Une foule accourut, luttant de part et d’autre,

Jusqu’à ce que le Prince vienne les séparer.

 

DC : Oh, où est Roméo ?  L’avez-vous vu ?

Me réjouit son absence à cette rixe.

 

B : Madame,

Une heure avant que le soleil adoré

Pointe à la fenêtre dorée de l’orient,

Mon esprit troublé m’entraîna dehors  ;

Et là, sous le bocage de sycomores

Qui est à l’est de ce quartier de la ville,

Allant si matin je vis votre fils.

Je marchai vers lui.  Mais il m’aperçut

Et courut se mettre à couvert des bois.

Moi, jaugeant son humeur selon la mienne,

Qui cherchait avant tout la solitude,

Déjà un fardeau lassé de moi-même,

Suivis mon humeur, non la sienne, content

D’éviter qui me fuyait avec joie.

 

M : Maints matins il a été vu là-bas,

De pleurs gonflant la rosée matinale,

Ses profonds soupirs ajoutant aux nuages.

Mais sitôt que le confortant soleil

Doit au plus lointain orient ouvrir

Les sombres rideaux de la couche d’Aurore,

Mon fils, le cœur lourd, fuyant la lumière,

Rentre à la maison, s’enferme en sa chambre,

Clôt ses volets, excluant le beau jour,

Et se construit une nuit artificielle.

Noire et de mauvais augure telle humeur

Doit se révéler, sauf si bon conseil

Peut, si possible, en supprimer la cause.

 

B : Mon noble oncle, connaissez-vous cette cause ?

 

M : Non point, ni ne puis l’entendre de lui.

 

B : L’avez-vous questionné en nulle manière ?

 

M : Certes, et ainsi que maints autres amis.

Mais lui, seul conseil en ses affections

Est à lui-même – je ne dirai à quel point –

Mais à lui-même si secret et fermé,

Aussi distant aux questions et aveux,

Que bourgeon mordu par un ver envieux

Avant qu’il puisse éployer ses douces feuilles

Ou faire don de sa beauté au soleil.

Pussions-nous seulement découvrir la source

De ses chagrins, nous serions autant prêts

A y porter remède qu’à les connaître.

Entre Roméo

 

B : Voyez, il vient.  Veuillez vous écarter.

Je saurai ses maux, ou serai rabroué.

 

M : Je te souhaite d’être assez fortuné

Pour qu’il se confie.  Madame, laissons-les.

Sortent Montaigu et sa femme

 

B : Bon matin, cousin.

 

R : Est-il donc si tôt ?

 

B : None tout juste.

 

R :                       Misère !  Qu’heures tristes semblent longues.

Est-ce mon père qui est parti si vite ?

 

B : Oui.  Quelle

Tristesse étire les heures de Roméo ?

 

R : De ne point posséder ce qui les écourte.

 

B : Amour ?

 

R : Dé –

 

B : Désamour ?

 

R : Dédaigné de celle qui a mon amour.

 

B : Hélas qu’amour, si doux à concevoir,

Soit si tyrannique et âpre à l’épreuve !

 

R : Hélas qu’amour, avec ses yeux bandés,

Même sans yeux sache guider sa volonté !

Où dînerons-nous ?   Ciel, quelle rixe y eut-il là ?

Mais ne me dis rien, car j’ai tout appris.

Grand déferlement de haine au-dehors,

Et plus grand tumulte d’amour au-dedans.

Ca, ô amour qui hait, ô haine aimante,

Ô n’importe quelle chose, issue du néant !

Ô lourde légèreté, grave vanité,

Difforme chaos voilé de beauté,

Plume de plomb, fumée claire, feu froid, santé

Malade, sommeil somnambule et trompeur !

Cet amour j’éprouve, cet amour sans cœur.

Cela ne te fait point rire ?

 

B : Non, plutôt pleurer.

 

R : Quoi, bon cœur ?

 

B : De ton bon cœur l’oppression.

 

R : Hé, telle est de l’amour la transgression.

Tous ces miens chagrins lourdement m’oppressent,

Que tu vas propager, pour qu’ils se pressent

Sur plus des tiens.  L’amour par toi montré

Ajoute aux chagrins dont je suis submergé.

L’amour est fumée des soupirs naissant ;

Purgé, feu brillant dans l’œil des amants ;

Contrarié, une mer gonflée de leurs pleurs.

Qu’est-il d’autre ?  Une folie des plus discrètes,

Une bile étouffante, une douceur qui aide.

Adieu, mon cousin.

 

B : Attendez !  Je vous suis.

Vous me feriez tort, à me quitter ainsi.

 

R : Bah, je me suis quitté.  Je ne suis point ici.

Cela n’est point Roméo, il est parti.

 

B : Dites-moi sérieusement, qui donc aimez-vous ?

 

R : Quoi, gémir et me confier ?

 

B : Gémir ?  Non point.

Mais me confier sérieusement qui elle est.

 

R : Priez malade de tester sérieusement.

Ah, mot mal venu à qui souffre tant !

Sérieusement, cousin, c’est une femme que j’aime.

 

B : Je visais là, vous pensant amoureux.

 

R : Excellent tireur.  Et elle est fort belle.

 

B : Belle cible, beau cousin, s’atteint très vite.

 

R : Hé bien, pour le coup, c’est manqué.   Elle fuit

Le trait de Cupidon.  De Diane a l’esprit,

Et, bardée d’une chasteté bien armée,

Le faible arc de l’enfant ne peut la charmer.

Elle refuse le siège de mots amoureux,

Ne supporte point l’assaut de doux yeux,

Son giron bien clos à l’or corrupteur.

Oh, elle est riche en beauté ; par malheur,

Beauté et richesse mourront quand elle meurt.

 

B : Lors elle a juré vivre chastement  ?

 

R : Oui ; telle avarice est gâchis fort grand.

Car beauté, fanant par rigidité

Retranche beauté de toute postérité.

Elle est trop belle, trop sage, trop sagement belle,

Pour par mon désespoir gagner le ciel.

Elle a rejeté l’amour ; et par ce vœu

C’est un mort vivant qui en fait l’aveu.

 

B : Suis mon conseil – et oublie d’y songer.

 

R : Oh, enseigne-moi l’oubli de songer !

 

B : En accordant liberté à tes yeux.

Vois d’autres beautés.

 

R : Cela reviendrait

A voir la sienne, exquise, encore bien plus.

Ces masques heureux baisant les fronts des belles,

Etant noirs, nous rappellent qu’ils cachent le clair.

Qui devient aveugle ne peut oublier

Les précieux trésors perdus par ses yeux.

Montre-moi maîtresse passablement belle,

Que vaut sa beauté sinon comme note où

Je puisse lire qui passe cette beauté passable ?

Adieu.  Tu ne peux m’apprendre à oublier.

 

B : Je t’apprendrai, ou mourrai ton débiteur.                                          (Sortent)

 

 

I.2         Entrent Capulet, le Comte Paris, et le Clown, un Serviteur

 

C : Mais Montaigu est lié tout comme moi,

Sous même punition ; et je crois aisé,

Pour des vieux comme nous, de maintenir la paix.

 

P : Tous deux jouissez de l’estime publique,

Et c’est pitié qu’un si long différend.

Mais, mon seigneur, concernant ma demande ?

 

C : Je ne puis guère que répéter ce que j’ai dit :

Mon enfant ignore encore tout du monde ;

Elle n’a point atteint ses quatorze années.

Que deux étés fanent encore leur ramage

Et nous la penserons mûre pour le mariage.

 

P : Plus jeunes qu’elle sont déjà des mères comblées.

 

Ca : Et trop tôt gâtées pareilles mères si jeunes.

La terre a enfoui mes autres espoirs.

Elle doit être l’héritière de mon bien.

Mais, noble Paris, gagnez ses suffrages.

Mon vouloir et son accord se partagent,

Et, elle décidée, regardant son choix

Tient le bienveillant accord de ma voix.

Ce soir je donne une fête accoutumée

A laquelle j’ai convié maints invités,

De mes bons amis ; et vous l’un d’entre eux,

Et fort bienvenu, nous serons plus nombreux.

Lors comptez voir en mon humble logis

Astres terrestres illuminant la nuit.

Ce réconfort qu’éprouve mâle jeunesse

Quand Avril en ses beaux atours se presse

Derrière boiteux Hiver, vous de ces gloires

Parmi frais bourgeons féminins ce soir

Jouirez chez moi.  Oyez toutes, toutes voyez ;

Celle du plus haut mérite le plus aimez ;

Laquelle, toutes bien vues, la mienne étant là,

Peut être l’élue, quoique un ne compte pas.

Venez avec moi.  (A Serviteur)  Va et cours, manant,

Dans Vérone la belle ; déniche-moi ces gens

Dont les noms sont inscrits là, pour leur dire,

Ma maison n’attend que leur bon plaisir.

Sortent Capulet et Paris

 

S : Dénicher ceux dont le nom figure ici !  Il est écrit que le cordonnier devrait besogner de la toise et le tailleur y aller de l’alêne, le pêcheur se tremper le pinceau et le peintre s’empoigner la perche.  Mais moi on m’envoie dégotter les ceusses dont les noms sont écrits là-dessus, et moi je peux pas lire les noms que le scribouillard a inscrits là-dessus. Faut que je me trouve quelqu’un qu’a de l’instruction.  Ah, v’là juste ce qu’y  me faut !

Entrent Benvolio et Roméo

 

B : Bah, l’ami, un feu en éteint un autre.

Un mal vous fait oublier une douleur.

Attrape le tournis, dans un sens puis l’autre.

Un désespoir se guérit d’un malheur

Trouve autre chose pour t’infecter les yeux

Et le nouveau poison va tuer le vieux.

 

R : La feuille de plantain est fort bonne pour ça.

 

B : Pour quoi, s’il te plaît ?

 

R : Les tibias cassés.

 

B : Ca, Roméo, es-tu fou ?

 

R : Fou non, mais plus enchaîné qu’un dément ;

Enfermé en geôle, sans rien à manger,

Fouetté, torturé et – bonsoir, mon brave.

 

S : Le bon Dieu vous le rende.   Excusez, milord, mais vous savez lire ?

 

R : Certes, mon propre sort dans ma grande misère.

 

S : Peut-être ben que vous l’avez appris sans livre.  Mais, sauf vot’ respect, vous pouvez tout lire de ce que vous voyez ?

 

R : Certes, si je connais les lettres et la langue.

 

S : Merci de la franchise.  Bien le bonjour chez vous.

 

R : Reste, l’ami.  Je sais lire.

Il lit la lettre

 

Signor Martino et son épouse et filles.  Le Comte Anselme et ses superbes sœurs.  La douairière d’Utruvio.  Signor Placentio et ses adorables nièces.  Mercutio et son frère Valentino.  Mon oncle Capulet, son épouse et ses filles.  Ma belle nièce Rosaline et Livia.  Signor Valentio et son cousin Tybalt.  Lucio et la vivace Héléna.

 

Fort belle compagnie.  Où doivent-ils se rendre ?

 

S : Là-haut.

 

R : Où cela ?  A souper ?

 

S : A la maison.

 

R : La maison de qui ?

 

S : Celle de mon maître.

 

R : Certes, j’aurais mieux fait de commencer par là.

 

S : Lors je vais vous le dire sans que vous le demandiez.  Mon maître est le fameux, le riche Capulet ; et si vous n’êtes pas de chez les Montaigu, je vous invite à venir y lamper une coupe.  Bonne journée à vous.

Sort Serviteur

 

B : A cette même bonne vieille fête chez Capulet

Soupe la belle Rosaline que tu aimes tant,

Et toutes les beautés en vue de Vérone.

Vas-y, et d’un oeil impartial compare

Son visage à d’autres que je te ferai voir,

Et lors je ferai entrer en ton cerveau

Que ton cygne blanc n’est qu’un noir corbeau.

 

R : Si la dévotion de mes yeux m’assure

De telle fausseté, qu’en flammes se changent mes pleurs ;

Et eux, qui souvent noyés survécurent,

Patents hérétiques, brûlent comme menteurs !

Une plus belle qu’elle ?  Le soleil tout-voyant

Ne vit son égale depuis l’aube des temps.

 

B : Bah, vous la vîtes belle sans nulle concurrence,

Elle et elle par chaque oeil mise en balance.

Mais que ces plateaux de cristal mesurent

Votre amour d’elle à quelque autre figure

Dont je vous ferai voir à cette fête l’éclat,

Ce qui vous semble si haut sera bien plat.

 

R : J’irai, non pour qu’on me montre telle chose,

Mais pour jouir des splendeurs de ma rose.                                      (Sortent)

 

 

I.3 Entrent Dame Capulet et Nourrice

 

DC : Nourrice, où est ma fille ?  Fais-la venir céans.

 

N : Sur mon pucelage à douze ans, je l’ai priée

De venir.  Ben, mon agnelle ?   Ben, mon oiselet ? –

Dieu garde ! – Où est cette fille ?  Alors, Juliette ?

Entre Juliette

 

J : Quoi donc ?  Qui appelle ?

 

N : Votre mère.

 

J : Madame, me voici.  Que désirez-vous ?

 

DC : Voici – Nourrice, laisse-nous un moment.  Nous

Devons parler en privé. – Nourrice, reviens.

Je viens de me rappeler, tu nous entendras.

Tu sais que ma fille est grande à présent.

 

N : Ma foi, je connais son âge à une heure près.

 

DC : Pas même quatorze ans.

 

N :                                          Quatorze de mes dents –       

Même si, à mon grand dam, m’en reste plus que quatre –

Qu’elle les a même pas.  Combien de jours encore,

Jusqu’au premier d’août ?

 

DC : Oh, une bonne quinzaine.

 

N : Bonne ou pas, parmi tous les jours de l’année,

La veille de ce jour elle aura quatorze ans.

Susan et elle – Dieu reçoive les âmes chrétiennes ! –

Avaient le même âge.  Bon, Susan est au Ciel.

Elle était trop bien pour moi.  Mais, je disais,

La veille d’août au soir c’est ses quatorze ans.

Pour ça oui, sainte Vierge !  Je m’en souviens fort bien.

C’est depuis le tremblement de terre y a onze ans de ça ;

On l’a sevrée – ça, je l’oublierai jamais –

De tous les jours dans l’année, c’est ce jour-là.

Car j’avais frotté d’armoise ma mamelle,

Assise au soleil, dessous la volière.

Mon Dieu, et vous autres qui étiez à Mantoue.

Ca, j’en ai là-dedans.   Mais, comme je disais,

Quand elle a goûté l’armoise au téton

De ma mamelle et que c’était amer, petite sotte,

Elle frétillait et repoussait la mamelle !

Patatra, volière !  Pas besoin, je vous jure,

Que je fasse mes paquets.

Et depuis ce temps-là onze ans ont passé.

Car elle tenait déjà debout.  Ca, par la sainte Croix,

Elle aurait même pu cavaler partout.

Même que la veille elle s’était cogné sur le front.

Et alors mon homme – que Dieu ait son âme !

C’était un luron – y relève l’enfant.

« Ca », qu’y dit, « t’es tombée sur ta figure ?

Tu tomberas sur le dos, quand tu seras maligne.

Pas vrai, ma Julie ? » Et, sur ma sainteté,

La pauvre mignonne qu’en pleure plus et fait « Voui ».

Et voir maintenant que ça sera plus pour de rire !

Je vous assure, si je devais vivre mille ans,

Ca me resterait.  « Pas vrai, ma Julie ? » qu’y fait,

Et, la petite sotte, qu’elle arrête et fait « Voui. »

 

DC : Assez là-dessus.  Je te prie tenir ta langue.

 

N : Oui, madame.   Mais je peux pas m’empêcher de rire,

Qu’elle s’arrête de pleurer et qu’elle dit « Voui ».

Et pourtant, je le jure, elle avait sur le front

Une bosse aussi grosse qu’un couillon de coquelet,

Un vilain choc.   Et elle qui sanglotait.

« Ca », fait mon homme, « tombée sur ta figure ?

Tu tomberas sur le dos quand tu seras en âge.

Hein, ma Julie ? »  Elle s’arrête, et dit « Voui. »

 

J : Et tu cesses aussi.  Je t’en prie, Nourrice.

 

N : Paix, j’ai fini.  Le bon Dieu t’accorde sa grâce !

T’étais la plus mignonne que j’aie allaitée.

Si je peux vivre assez pour te voir mariée,

J’en demanderai pas plus.

 

DC : Par Marie, ce « marier » est le sujet même

Pour quoi je suis venue.  Dites-moi, fille Juliette,

Quelles sont vos dispositions au mariage ?

 

J : C’est là un honneur dont je ne rêve point.

 

N : Honneur !  Si j’étais pas ta seule nourrice,

Je dirais que t’as tété la sagesse au sein.

 

DC : Eh bien, songez-y.  De plus jeunes que vous,

Ici à Vérone, des dames respectables

Sont déjà des mères.  Selon mes calculs,

J’étais votre mère justement à l’âge

Où vous aujourd’hui êtes pucelle.  En bref :

Le vaillant Paris soupire après vous.

 

N : Un homme, ma jeune dame !  Madame, un tel homme

Que le monde  entier – bref, un qu’a tout ce qu’y  faut.

 

DC : L’été de Vérone n’a point pareille fleur.

 

N : Pour ça, c’est une fleur ; ma foi, une vraie fleur.

 

DC : Alors ?  Pouvez-vous aimer ce gentilhomme ?

Ce soir même vous le verrez à notre fête.

Lisez bien le visage du jeune Paris,

Trouvez-y délice tracé par beauté.

Scrutez chaque trait harmonieusement venu,

Et voyez comme tous forment heureux contenu.

Ce qui d’obscur gît en ce beau grimoire,

Trouvez-le en marge dans son regard.

Riche livre d’amour, amant sans liure,

Pour le parfaire n’y manque qu’une couverture.

Poissons vivent dans l’eau, et c’est grande fierté

Pour beauté externe d’enfermer beauté.

A tel livre maints yeux accordent gloire,

Qui de fermoirs d’or enserre riche histoire.

Ainsi vous partagerez tout ce qu’il a,

En le faisant vous faire autant que cela.

 

N : Autant ?  Bien plus, oui !  Femme grossit par l’homme.

 

DC : Bref, peux-tu goûter l’amour de Paris ?

 

J : Je verrai, si voir goûter favorise.

Mais mon oeil je n’irai plus loin planter

Que votre accord permet de le jeter.

Entre Serviteur

 

S : Madame, les invités sont arrivés, le souper servi, vous demandée, ma jeune maîtresse réclamée, la Nourrice maudite aux cuisines, et tout le reste à l’avenant. Je dois aller servir.  Je vous supplie de venir sans tarder.

 

DC : Nous te suivons.                                                         (Sort Serviteur)

                                     Juliette, le Comte attend.

 

N : Va, ma fille, quérir nuit et jour bon temps.                   (Sortent)

 

 

I.4         Entrent Roméo, Mercutio, Benvolio, avec cinq ou six autres masques, et porteurs de torches

 

B : Quoi, tel discours nous servira d’excuse ?

Ou entrerons-nous sans faire plus de manières ?

 

M : Ces salamalecs ne sont plus de saison.

Point de Cupidon aux yeux bâillonnés

Tenant l’arc en balsa peint d’un Tartare,

Faisant l’épouvantail avec les dames,

Ni prologue improvisé, ânonné

A l’aide du souffleur, pour notre arrivée.

Mais qu’ils nous mesurent à l’aune de leur choix,

Ils auront droit à une danse, et bonsoir.

 

R : Qu’on me donne une torche.  Telle lenteur m’agace.

Etant sombre, je tiendrai la chandelle.

 

M : Nenni, gent Roméo, tu dois danser.

 

R : Pas moi, croyez-moi.  Vous portez chaussures

Aux semelles agiles.  J’ai une âme de plomb

Qui me rive au sol tant que je n’en puis bouger.

 

M : Vous êtes un amant.  Empruntez ses ailes

A Cupidon, et volez comme une flèche.

 

R : J’ai trop mal d’être percé de son trait,

Pour voler de ses légères plumes ; et lié

A rester figé là où le mal y est.

Sous le lourd fardeau de l’amour je sombre.

 

M : Et, pour y plonger, vous faut être au-dessus –

Trop grande oppression pour si tendre objet.

 

R : L’amour est-il chose tendre ?  Il est trop rude,

Trop grossier, trop fat, et pique comme l’épine.

 

M : Si amour est rude, soyez-le aussi.

Donnez donc de l’épine, et terrassez-le.

Donnez-moi un masque pour couvrir ma face.

Une fausse tête pour une sale tête !  Que me chaut

Quel oeil curieux scrute les difformités ?

Voici gros sourcils et trogne luisante.

 

B : Frappez et entrez ; et sitôt dedans

Que chacun s’occupe de lever la jambe.

 

R : Une torche !  Que les paillards au cœur léger

Chatouillent de leurs talons la paille sans cœur.

Car j’ai la sagesse du bon vieux proverbe –

Je tiendrai la chandelle et me rincerai l’œil ;

Le jeu la valait, merci pour l’accueil.

 

M : Tut, la cueillette sera bonne, dit le gendarme !

Si tu es cueilli, ce sera le bouquet de –

Sauf votre respect – chrysanthèmes, où tu

Es jusqu’aux oreilles.  Oh, on brûle du jour !

 

R : Non point.

 

M : J’entends, monsieur, que ces discours

Gâchent nos torches pour rien, comme lampes en plein jour.

Comprenez-nous bien, car compréhension

Plus qu’en nos cinq sens est dans l’intention.

 

R : Allant à ce masque bien faire nous voulons,

Mais c’est une faute, à mon sens.

 

M : Pourquoi donc ?

 

R : J’ai fait un rêve cette nuit.

 

M : Et moi itou.

 

R : Bien, lequel ?

 

M : Que rêveurs souvent sont saouls.

 

R : Sous les couvertures, rêvant vérités.

 

M : Oh, je vois, la Reine Mab vous a visité.

Elle est la sage-femme des elfes, et elle vient

Sous forme pas plus grosse qu’une pierre d’agate

Qu’on voit à l’index d’un échevin, tirée

Par un attelage d’infimes créatures

Sur le nez des gens couchés endormis.

Son char est une coquille de noisette, fait

Par écureuil charpentier ou vieille larve,

Les immémoriaux carrossiers des elfes.

Les rayons de son char, de longues pattes d’araignes ;

La bâche, constituée d’ailes de sauterelles ;

Ses rênes, de la plus petite toile d’araignée ;

Ses harnais, des rayons aqueux de la lune ;

Le manche de son fouet, d’un os de grillon ;

La lanière est faite d’un fil de la Vierge ;

Son cocher est un moucheron à robe grise,

Moitié moins gros qu’un tout petit asticot

Extrait du doigt désœuvré d’une pucelle.

En cet équipage elle galope chaque nuit

Dans cervelles d’amants, et ils rêvent d’amour ;

Sur genoux de courtisans, qui rêvent de courbettes ;

Sur doigts d’avocats, qui rêvent d’honoraires ;

Sur lèvres de dames, qui rêvent de baisers,

Que souvent Mab colère couvre de cloques,

Parce que leur haleine sent les sucreries.

Parfois elle galope sur nez de courtisan,

Lors il rêve qu’il flaire une requête en or.

Et parfois elle vient avec une queue de porc

Chatouiller le nez d’un pasteur qui dort,

Rêvant au cochon qu’il aura pour dîme ;

Et lors il rêve d’un nouveau bénéfice.

Parfois elle roule sur la nuque d’un soldat ;

Lors il rêve de trancher gorges étrangères,

De brèches, d’embuscades, de lames de Tolède,

De pichets sans fond ; et bientôt, tambours

Dans les oreilles, il sursaute et s’éveille,

Et effrayé crache une prière ou deux,

Et puis se rendort.   Et c’est cette même Mab

Qui tresse les crinières des chevaux la nuit,

Et comme elfes en fait un tapis de crins,

Qui emmêlés augurent bien des malheurs.

C’est la fée qui, quand filles sont sur le dos,

Les couvre et leur apprend à être grosses,

Les rendant femmes qui feront bonnes porteuses.

C’est la –

 

R : Paix, paix, Mercutio, par pitié !

Tu ne dis que fadaises.

 

M : Vrai.  Je discute rêves,

Qui sont les enfants d’un esprit futile,

Engendrés de rien sinon vaine songerie ;

Qui est d’une substance aussi mince que l’air,

Et plus frivole que le vent, maintenant même

Soupirant pour le sein glacé du Nord

Et qui, courroucé, s’en va tout gonflé,

Virant vers le Sud tout moite de rosée.

 

B : Ce même vent nous souffle notre objectif.

Souper est passé, nous irons trop tard.

 

R : Trop tôt, j’ai peur.  Car mon esprit redoute

Que quelque séquelle, guettant dans les astres,

Avec les festivités de cette nuit

Va cruellement entamer une terrible

Echéance, faisant à terme expirer

Une vie misérable, enclose en mon sein,

Par quelque vil trépas prématuré.

Mais que Lui qui tient la barre de mon cap

Oriente ma voile.  Allons, gais gentilshommes !

 

B : Résonnez, tambours.

 

 

I.5     Ils paradent à travers la scène ; des Serviteurs arrivent avec des serviettes

 

S1 : Où est Marmiton, qu’y donne pas un coup de main pour débarrasser ?   Y remue un plat !  Y reliche un plat !

 

S2 : Quand les bonnes manières se retrouveront toutes dans les mains d’un ou deux drôles, des mains sales en plus, que ça fera du propre.

 

S1 : Sortez-moi les tabourets ; enlevez-moi le buffet ; veillez aux assiettes.  Mon bon, garde-moi un morceau de massepain ; et, pour l’amour de moi, va dire au portier de laisser entrer Susan Labattage et l’accorte Nell.

Sort second Serviteur

 

Anthony, et Marmiton !

Entrent deux autres Serviteurs

 

S3 : Ouais, mon gars, fin prêt.

 

S1 : On te cherche et on te demande, on te réclame et on te recherche, là dans la Grande Salle.

 

S4 : On peut pas être au four et au moulin.  Haut les cœurs, les gars !   Remuez-vous un peu, et vous bilez pas, un jour on sera morts.

Sortent Serviteurs 3 et 4

         Entrent Capulet, sa femme, Juliette, Tybalt, Nourrice, et tous les invités et dames pour le masque

 

C : Bienvenue, gentilshommes !  Les dames qui n’ont point

De cors aux orteils vont vous faire danser.

Ah, mes bonnes, laquelle de vous toutes décline

De danser ?  Celle qui fait sa mijaurée,

Je le jure, a des cors.  Ha, je n’ai point fait mouche ?

Bienvenue, gentilshommes !   Dans ma folle jeunesse,

Je portais le masque, et savais souffler

Des galanteries à l’oreille d’une belle dame,

Et qui plaisaient.   Passé, tout ça, fini !

Bienvenue, gentilshommes !  Ménestrels, musique !

Musique, et on danse

 

Faites place, faites place !  Et allez-y, fillettes.

Des chandelles, coquins !  Et pliez les tables ;

Et éteignez le feu, on étouffe déjà.

Ah, coquin, cet imprévu vient à point.

Non, non, assis, bon cousin Capulet,

Car nous deux avons passé l’âge des danses.

Depuis quand avons-nous mis le masque pour

La dernière fois ?

 

CC : Par la Madone, trente ans.

 

C : Quoi, l’ami ?  Jamais de la vie, point tant que ça.

Ca remonte à la noce de Lucentio,

Que la Pentecôte vienne aussi vite qu’elle veut,

Dans les vingt-cinq  ans ; et on s’est masqués.

 

CC : Plus, plus.  Son fils est plus âgé, messire.

Son fils a trente ans.

 

C : Qu’est-ce que vous me chantez ?

Son fils n’est majeur que depuis deux ans.

 

R (A S) : Qui est cette dame, qui enrichit la main

Du chevalier là-bas ?

 

S : Je l’ignore, monsieur.

 

R : Oh, à côté d’elle une torche à peine luit !

Elle parait pendre à la joue de la nuit

Comme joyau ornant d’une Négresse le lobe –

Trop belle pour la vie, trop chère pour le globe !

Comme neigeuse colombe parmi des corneilles

Jaillit cette dame d’entre ses pareilles.

La danse finie, j’irai où elle se tient

Pour, touchant la sienne, bénir ma rude main.

Mon cœur avant aima-t-il ?   Dis non, vue !

Car onc vraie beauté jusqu’ici je n’ai vu.

 

T : A la voix, ce doit être un Montaigu.

Ma rapière, petit.  Quoi, ce chien ose-t-il

Venir céans, sous un masque grotesque,

Pour rire et railler nos festivités ?

Lors, par la lignée et l’honneur des miens,

L’étendre mort pour nul péché je ne tiens.

 

C : Qu’y a-t-il, parent ?  Pourquoi rager ainsi ?

 

T : Oncle, c’est un Montaigu, notre ennemi.

Un gredin, venu céans par dépit

Railler nos festivités de cette nuit.

 

C : Le jeune Roméo ?

 

T : Lui, ce vil Roméo.

 

C : Calme-toi, gent cousin, laisse-le en paix.

Il se tient en gentilhomme bien élevé.

Et, à dire le vrai, tout Vérone le vante

D’être un jeune homme vertueux et civil.

Je ne voudrais pour les biens de toute cette ville

Céans sous mon toit lui faire un affront.

Aussi conserve ton calme ; ignore-le.

C’est ma volonté : si tu la respectes,

Montre-toi aimable et quitte ta grise mine,

Expression déplacée dans une fête.

 

T : Non quand on a pour hôte pareil gredin.

Je l’endurerai point.

 

C : Il le sera pourtant.

Quoi, jeune rustre !  Je dis qu’il le sera.  Suffit !

Suis-je maître céans, ou bien vous ?   Suffit !

Vous ne l’endurerez point !  Saperlipopette !

Vous allez faire une scène parmi mes hôtes !

Vous allez tout casser !  Faire le méchant !

 

T : Mais, oncle, c’est une honte.

 

C : Ca suffit comme ça !

Vous n’êtes qu’un sale gamin.  Alors, c’est ça ?

Ca peut vous coûter gros.  Je sais ce que je dis.

Vous voulez me défier ?   Parbleu, il est temps –

Bien dit, mes amis ! – Vous êtes un faquin,

Filez !  Silence, ou – Des torches ! – C’est une honte !

Je vous clouerai le bec ! – De bon cœur, très chers !

 

T : Patience forcée face à rage entêtée,

Mon corps tremble à ces humeurs affrontées.

Je pars.  Mais cette intrusion, qu’on tolère,

Va tourner en bile, et la plus colère.                                       (Sort Tybalt)

 

R : Si je profane d’une plus qu’indigne main

Cette sainte châsse, c’est bien doux péché.

Mes lèvres, comme deux rougissants pèlerins,

Souhaitent laver l’affront d’un tendre baiser.

 

J : Bon pèlerin, vous outragez votre main,

Qui montre dévotion appropriée.

Car saints ont mains que touchent mains de pèlerins

Et paume à paume est pour eux pieux baiser.

 

R : Les saints n’ont-ils lèvres, tout comme les pèlerins ?

 

J : Certes, pèlerin, lèvres faites pour les prières.

 

R : Ô chère sainte, laissez lèvres faire comme mains !

Elles prient : exaucez, qu’elles ne désespèrent.

 

J : Les saints sont statues, mais exaucent les vœux.

 

R : Donc soyez telle, lors que le mien se peut.

Il lui donne un baiser

 

Ainsi par vos lèvres ma faute m’est remise.

 

J : Lors mes lèvres ont la faute qu’elles ont reçue.

 

R : De mes lèvres ?  Ô faute suavement admise !

Rendez-moi ma faute.

Il lui donne un baiser

 

J : Vos leçons sont sues.

 

N : Madame, votre mère désire vous parler.

 

R : Qui est donc sa mère ?

 

N : Seigneur Dieu, jeune homme,

Sa mère est la maîtresse de cette maison,

Et une vraie dame, et sage et vertueuse.

J’ai allaité sa fille qui vous parlait.

Je vous le dis, celui qui met la main dessus,

A lui tout le magot.

 

R : C’est une Capulet ?

Affreuse dette !  Ma vie à mon ennemi est.

 

B : Allez ouste, file.  La fête bat son plein.

 

R : Oui, je crains le pire.  L’air devient malsain.

 

C : Nenni, gentilshommes, n’allez point partir.

Un petit banquet de rien nous attend.

Ils lui murmurent à l’oreille

 

Vraiment ?  Eh bien, lors, grand merci à tous.

Je vous remercie, honnêtes gentilshommes.

Bonne nuit.  Par ici, des torches !  Et au lit.

Ah, coquin, par ma foi, il se fait tard.

Je m’en vais me coucher.

Sortent tous sauf Juliette et Nourrice

 

J : Approche, Nourrice.  Quel est ce gentilhomme-là ?

 

N : Le fils et le hoir du vieux Tibério.

 

J : Et qui est celui qui sort à l’instant ?

 

N : Ma foi, ça doit être le jeune Pétruchio.

 

J : Et celui qui suit, qui refusait de danser ?

 

N : Pour celui-là, je sais pas.

 

J : Va lui demander son nom. – S’il est marié,

Ma tombe risque d’être ma couche d’épousée.

 

N : Il s’appelle Roméo, un Montaigu,

Le fils unique de votre ennemi mortel.

 

J : Mon seul amour, de ma seule haine venu !

Inconnu vu trop tôt, trop tard connu !

C’est pour moi amour monstrueux qui est né,

Qu’un ennemi haï il me faille aimer.

 

N : Hein, quoi ?

 

J : Chansonnette  que je viens d’apprendre

D’un de mes cavaliers.

Appel en coulisse : « Juliette ! »

 

N : On arrive, pardi !

Venez donc.  Les inconnus sont tous partis.                                               (Sortent)

 

*

 

II Entre Chœur

 

C : Lors vieux désir gît sur son lit de mort,

Et son héritage jeune affection guette.

Cette belle qui amant fit languir si fort

Ne l’est plus, jaugée à tendre Juliette.

Roméo aime qui de lui est éprise,

Tous deux envoûtés au premier regard.

Mais c’est une ennemie qu’il faut qu’il courtise,

Et elle cueillir rose aux terribles dards.

En tant qu’ennemi, il se peut qu’on le gêne

Pour dire ces serments, rituels d’amants ;

Elle autant éprise, a bien plus de peine

A voir son nouvel aimé, où et quand.

Mais passion leur donne pouvoir, temps moyens,

Pour se voir, si doux l’interdit enfreint.                                           (Sort)

 

 

II.1 Entre Roméo seul

 

R : Puis-je m’éloigner d’où mon cœur demeure ?

Tourne, corps stupide, pour trouver ton centre.

Entrent Benvolio et Mercutio.  Roméo se retire

 

B : Roméo !  Mon cousin Roméo !

 

M : Il

Est bien sage, et sur ma vie, est rentré

En catimini retrouver son lit.

 

B : Il a couru par là et a sauté

Par-dessus le mur de ce verger.  Appelle,

Bon Mercutio.

 

M : Mieux, je vais l’invoquer.

Roméo !  Humeurs !  Fou !  Passion !  Amant !

Apparais sous la forme d’un soupir.

Ne dis qu’un seul vers, et j’en serai content.

Crie juste « Hélas ! » Dis juste « amour, toujours ».

Souffle à ma mie Vénus un seul mot doux,

Un sobriquet pour son fils et hoir myope,

Jeune Abraham Cupid, qui tira si juste

Quand le Roi Cophetua s’éprit de la mendiante.

Il n’entend, ne réagit, ni ne bouge.

Ce singe-là fait le mort, me faut l’invoquer.

Je t’invoque par l’œil vif de Rosaline,

Par son haut front, sa lèvre purpurine,

Par son pied mignon, jambe fine, cuisse légère,

Et le Château Saint Ange niché là-derrière,

Que sous ta vraie forme tu nous apparaisses !

 

B : Et s’il t’entend, attention à tes – dents.

 

M : Cela ne peut le fâcher.  Cela le fâcherait, oui,

Que faire se dresser un esprit malin

Dans le cercle enchanté de sa maîtresse,

Celui d’un autre, et le laisser là roide

Jusqu’à ce qu’elle lui fasse baisser pavillon

Et courber la tête à coups d’exorcismes.

Cela serait le léser.  Mon invocation

Est noble et honnête.  Au nom de sa maîtresse,

Je n’invoque que pour qu’il se dresse lui-même.

 

B : Allons, il s’est caché en cette futaie

Pour se fondre dans la nuit pleine d’humeurs.

Aveugle, son amour veut les ténèbres.

 

M : Si l’amour est aveugle, il manque sa cible.

Parions qu’il est assis sous un pêcher,

Rêvant d’en commettre un avec sa belle,

Auquel pensent pucelles quand elles rient toutes seules.

Ô Roméo, qu’elle le fût, oh qu’elle fût

Une palourde et toi une longue poire William !

Roméo, bonne nuit.  Je vais à ma couette.

Ce lit de camp est trop froid pour que j’y dorme.

Bon, on y va ?

 

B : Partons, car il est vain

De chercher qui s’est caché en lieu sûr.                                            (Sortent)

 

 

II.2         Roméo (S’avançant) : Il raille croûtes qui onc ne souffrirent blessures.

Entre Juliette en haut

 

Mais halte !  Quelle lumière franchit cette fenêtre ?

C’est l’Orient, et Juliette est le soleil !

Surgis, beau soleil, et tue l’envieuse lune,

Qui déjà est malade et blême de rage

Que toi sa servante tu soies plus belle qu’elle.

Quitte donc son service, puisqu’elle est envieuse.

Sa livrée de vierge est d’un vert malsain,

Seules des folles la portent.  Jette-la aux orties.

C’est là ma dame.  Oh, c’est là mon aimée !

Oh si seulement elle le savait !

Elle parle.  Pourtant ne dit mot.  Qu’en penser ?

Son oeil discourt.  Je m’en vais lui répondre.

C’est trop d’audace.  Ce n’est point à moi qu’elle parle.

Deux des plus beaux astres en tout le firmament,

Occupés ailleurs, implorent ses yeux de

Scintiller en leurs sphères jusqu’à leur retour.

Et si ses yeux y étaient, ses yeux à elle ?

L’éclat de sa joue ternirait ces astres

Comme le jour une lampe.  Ses yeux dans les cieux

Lanceraient dans les nues des flots si brillants

Que les oiseaux chanteraient, de jour se croyant.

Vois comme elle incline sa joue sur sa main !

Oh, puissé-je être un gant couvrant cette main,

Et toucher cette joue !

J : Hélas !

 

R : Elle parle.  Oh,

Parle encore, ange de lumière ! – Car tu es

Aussi glorieuse à cette nuit, toi là-haut,

Qu’un messager ailé venu des cieux

Vers les yeux retournés, émerveillés,

Des mortels tombant à force de le fixer

Chevauchant les nuages traînards tout enflés

D’eux-mêmes, et glissant sur le sein des airs.

 

J : Ô Roméo ! – Et pourquoi Roméo ?

Renie donc ton père et abjure ton nom.

Ou, si tu refuses, jure seulement m’aimer,

Et je cesserai d’être une Capulet.

 

R (Aparté) : Vais-je en ouïr plus, ou répondre à cela ?

 

J : Ce n’est que ton nom qui est mon ennemi.

Tu es toi-même, et non un Montaigu.

Qu’est Montaigu ?  Ce n’est ni main ni pied,

Ni bras ni visage ni autre partie

Qui soit d’un homme.  Oh, sois un autre nom !

Qu’y a-t-il en un nom ?   Ce qu’on appelle rose

Sous tout autre nom embaumerait autant.

Lors Roméo, non nommé Roméo,

Garderait ces chères perfections qui sont siennes

Sans ce mot.  Roméo, rejette ton nom ;

Et en échange de ce qui n’est toi en rien,

Prends-moi toute.

 

R : Je te prends au mot.  Nomme-moi

Juste aimé, et j’aurai nouveau baptême.

Désormais onc je ne serai plus Roméo.

 

J : Qui es-tu pour, sous couvert de la nuit,

T’immiscer dans mes pensées ?

 

R : Par un nom

Je ne sais comment t’exprimer qui je suis.

Mon nom, chère sainte, m’est à moi-même odieux,

Du fait qu’il est pour toi un ennemi.

L’eusse-je écrit, je déchirerais ce mot.

 

J : Mon ouïe n’a point encore bu cent mots

Dits par ta voix que j’en connais le son.

N’es-tu Roméo, et un Montaigu ?

 

R : Aucun, belle damoiselle, s’ils te répugnent.

 

J : Comment es-tu là, dis-moi, et pourquoi ?

Les murs du verger sont hauts à gravir,

Et cet endroit fatal, pour qui tu es,

Si l’un de ma parentèle te trouve ici.

 

R : Les ailes légères de l’amour m’ont permis

De franchir ces murs.  Car barrières de pierres

Ne peuvent retenir l’amour au dehors,

Et ce qu’amour peut tenter, amour l’ose.

Lors ta parentèle n’est pour moi nul frein.

 

J : S’ils t’aperçoivent céans, ils te tueront.

 

R : Las, il est plus grand péril en tes yeux

Qu’en vingt de leurs épées !  Aie juste l’œil doux,

Et je suis invulnérable à leur haine.

 

J : Pour rien au monde je ne voudrais qu’ils te voient.

 

R : Le manteau de la nuit me cache à leurs yeux.

Et, sauf si tu m’aimes, qu’ils me trouvent ici.

J’aime mieux voir ma vie finir par leur haine

Que ma mort différée sans ton amour.

 

J : Qui t’a dit comment parvenir ici ?

 

R : L’amour, qui d’abord m’a fait m’enquérir.

Il m’a prêté main forte, et moi mes yeux.

Je ne suis nul pilote ; mais, fusses-tu si loin

Que le plus vaste et lointain des rivages,

Je m’y risquerais pour telle cargaison.

 

J : Tu sais que la nuit masque mon visage,

Ou un rouge virginal teindrait ma joue

De ce que tu m’as entendue dire ce soir.

Que j’aimerais rester de marbre  – et, oui, nier

Tout ce que j’ai dit.  Mais adieu les convenances !

M’aimes-tu ?  Je sais bien que tu vas dire « Oui ».

Et je te croirai.  Pourtant, si tu en jures,

Tu peux mentir.  Parjures d’amants, dit-on

Font rire Jupiter.  Ô gent Roméo,

Si vraiment tu m’aimes, jure-le loyalement.

Ou si tu me tiens pour trop vite conquise,

Je serai sombre, et méchante, et dirai « Non »,

Pour que tu me courtises.  Autrement, jamais.

Vrai, beau Montaigu, je suis trop éprise,

Et lors tu peux me trouver bien légère.

Mais crois-moi, gentilhomme, je serai fidèle

Plus que celles qui savent mieux faire les timides.

J’aurais montré plus de retenue, j’avoue,

Si tu n’avais surpris, à mon insu,

L’aveu passionné de mon amour vrai.

Lors pardonne-moi, et ne vas point imputer

Cet aveu que la nuit noire t’a permis

De découvrir, à la frivolité.

 

R : Dame, par cette lune sacrée qui argente

Les cimes de ces arbres fruitiers, je jure –

 

J : Oh, pas par la lune, la lune inconstante,

Qui chaque mois varie au cours de son orbe,

Que ton amour ne soit changeant comme elle.

 

R : Par quoi dois-je jurer ?

 

J : Ne jure point du tout.

Ou, si tu veux, par ton être gracieux,

Qui est le dieu de mon idolâtrie, et

Je te croirai.

 

R : L’amour cher à mon cœur –

 

J : Eh bien, ne jure point.  Certes, j’ai joie de toi,

Mais n’ai nulle joie à l’échange de cette nuit.

Il est trop brusque, trop hâtif, trop soudain ;

Trop pareil à l’éclair, qui cesse avant

Qu’on puisse dire : « Il brille ». Doux aimé, bonne nuit !

Ce bourgeon d’amour, au souffle d’été,

Peut mûrir et produire une fleur splendide

A la prochaine fois où nous nous verrons.

Bonne nuit, bonne nuit !  Doux calme et bon repos

Adviennent en ton cœur tout comme en mon sein.

 

R : Oh, me laisseras-tu si insatisfait ?

 

J : Quelle satisfaction aurais-tu cette nuit ?

 

R : Ton vœu d’amour fidèle contre le mien.

 

J : Je te l’ai donné sans que tu le requières.

Pourtant je voudrais pouvoir le refaire.

 

R : Voudrais-tu le reprendre ?   Dans quel but, amour ?

 

J : Par pure franchise, pour te le redonner.

Mais c’est là souhaiter ce que j’ai déjà.

Mon don est aussi vaste que la mer,

Mon amour si profond.  Plus je te donne,

Plus j’ai, car les deux choses sont infinies.

J’ouïs du bruit dedans.  Cher amour, adieu.

Nourrice appelle en coulisse

 

J’arrive, bonne Nourrice ! – Doux Montaigu, sois

Fidèle.  Reste encore un peu, je reviens.                                   (Sort Juliette)

 

R : Ô nuit bénie entre toutes !  Je redoute,

Comme c’est nuit, que tout ceci ne soit qu’un rêve,

Trop mielleusement flatteur pour être vrai.

Rentre Juliette en haut

 

J : Deux mots, cher Roméo, et puis bonne nuit.

Si ton désir d’amour est honorable,

Ton but mariage, fais-moi savoir demain,

Par une personne que j’enverrai vers toi,

Où et quand tu comptes prononcer les vœux,

Et tout mon sort à tes pieds je mettrai,

Et comme mon seigneur partout te suivrai.

 

N (En coulisse) : Madame !

 

J : J’arrive – Mais si tu cherches à me tromper,

Je t’implore –

 

N (En coulisse) : Madame !

 

J : J’arrive à l’instant –

Me laisser en paix et à ma douleur.

Demain j’envoie –

 

R : Sur le salut de mon âme –

 

J : Bonne nuit mille fois !                                                (Sort Juliette)

 

R : Mille fois pire d’autant, car privée de toi !

L’amour vers l’amour s’encourt aussi vite

Qu’écoliers quittent leurs livres ; mais se quittent

La tête basse, comme allant à leurs pupitres.

Rentre Juliette en haut

 

J : Psst, Roméo, psst !  Oh avoir une voix

De fauconnier pour rappeler ce faucon !

Servitude est enrouée et ne peut crier,

Sinon je fendrais la voûte d’air d’Echo

Et rendrais sa voix plus rauque que la mienne

A force de répéter « Mon Roméo ! ».

 

R : C’est mon âme qui ainsi appelle mon nom.

Comme argentines sonnent voix d’amants la nuit,

Telles suave musique à l’ouïe attentive !

 

J : Roméo ?

 

R : Mon tiercelet ?

 

J : A quelle heure

T’envoyer quelqu’un demain ?

 

R : Pour neuf heures.

 

J : Sans faute.  Vingt ans s’écouleront d’ici là.

J’ai oublié pourquoi je t’ai rappelé.

 

R : Laisse-moi attendre ici que cela te revienne.

 

J : J’oublierai, pour te faire rester toujours,

Me souvenant juste comme j’aime ta compagnie.

 

R : Et je resterai, que tu oublies toujours,

Oubliant tout autre foyer que le tien.

 

J : Il va faire jour.  Je te voudrais parti.

Mais pas plus loin que l’oiseau d’un jeune drôle,

Dont la main le laisse voleter un peu,

Pauvre captif entortillé de chaînes,

Puis d’un fil de soie le ramène à lui,

Tendrement jaloux de sa liberté.

 

R : Je voudrais être le tien.

 

J : Amour, moi aussi.

Mais je te tuerais de trop de tendresse.

Bonne nuit, bonne nuit !  La séparation est

Chagrin si doux que je me vois déjà

Te souhaiter bonne nuit jusqu’à ce qu’il soit jour.                     (Sort Juliette)

 

R : Sommeil loge sur tes yeux, paix en ton sein !

Etre sommeil et paix, en nid si doux !

Le jour aux yeux gris étend son sourire

Sur la sombre nuit, diaprant les nuages

De l’orient de longues traînées de lumière,

Et l’ombre couperosée tel un ivrogne

Titubant s’écarte du chemin tracé

Par les roues du char brillant du Titan.

Je vais de ce pas à l’étroite cellule

De mon ami moine, pour quêter son aide

Et lui conter cet heureux coup du sort.                              (Sort Roméo)

 

 

 

II.3 Entre Frère Laurence, seul, portant un panier

 

F : Maintenant, sans attendre que le soleil

Ne lève son oeil ardent pour au réveil

Du jour son réconfort sur lui poser

Et de la nuit sécher l’humide rosée,

Il me faut emplir mon panier d’osier

D’herbes funestes et fleurs au suc apprécié.

La terre, mère de nature, est son tombeau.

La tombe où tout va est son renouveau ;

Et de sa matrice toutes espèces d’enfants

On trouve à son sein naturel tétant,

Maints pour de nombreuses vertus excellents,

Nul pour aucune, pourtant tous différents.

Oh, vaste est la grâce puissante qui habite

Plantes, simples, pierres, et leurs vrais mérites.

Car rien de si vil existant sur terre

Qui n’ait pour elle un apport salutaire ;

Ni rien de si bon, qui mal employé

Ne renie sa nature, une fois dévoyée.

Vertu même se fait vice, si mésusée,

Et vice vertueux, bien utilisé.

Dans le jeune calice de cette faible fleur

Poison et remède tous deux ont valeur.

Car, humée, son odeur ravive le corps ;

Goûtée, elle fige le cœur et c’est la mort.

Telle paire de rois ennemis toujours se tient

En l’homme comme en simples – grâce et vils instincts.

Et où le pire prédomine, sans attente

Le ver de la mort dévore cette plante.

Entre Roméo

 

R : Bon matin, mon père.

 

F : Benedicite !

Quelle voix vient si suave tôt me saluer ?

Mon jeune fils, c’est signe de trouble à l’esprit

Que de dire adieu si tôt à son lit.

Souci veille en l’œil de tous les vieillards,

Et où souci loge, sommeil onc n’a part.

Mais où fraîche jeunesse à l’esprit léger

Ses membres étend, règne sommeil doré.

Lors ta visite si matin me l’assure,

C’est quelque tourment qui me la procure.

Ou sinon, je suis prêt à le gager –

Notre Roméo vient de découcher.

 

R : C’est vrai.  Mais j’ai vécu nuit fort câline.

 

F : Dieu bon !  Tu étais avec Rosaline ?

 

R : Avec Rosaline, révérend père ?  Non.

Oublié, ce nom, et le chagrin en ce nom.

 

F : Bon fils ! Mais alors, où es-tu allé ?

 

R : Je te le dirai sans me faire prier.

Avec mes ennemis une fête je faisais,

Quand soudain l’une d’eux m’a blessé d’un trait,

Et je l’ai blessée.  Nos deux guérisons

Dépendent de toi et de la religion.

Je suis sans haine, saint homme, car figure-toi,

Ma prière concerne mon ennemi comme moi.

 

F : Sois clair, bon fils, et parle sans façon.

A louche confession louche absolution.

 

R : Lors sache en clair que mon cœur a choisi

Du riche Capulet la noble et belle fille.

Autant je l’aime elle m’aime et, pour finir,

Nos cœurs unis, te reste à nous unir

En chrétienne union.  Quand, où et comment

Eurent lieu la rencontre, la cour, les serments,

Tu sauras en route.  Mais je te supplie

D’accepter de nous marier aujourd’hui.

 

F : Doux Saint François !  Que voilà du changement !

Rosaline est-elle, que tu aimais tant,

Sitôt délaissée ?   C’est que jouvenceaux

Aiment non tant du cœur, mais des yeux plutôt.

Jésus Maria !  Combien de pleurs salines

Ont lavé ta joue blême pour Rosaline !

Combien de saumure ainsi gâchée pour

Conserver ce qui n’a même plus goût d’amour !

Le ciel de tes soupirs est encore gris.

Tes plaintes sonnent encore à ma vieille ouïe.

Vois, là sur ta joue la trace est restée

D’une ancienne larme pas encore ôtée.

Si tu étais bien toi, et tiennes ces épines,

Tout cela était bien pour ta Rosaline.

Et tu as changé ?  Lors dis cet adage :

Les femmes peuvent faillir, quand les hommes sont lâches.

 

R : De cet amour souvent tu me tançais.

 

F : Non cet amour, mon fils, mais son excès.

 

R : Et m’as dit d’enterrer l’amour.

 

F : Non pour,

L’un en terre, exhumer un autre amour.

 

R : Je t’en prie, ne gronde point.  Celle qu’à présent

J’aime grâce pour grâce, amour pour amour rend.

L’autre certes non.

 

F : Oh, elle pouvait dire,

Ton amour récitait sans savoir lire.

Mais viens avec moi, jeune volage, allons.

Je t’aiderai pour une chose.  Car cette union.

Pourrait heureusement en pure  affection

Changer la rancœur de vos deux maisons.

 

R : Oh, partons ; toute mon âme se précipite.

 

F : Sagesse et lenteur.  Trébuche qui court vite.                                        (Sortent)

 

 

II.4 Entrent Benvolio et Mercutio

 

M : Où diantre peut bien être ce Roméo ?

Il n’est donc point rentré la nuit dernière ?

 

B : Non chez son père.  Je le sais par son valet.

 

M : Hé, cette pâle fille au cœur dur, Rosaline

Le tourmente tant qu’il en deviendra fou.

 

B : Tybalt, le parent du vieux Capulet,

A envoyé une lettre chez son père.

 

M : Un défi, sur ma vie.

 

B : Roméo répondra.

 

M : Qui sait écrire peut répondre à une lettre.

 

B : Non, il répondra à qui l’a écrite,

Que, mis au défi, il relève le gant.

 

M : Las, pauvre Roméo est déjà mort ! –

Frappé par l’œil noir d’une fille au teint blanc ;

L’oreille transpercée d’une chanson d’amour ;

Le cœur de son cœur fendu par le trait

Emoussé du petit archer aveugle.

Et il serait homme à affronter Tybalt ?

 

B : Quoi, qu’est donc Tybalt ?

 

M : Plus que Prince des Chats, je puis bien vous le dire.  Oh, il est le capitaine courageux des affaires d’honneur. Il se bat comme on chante une partition : garde la cadence, la mesure, le rythme.  Fait ses demi-pauses, un, deux, et à trois pan en plein buffet.  Un vrai pourfendeur de bouton de soie.  Un duelliste, un duelliste.  Un gentilhomme de première salle d’armes, du premier point, et du second également.  Ah, l’immortel passado !  Le punto reverso !  Le touché !

 

B : Le quoi ?

 

M : Le diable de pareils grotesques et zézayant petits marquis maniérés et minaudiers, de ces avant-gardistes du beau parler.  « Par Jésus, très fine lame !  Un vrai lion !  Excellente putain ! »  Hé quoi, n’est-ce point là une chose lamentable, mon bon aïeul, que de se voir ainsi infectés de ces bizarres parasites, colporteurs de modes, tous ces « Oh pardon », et si vétilleux des manières nouvelles qu’ils ne peuvent souffrir poser leur derrière sur un bon vieux banc ?  Oh, leur petit cul tellement délicat !

Entre Roméo

 

B : Voici Roméo, voici Roméo !

 

M : L’air de retour de Rome, comme un hareng saur.  Ô pauvre chair, comme te voilà empoissonnée !  Le voici bon pour les vers où se vautrait Pétrarque.  Laure, à côté  de sa dame, était une souillon – parbleu, elle avait meilleur soupirant pour la rimailler – Didon une dondon,  Cléopâtre une bohémienne, Hélène et Héro, sirènes à maquereaux, Thisbé l’œil bordé de reconnaissance, mais quelle  importance.  Signor Roméo, bon jour.  Salut français à vos culottes bouffantes.  Vous nous avez joué la perfide Albion cette nuit.

 

R : Bonjour à tous deux.   La perfide Albion ?

 

M : Vous avez, monsieur, filé à l’anglaise.  You not compwend moâ ?

 

R : Pardon, bon Mercutio.  J’avais fort à faire, et dans un cas comme le mien, on est en droit de faire quelque entorse à la politesse.

 

M : Ce qui revient à dire, un cas comme le vôtre contraint son homme à outrageusement plier le jarret.

 

R : Et tirer sa révérence, c’est bien cela.

 

M : Dans le mille, Emile, comme une fleur, ma sœur.

 

R : Explication on ne peut plus polie.

 

M : C’est que je suis la fleur de la politesse.

 

R : L’essence même, dirais-je.

 

M : Très précisément.

 

R : Eh bien moi, du coup, j’ai la pompe fleurie.

 

M : Quintessence d’esprit, raffine à présent cette fine plaisanterie jusqu’à épuisement total de ta pompe, que, quand sa semelle simple sera usée, puisse rester la farce, après telle usure, simplement unique.

 

R : Oh farce sordide, simplement unique d’être un peu simplette !

 

M : Esso ès, bon Benvolio, interviens !  Mon esprit s’épuise !

 

R : Puise de l’énergie, que ton esprit fore !   Ou je crie victoire.

 

M : Non, si nos esprits courent la dinde sauvage, la farce m’échappe.  Car tu en as plus en l’un de tes esprits que, j’en suis certain, moi dans tous mes cinq.  Je tenais l’allure, pour ce qui est de la dinde ?

 

R : Tu ne m’a jamais tenu mauvaise compagnie que je ne t’aie tenu pour la dinde de service, mouvements et stations.

 

M : Je vais te mordre l’oreille, pour cette pique.

 

R : Bonne dinde, ne mords point.

 

M : Ton humour est une golden des plus aigres.  C’est une sauce piquante, un vrai Texaco – pardon, Tabasco.

 

R : N’est-ce point l’idéal pour assaisonner une gentille petite dinde ?

 

M : Oh, c’est là humour en peau de chevreau, qui d’une largeur d’un pouce peut être écarté jusqu’à quarante.

 

R : Je retiens ce mot d’« écarté » qui, concernant la dinde, démontre amplement ton goût de la chose pour n’importe laquelle.

 

M : Hé, peau de fesse ne vaut-elle point mieux que peau de chagrin, et n’est-il point plaintes d’amour bien meilleures que celles de peines d’amour perdues ?  Te voilà à nouveau fréquentable.  Revoilà Roméo.  Te revoilà toi-même, tant par la nature que par l’art, si ce n’est le cochon.   Car cet amour radoteur est comme un grand idiot qui court partout tirant la langue, cherchant en quel trou fourrer sa marotte.

 

B : Arrête, tu pousses la chose un peu trop loin !

 

M : Tu veux que j’interrompe mon conte à repousse-poil ?

 

B : C’est bien ce que je craignais– après le trou, le poil.  On touche vraiment le fond.

 

M : Ah, là tu te trompes !  Ce n’est guère qu’un bouche-trou ; quant au poil, il ne sert qu’à gratter ; car mon conte à la longue risque de raser.  Lors ne m’étendrai-je point plus avant sur le sujet.

 

R : Oh, tout cela n’était point barbant du tout !

Entrent Nourrice et son valet Peter

 

Une voile à l’horizon !

 

M : Deux, deux.  Culotte et jupon.

 

N : Peter !

 

P : Tout de suite.

 

N : Mon éventail, Peter.

 

M : Bon Peter, c’est pour se voiler la face.   Car des deux, c’est bien l’éventail le mieux.

 

N : Dieu vous donne bon jour, mes gentils messieurs.

 

M : Dieu vous donne bon soir, belle gente dame.

 

N : Nous sommes donc le soir ?

 

M : Pas moins, je puis vous le dire.  Car le dard lubrique du cadran en cet instant même est tout droit pointé sur la midi net.

 

N : Fi donc !  Quel homme êtes-vous donc ?

 

R : Un, gente dame, que le bon Dieu a fait à fin qu’il se défasse.

 

N : Ma foi, c’est bien dit.  « Pour qu’il se défesse », qu’il dit ?  Bons messieurs, l’un de vous peut-il m’indiquer où je puis trouver le jeune  Roméo ?

 

R : Je puis vous l’indiquer.  Mais le jeune Roméo aura vieilli, d’ici que vous le trouviez.  Je suis le plus jeune du nom, faute de pire.

 

N : Vous parlez bien, jeune homme.

 

M : Ah bon, pire est bien ?  Fort bien vu, ma foi, fort, fort bien pensé !

 

N : Si vous êtes lui, monsieur, je désire une petite confidence en votre compagnie.

 

B : Ma parole, elle va le confier à souper !

 

M : Une maquerelle,  une maquerelle !   Taïaut !

 

R : Qu’as-tu débusqué  ?

 

M : Nul connil, monsieur ; à moins qu’il soit à fourrure  grise mais sans un bout de  queue, et moisi comme la croûte d’un vieux pâté de Carême.

Il passe devant eux et chante

 

Vieux connil moisi

Et vieux connil gris

Est fort bonne viande en Carême.

Mais connil tout gris

Vous coupe l’appétit

S’il moisit dans le jour même.

 

Roméo, venez-vous chez votre père ?  Nous nous y rendons céans pour dîner.

 

R : Je vous suis.

 

M : Adieu, antique madame.  Adieu.  (Chante) Je cherche une femme / Pour sauver mon âme / Ah, madame, madame, madame !

Sortent Mercutio et Benvolio

 

N : S’il vous plaît, monsieur, quel était cet insolent malotru si plein de sa propre  canaillerie ?

 

R : Un gentilhomme, Nourrice, qui aime à s’écouter parler, et qui parlera plus en une seule minute qu’il ne saurait écouter durant tout un mois.

 

N : S’il médit sur moi, je lui ferai baisser culotte, qu’il serait plus costaud que  vingt rustres comme lui ; et que si je peux pas, j’en trouverai bien d’autres qui sauront le faire.  Le méchant  coquin !  Je suis pas de ses ribaudes.  Ni de son tas de chenapans. (Se tourne vers Peter) Et toi qui reste planté là, à laisser n’importe  quel croquant abuser de moi comme ça lui chaut !

 

P : Je n’ai vu personne abuser de vous comme ça lui chaut.  Il était seulement question de lapin, ou bien de lapine, je ne sais plus trop.  Autrement, j’aurais mis flamberge au vent aussi sec.  Je vous le garantis, je peux mettre sabre au clair aussi vite qu’un autre, si je trouve bonne ma querelle, et que je suis du bon côté – de la loi, j’entends.

 

N : Pour le coup, Dieu m’en est témoin, me v’là si contrariée que j’en branle de partout.  Le méchant coquin !  S’il vous plaît, monsieur, un mot ; et, comme je vous le disais, ma jeune dame m’a dit de venir vous trouver.  Ce qu’elle m’a dit de vous dire, je ne vous le dirai pas.  Mais d’abord laissez-moi vous dire, si vous comptez la mener en bateau, comme on dit, ça serait rudement grossier comme façon de faire, comme on dit.  Car la damoiselle est jeune ; et du coup, si vous lui préparez une crasse, ça serait vraiment un sale tour à faire à n’importe quelle  jouvencelle, et une chose pas propre.

 

R : Nourrice, fais mes hommages à ta dame et maîtresse.  Je me déclare bien –

 

N : Brave cœur, et par ma foi, je le lui dirai.  Doux Jésus !  C’est ça qui va la rendre heureuse.

 

R : Que diras-tu, Nourrice ?   Tu ne m’écoutes point.

 

N : Je lui dirai, monsieur, que vous vous êtes bien déclaré, ce qui, comme je vois les choses, est l’offre d’un gentilhomme.

 

R : Dis-lui de trouver un moyen quelconque

D’aller à confesse cet après-midi,

Et là dans la cellule de frère Laurence

Elle sera absoute et ensuite mariée.

Voici pour ta peine.

 

N : Non, vraiment, monsieur.  Vraiment, pas un sol.

 

R : Là, pas de manières !  Moi je te dis que si.

 

N : Cet après-midi, monsieur ?   Bon, elle y sera.

 

R : Et guette, bonne Nourrice, derrière l’abbaye.

Dans l’heure mon serviteur te rejoindra

Et t’apportera une échelle de corde,

Qui jusqu’en haut du grand mât de ma joie

Doit me mener dans le secret de la nuit.

Adieu.  Confiance, et je paierai ta peine.

Adieu.  Fais mes hommages à ta maîtresse.

 

N : Dieu au Ciel vous bénisse.  Un mot, monsieur.

 

R : De quoi s’agit-il donc, ma bonne Nourrice ?

 

N : Votre homme est discret ?   Parce que deux ça va,

Pour un secret mais trois, bonjour les dégâts.

 

R : Sois sûre qu’il est fiable comme l’acier.

 

N : C’est que, monsieur, ma maîtresse est la plus mignonne damoiselle du monde.  Doux Jésus !  Quand ça n’était encore qu’une petite chose qui gazouillait – oh, il y a en ville un noble, un certain Paris, qui voudrait bien lui mettre la main dessus.  Mais elle, la bonne âme, aimerait encore mieux voir un crapaud, je dis bien un crapaud, plutôt que celui-là.  Ca la fait bisquer, des fois, quand je lui dis que Paris fait bien mieux l’affaire.  Mais je vous le garantis, quand je lui dis ça, elle en devient pâle comme n’importe quel linge dans tout l’unique verre.  Est-ce que romarin et Roméo ne commencent pas tous les deux par les mêmes lettres ?

 

R : Certes, Nourrice.  Et puis ?  Tous deux avec « Rom ».

 

N : Ah, petit farceur !  C’est la ville du pape.  « Rome », c’est là que tous les chemins – Non, je sais que ça commence par des autres lettres ; et elle a les plus jolis formols, à propos de vous et du romarin, que ça vous réjouirait rien que de  les entendre.

 

R : Fais mes hommages à ta dame.                                                     (Sort)

 

N : Sûr, plutôt mille fois qu’une.  Peter !

 

P : Tout de suite.

 

N : Devant, et au trot.                                                                      (Sortent)

 

 

II.5 Entre Juliette

 

J : A neuf heures j’ai envoyé la Nourrice.

Elle a promis rentrer dans trente minutes.

Peut-être ne peut-elle le trouver.  Mais non.

Oh, mais quelle traînarde !  Les hérauts d’amour

Devraient être les pensées, qui dix fois

Plus vite glissent que les rayons du soleil

Chassant l’ombre des lugubres collines.

C’est pourquoi des colombes aux ailes agiles

Tirent le char de Vénus, et c’est pourquoi

Cupidon vif comme le vent a des ailes.

Le soleil est à présent au plus haut

De son parcours pour ce jour, et de none

A midi il y a trois longues heures, et

Pourtant elle n’est toujours pas de retour.

Eût-elle affections et jeune sang bouillant,

Ses mouvements seraient vifs comme ceux d’une balle.

Mes mots la lanceraient vers mon doux aimé,

Et les siens me la renverraient sitôt.

Mais maintes vieilles gens sentent déjà la tombe –

Ils peinent, lents et lourds, la pâleur les plombe.

Entrent Nourrice et Peter

 

Ô Dieu, elle arrive !  Ô Nourrice en sucre,

Quelles nouvelles ?   L’as-tu rencontré ?   Renvoie

Ton serviteur.

 

N :                       Peter, va devant la porte.                            (Sort Peter)

 

J : Lors, bonne nounou – Ô Dieu, mais quelle grise mine !

Les nouvelles, même tristes, annonce-les gaîment.

Bonnes, tu fais honte à leur suave musique

En me la jouant d’un air aussi aigre.

 

N : Je suis lasse.  Laissez-moi souffler un peu.

Fi, mes pauvres os !  Et quelle cavalcade !

 

J : Que tu aies mes os, et moi tes nouvelles !

Allons, je t’en prie, parle.  Bonne, bonne Nourrice, parle.

 

N : Jésus, cette hâte !  Vous pouvez pas attendre ?

Vous voyez donc pas que je suis tout essoufflée ?

 

J : Comment peux-tu l’être quand tu as du souffle

Pour me dire que tu es tout essoufflée ?

L’excuse que tu donnes pour me faire attendre

Est plus longue que ce que tu as à me dire.

Tes nouvelles sont-elles bonnes ou non ?  Réponds

Oui ou non, et j’attendrai les détails.

 

N : Ma foi, vous avez stupidement choisi.  Vous ne savez pas comment choisir un homme.  Roméo ?  Nenni, certainement pas lui.  Quoiqu’il a meilleure figure que quiconque, il a bien la jambe mieux faite qu’aucun homme ; et pour la main et le pied, et le reste du corps, encore que ça, mieux vaut pas en parler, il est sans égal.  Il n’est pas la crème de la courtoisie, mais, ça je vous l’assure, doux  comme un agneau.  Mais fais comme tu veux, ma fille, et sers bien le bon Dieu.   Bon, c’est pas tout ça, vous avez dîné, dans cette maisonnée ?

 

J : Non, non.  Mais tout cela, je le savais déjà.

Que dit-il, pour notre mariage ?  Alors ?

 

N : Dieu, ma pauvre tête !  J’ai une de ces migraines !

Ca cogne comme si elle allait exploser.

Mon dos, par  ailleurs – ah, mon pauvre dos !

Diantre de votre cœur, de m’expédier comme ça

Attraper ma mort à caracoler !

 

J : Vrai, je suis fâchée que tu te sentes mal.

Bonne, bonne nounou, dis, que dit mon aimé ?

 

N : Votre galant dit, en vrai gentilhomme, et courtois, et bon, et beau, et je vous le parie, vertueux avec ça – Où est votre mère ?

 

J : Où est ma mère ?  Hé quoi, à la maison.

Où veux-tu  qu’elle  soit ?  Tu réponds drôlement !

« Votre galant dit, en vrai gentilhomme,

‘Où est votre mère ?’ »

 

N : Ô bonne mère  de Dieu !

Ca vous démange tant ?  Eh ben ça, pardi.

C’est ça le cataplasme pour mes pauvres os ?

Dorénavant vous ferez vos courses vous-même.

 

J : Que d’histoires !  Allons, que dit Roméo ?

 

N : Vous laisse-t-on ce jour aller à confesse ?

 

J : Oui.

 

N : Lors filez d’ici et à la cellule

De frère Laurence.   Y a là-bas un mari

Qui vous attend pour faire de vous sa femme.

V’là ce fripon de sang qui vous monte aux joues.

Elles virent tout rouge à la moindre nouvelle.

Filez à l’église.  Je dois vaquer ailleurs,

Trouver une échelle, par où votre aimé

Doit grimper dans un nid  dès qu’y fera nuit.

Je suis bonne à tout faire, pour votre plaisir.

Mais ce soir ce sera à vous de besogner.

Partez.  Je vais dîner.  Filez à l’église.

 

J : Comme étoile filante, tout droit vers les cieux !

Haut les cœurs et, fidèle Nourrice, adieu.                                               (Sortent)

 

 

II.6 Entrent Frère Laurence et Roméo

 

F : Que les cieux sourient à ce rite sacré

Pour qu’ensuite malheur ne nous le reproche point.

 

R : Amen, amen !  Mais advienne que pourra,

Cela ne peut excéder la joie partagée

Qu’une courte minute avec elle m’accorde.

Joins juste nos mains de tes saintes formules,

Lors mort dévoreuse d’amour fasse ce qu’elle veut –

Il me suffit que je puisse la dire mienne.

 

F : Ces violentes délices connaissent violente fin,

Et meurent en leur triomphe, tels feu et poudre,

Qui d’un baiser se consument.  Le plus doux miel

Est immonde à force d’être savoureux

Et par son goût même détruit l’appétit.

Lors aime avec modération, l’abus

De la chose est dangereux pour la santé.

Trop vif comme trop lent arrive en retard.

Entre Juliette d’un pas vif.  Elle étreint Roméo

 

Mais voici la dame.  Oh, pied si léger

Jamais n’usera l’immuable silex.

Amant peut monter un fil de la Vierge

Paressant dans l’air frivole de l’été

Sans tomber.  Tant légères sont vanités.

 

J : Bonsoir à mon saint confesseur.

 

F : Ma fille,

Roméo te remerciera pour nous deux.

 

J : Si c’est ainsi, bonsoir à lui aussi.

 

R : Ah, Juliette, si l’abondance de ta joie

Vaut la mienne, et si tu es plus habile à

Peindre son blason, embaume de ton souffle

L’air qui nous entoure, et que riche musique

Déploie ce bonheur idéal par nous

Reçu l’un de l’autre en cette chère rencontre.

 

J : La pensée, plus riche en réel qu’en mots,

Eploie sa substance, non ses apparences.

Mendiants, ceux qui peuvent compter leurs richesses.

Mais mon pur amour atteint tel excès,

Je ne puis compter la moitié de mes trésors.

 

F : Allons, suivez-moi, et ne traînons point.

Car, permettez que je nous laisse tout seuls

Que la Sainte Eglise n’ait incorporé

Vos deux âmes en une unique entité.                                                         (Sortent)

 

 

*

 

III.1 Entrent Mercutio, Benvolio et leurs gens

 

B : Je t’en supplie, bon Mercutio, rentrons.

La journée est chaude, les Capulets rôdent.

S’ils nous rencontrent, on est bons pour une rixe,

Car, par ce temps chaud, le sang s’excite vite.

 

M : Tu es comme un de ces drôles qui, quand il entre dans une taverne, te flanque son épée sur la table en disant, « Dieu fasse que j’ai pas besoin de toi ! », et dès que le second pichet a fait son effet, ira la tirer contre le tavernier, lorsqu’il n’y en a point le moindre besoin.

 

B : Moi, je suis comme ça ?

 

M : Allons donc, tu es une tête chaude, pour peu que ça te prenne, autant que n’importe quel drôle en Italie ; et dès que ça te prend, le premier qui passe est parti pour prendre.

 

B : Comment ça ?

 

M : Non, s’il y en avait deux comme ça, ils feraient long feu, ils s’entretueraient.  Toi !   Ca, tu iras chercher des poux à n’importe qui, sous prétexte qu’il a un poil de plus ou de moins que toi dans sa barbichette.   Qu’un drôle casse des noix, tu casseras les siennes, pour le seul motif que tu as l’œil noisette.  Quel autre oeil irait chercher là-dedans une pareille querelle ?   Mon oeil !  Ta tête est aussi farcie de querelles qu’un oeuf l’est de viande ; et pourtant ta tête a été battue autant qu’œuf pourri dans toutes tes querelles.  Tu as cherché noise à un homme parce qu’il toussait dans la rue, sous prétexte qu’il avait troublé ton chien siestant au soleil.  Ne t’es-tu point fâché avec un tailleur parce qu’il osait porter un pourpoint tout neuf avant Pâques ; et avec un autre pour avoir lacé tes souliers neufs avec du vieux ruban ?  Et tu prétendrais me faire un sermon contre les querelles !

 

B : Si j’avais tes dons pour me quereller, je ferais aussi bien de vendre ma vie, simple et net et tout compris, à tout homme disposé à me l’acheter pour une heure un quart.

 

M : Simple et net et tout compris ?   Ô simplet de la comprenette !

Entrent Tybalt et d’autres

 

B : Sur ma tête, voilà les Capulets.

 

M : Par mes fesses, je m’en contrefiche.

 

T : Serrez-moi de près, je vais leur parler.

Messieurs, bonsoir.  Un mot avec l’un de vous.

 

M : Rien qu’un mot avec l’un de nous ?  Accolez-le à quelque chose.  Dites un mot d’abord, puis collez un coup.

 

T : Vous m’y trouverez tout à fait disposé, monsieur, pour peu que vous m’en fournissiez seulement l’excuse.

 

M : Ne pourriez-vous trouver une excuse tout seul, sans qu’on ait besoin de vous la fournir ?

 

T : Mercutio, tu vas souvent de concert avec Roméo.

 

M : De concert ?   Or ça, nous traites-tu de vils violoneux ?  Si tu nous traites de violoneux, attends-toi à n’ouïr que des discordances.  Voici mon archet.  Il va te faire danser.  Sangdieu, de concert !

 

B : Nous parlons ici sur la place publique.

Soit allez en quelque lieu écarté,

Soit réglez calmement vos différends,

Soit brisez-là.  Ici tous nous regardent.

 

M : Les gens ont des yeux pour voir, qu’ils regardent.

Personne ne me fera bouger d’un pouce, moi.

Entre Roméo

 

T : Bien, paix à vous, monsieur.  Voici mon homme.

 

M : Qu’on me pende, monsieur, s’il a votre livrée.

Allez sur le pré, il vous secondera !

Votre altesse lors pourra l’appeler son homme.

 

T : Roméo, l’amour que je te porte ne me

Permet que ce terme : tu es une canaille.

 

R : Tybalt, la raison que j’ai de t’aimer

Justifie grandement que je reste calme

Devant tel salut.  Canaille je ne suis point.

Lors adieu, je vois que tu me connais mal.

 

T : Gamin, cela n’excuse point les injures

Que tu m’as faites.  Lors, tourne-toi et en garde.

 

R : Je jure ne jamais t’avoir fait injure,

Mais t’aime mieux que tu ne peux l’imaginer

Tant que tu ne sauras pourquoi tel amour.

Et donc, bon Capulet, dont je chéris

Le nom autant que le mien, sois content.

 

M : Ô calme, infamante, abjecte soumission !

Alla stoccata s’en sort à bon compte.

Il tire l’épée

 

Tybalt, espèce de ratier, venez-y donc.

 

T : Et que me veux-tu donc ?

 

M : Bon Roi des Félins, rien de plus que l’une d’entre vos neuf vies. Celle-là j’entends bien en faire mon affaire et, suivant votre attitude subséquente envers ma personne, étriller les huit qui vous resteront.  Sortirez-vous votre épée par la garde ?  Dépêchons, sinon la mienne risque fort de vous faire baisser votre garde  à vous avant même qu’elle  soit hors de son fourreau.

 

T : Je suis tout à vous.

Il tire l’épée

 

R : Gentil Mercutio, rengaine ta rapière.

 

M : Faites-nous voir, monsieur, votre passado.

Ils ferraillent

 

R : Tire l’épée, Benvolio.  Rabats leurs armes.

Messieurs, honte à vous !  Cessez cet outrage !

Tybalt, Mercutio, le Prince a bien haut

Interdit ces rixes dans les rues de Vérone.

Arrêtez, Tybalt !  Mon bon Mercutio !

         Tybalt touche Mercutio par-dessous le bras de Roméo

 

Un ami de T : « Filons, Tybalt ! »

         Sortent Tybalt et sa bande

 

M : J’ai été touché.

Maudites soient vos deux maisons !  J’ai mon compte.

A-t-il filé indemne ?

 

B :                                Quoi, tu es blessé ?

 

M : Non, rien du tout, une simple égratignure.  

Morbleu, c’est bien assez.  Où est mon page ? 

Va, canaille, me quérir un chirurgien.                             (Sort Page)

 

R : Courage, l’ami.  Ca ne peut être bien grave.

 

M : Non, c’est un petit peu moins profond qu’un puit, et guère aussi large qu’un portail d’église.   Mais c’est suffisant.  Ca fera l’affaire.  Demandez-moi demain, et vous me trouverez grave comme le tombeau.  Me voilà poivré, je vous le garantis, pour ce monde-ci.  Maudites soient vos deux maisons !  Sangdieu, un chien, un rat, une souris, un vulgaire matou, pour vous égratigner un homme à mort !  Un fanfaron, un gueux, un scélérat, qui escrime le manuel à la main !  Pourquoi diable vous-êtes vous interposé ?  Il m’a touché par-dessous votre bras.

 

R : J’ai voulu bien faire.

 

M : Aide-moi jusqu’à une maison, Benvolio,

Je défaille.  Maudites soient vos deux maisons !

Elles ont fait de moi de la viande pour les vers.

J’ai mon compte, et rondement.   Vos deux maisons !

Sort Mercutio avec Benvolio

 

R : Ce gentilhomme, un proche parent du Prince,

Et mon grand ami, mortellement blessé

A ma place – mon honneur souillé par les

Calomnies de Tybalt – Tybalt, qui une heure

A été mon cousin.  Ô douce Juliette,

Ta beauté m’a efféminé, et a

Amolli la trempe d’acier de mon courage !

         Entre Benvolio

 

B : Ô Roméo, Roméo, le valeureux

Mercutio est mort !  Ce vaillant esprit

A pris son essor vers les nuées, lui

Qui bien trop tôt a rejeté cette terre.

 

R : Le noir destin de ce jour en annonce d’autres.

Ceci ne fait qu’inaugurer le malheur

Dont d’autres doivent compléter la douleur.

         Entre Tybalt

 

B : Voici que revient l’enragé Tybalt.

 

R : Vivant, triomphant, et Mercutio tué !

Retourne aux cieux, respectueuse indulgence,

Et fureur aux yeux de feu, sois mon guide !

Lors, Tybalt, retire ce « canaille » dont tu

Me traitas tantôt.   Car de Mercutio

L’âme plane encore au-dessus de nos têtes,

Attendant la tienne pour l’accompagner.

Toi ou moi doit le rejoindre, ou tous deux.

 

T : Toi, sale gamin, qui frayais avec lui,

Tu le suivras.

 

R :                       Ceci en décidera.

         Ils se battent.  Tybalt tombe

 

B : Roméo, va-t-en, sauve-toi vite d’ici !

Les gens sont en armes, et Tybalt tué.

Ne reste pas là, comme frappé par la foudre.

Le Prince va te condamner à mort si

Tu es capturé.  File, sauve-toi, va-t en !

 

R : Oh, je suis le bouffon de la fortune !

 

B :                                                             Va-t-en !             (Sort Roméo)

         Entrent Citoyens

 

Cs : Où a filé le meurtrier de Mercutio ?

Tybalt, ce tueur, où a-t-il filé ?

 

B : Là gît ce Tybalt.

 

C :                       Debout, monsieur, venez.

Au nom du Prince obéis, sinon gare.

         Entre Prince, Montaigu, Capulet, leurs femmes et leurs gens

 

P : Où sont les vils fauteurs de cette bagarre ?

 

B : Ô noble Prince, que tout je vous révèle 

Sur l’infortune de cette fatale querelle.

Là gît l’homme, tué par le jeune Roméo,

Qui tua ton parent, vaillant Mercutio.

 

DC : Tybalt, mon cousin !  Ô fils de mon frère !

Prince !  Cousin !  Epoux !  Le sang de mon cher

Parent a coulé !  Prince, juste et grand,

Pour sang à nous, sang Montaigu répands.

Ô cousin, cousin !

 

P :                        Benvolio, dis quel

Est l’instigateur de cette sanglante querelle.

 

B : Tybalt, ici mort, tué par Roméo.

Roméo, courtois, le pria songer

Combien futile cette querelle, évoquant

De surcroît votre ire.  Tout cela – dit d’une voix

Douce, l’air calme, genou humblement fléchi –

Ne put apaiser la bile enragée

D’un Tybalt sourd aux injonctions de paix,

Mais qui au contraire pointe une lame aiguë 

Vers le sein du hardi Mercutio, qui

Aussi enragé, oppose pointe à pointe

Mortelle, et d’un dédain martial, d’une main

Repousse froide mort, et la renvoie de l’autre

A Tybalt dont la dextérité la

Lui renvoie.  Roméo, il crie alors,

« Halte, amis !  Amis, brisez là ! » et plus

Vif que sa voix, son bras agile rabat

Leurs fatales lames, et se jette entre eux ;

Sous le bras duquel une haineuse botte

De Tybalt transperce fougueux Mercutio,

Puis Tybalt s’enfuit.  Mais c’est pour revenir

Aussitôt après vers Roméo, qui

Entre-temps avait ruminé vengeance,

Et comme l’éclair les voilà qui se battent.  Car

Avant que j’aie pu tirer l’épée pour les

Séparer, le fougueux Tybalt est tué.

Il s’écroule, Roméo fuit, pris de peur.

Si ce n’est point le vrai, que Benvolio meure.

 

DC : Aux Montaigu il est apparenté.

Il dit des faussetés par partialité.

Ils étaient bien vingt, comme de noires furies.

Et à vingt ils n’ont su prendre qu’une vie.

J’implore justice, Prince, tu y es tenu.

Roméo a tué Tybalt.   Qu’on le tue.

 

P : Soit.  Mais Tybalt Mercutio a tué.

Lors qui doit pour son précieux sang payer ?

 

M : Point Roméo, Prince.  Il était l’ami

De Mercutio.  Sa faute n’a que fini

Ce que de trancher la loi se devait,

La vie de Tybalt.

 

P :                        Et pour ce forfait

Sur le champ nous le bannissons d’ici.

L’effet de votre haine me touche aussi :

Nouvelle victime de vos brutales querelles,

C’est mon sang qui gît maintenant et ruisselle.

Mais à si rude amende je vous mettrai

Que cette mienne perte tous vous regretterez.

Je serai sourd aux excuses et plaidoyers.

Par pleurs ni prières abus ne seront rachetés.

Lors paix.   Que Roméo ne traîne point ici,

Sans quoi c’est son heure dernière, s’il est pris.

Emportez ce corps, et faites comme j’ordonne.

Clémence est complice, quand meurtre elle pardonne.                     (Sortent)

 

 

III.2 Entre Juliette, seule

 

J : Galopez, coursiers aux sabots de feu,

Vers la couche de Phébus !  Un aurige tel

Que Phaéton vous cinglerait vers l’Ouest

Et mènerait céans la brumeuse nuit.

Tire bien ton rideau, nuit faite pour l’amour,

Que ce fuyard ferme l’œil, et Roméo

Puisse incognito bondir vers ces bras.

Amants peuvent se voir en leurs rites d’amour

Par leurs beautés propres ; ou, si l’amour est

Aveugle, nuit lui sied.  Viens, grave nuit,

Matrone à sobre vêture de noir toute,

Et m’apprends cette partie de qui perd gagne,

Jouée pour deux virginités sans tache.

Cache mon sang sauvage, qui gifle mes joues,

De ta noire mantille jusqu’à ce que l’amour,

Intimidant et timide, s’enhardisse

A voir dans un pur amour consommé

Acte d’innocente chasteté.   Viens, nuit.

Viens, Roméo.  Viens, toi jour dans la nuit ;

Car tu planeras sur les ailes de la nuit

Plus blanc que neige vierge sur dos de corbeau.

Viens, gente nuit.  Viens, nuit aimante au front noir.

Donne-moi mon Roméo.  Et à ma mort,

Prends-le, découpe-le en petites étoiles,

Et il rendra si belle la face des cieux

Que tout l’univers sera fou amoureux

De la nuit et du coup en cessera tout

Culte au soleil et à sa lumière crue.

Oh, j’ai acheté un grand manoir d’amour,

Mais n’en ai point encore pris possession;

Et bien qu’acquise, non entrée en jouissance.

Cette journée est mortellement ennuyeuse,

Comme la nuit précédant quelque fête pour

L’impatiente enfant qui a des atours neufs,

Mais ne peut les mettre.

         Entre Nourrice, se tordant les mains, portant l’échelle de corde

 

                                     Oh, voici Nourrice,

Elle porte des nouvelles ; et toute voix qui dit

De Roméo ne serait-ce que le nom est

Céleste éloquence.   Nourrice, quelles nouvelles ?

Ah, as-tu là l’échelle que Roméo

T’a dit d’apporter ?

 

N :                       Oui, pour sûr, l’échelle.

         Elle la jette à terre

 

J : Malheur !  Qu’y a-t-il ?  Pourquoi tords-tu tes mains ?

 

N : Ah, miséricorde !  Il est mort, mort, mort !

Nous sommes perdues, madame, nous sommes fichues !

Misère ! Il est mort, on l’a tué, fini !

 

J : Les cieux seraient si haineux ?

 

N :                                                   Roméo oui,

Bien que les cieux non.  Oh, Roméo, Roméo !

Qui aurait jamais cru ça ?  Roméo !

 

J : Quel diable es-tu de me tourmenter ainsi ?

Cette torture ferait hurler les damnés.

Roméo s’est-il tué ?  Dis seulement « Oui »,

Et ce simple oui empoisonnera plus

Mon ouïe que le cri de mort d’un démon.

Je n’ai point d’ouïe, s’il est pareil « oui »

Ou ces yeux clos qui te font répondre « oui ».

S’il est tué, dis « Oui » ; ou sinon, dis « Non ».

Que sons brefs tranchent mon bonheur ou malheur.

 

N : J’ai vu la plaie.  Je l’ai vue de mes propres yeux –

Dieu pardonne l’endroit ! – là, sur son mâle sein.

Un pauvre cadavre, pauvre corps sanglant ;

Si blême, tout cendreux, tout couvert de sang,

Tout ce sang.  Quand je l’ai vu, j’en ai tourné de l’œil.

 

J : Brise-toi, mon cœur !  Pauvre failli, brise-toi !

En geôle, mes yeux ; plus de liberté pour vous !

Vil amas de terre, retourne à la terre;

Fige-toi à jamais, et qu’un lourd cercueil

Tous deux, Roméo et toi, vous recueille.

 

N : Ô Tybalt, le meilleur ami que j’avais !

Ô courtois Tybalt, noble gentilhomme !

Qu’il a fallu que je vive pour te voir mort !

 

J : Quelle tempête ici souffle si funeste ?

Roméo est tué, et Tybalt est mort,

Mon très cher cousin, et plus cher seigneur ?

Lors, trompette terrible, sonne la fin des temps !

Car qui vit encore, si ceux-là sont morts ?

 

N : Tybalt est mort, et Roméo banni ;

Roméo, qui l’a tué, il est banni.

 

J : Ô Dieu !  La main de  Roméo a-t-elle donc

Versé le sang de Tybalt ?

 

N :                                Oui, oui, hélas, oui !

 

J : Ô cœur reptile, sous un visage en fleur !

Dragon a-t-il onc gardé si belle grotte ?

Beau tyran !  Démon angélique !   Corbeau

A plumes de colombe !  Faux agneau, vrai loup !

Substance méprisée d’apparence divine !

Juste l’opposé de ta juste semblance –

Un saint damné, un noble scélérat !

Ô nature, que faisais-tu en enfer

Quand tu nichas l’esprit d’un démon dans

Le mortel Eden d’un corps si exquis ?

Y eut-il onc livre au contenu si vil si

Richement relié ?  Oh, que perfidie loge

En si somptueux palais !

 

N :                                Point de confiance,

Foi, honnêteté chez les hommes ; tous parjures,

Tous traîtres, tous mauvais, tous des hypocrites.

Ah, où est mon valet ?  Un petit coup d’eau-de-vie.

Tous ces chagrins, peines, malheurs me tueront.

Honte sur Roméo !

 

J :                        Que ta langue dessèche

Pour pareil souhait !  Honte n’est point son lot.

Honte a sur son front honte de se poser.

Car c’est un trône où couronner l’honneur

Comme monarque unique de la terre entière.

Oh, quelle brute j’ai été de l’accabler !

 

N : ‘Z allez dire du bien de quelqu’un qui vient juste

D’occire votre cousin ?

 

J : Dirai-je du mal de qui est mon époux ?

Ah, mon pauvre seigneur, qui donc dira

Ton nom tendrement, quand moi, ton épouse

Depuis trois heures, je l’ai déchiré ?   Mais

Pourquoi, méchant, as-tu tué mon cousin ?

Ce méchant cousin eût tué mon époux.

Retournez, pleurs stupides, à votre source !

Vos gouttes tributaires relèvent du malheur,

Que vous, par erreur, offrez à la joie.

Mon époux vit, que Tybalt eût occis ;

Et Tybalt est mort, qui eût tué mon époux.

Tout est rassurant.  Pourquoi lors pleuré-je ?

C’est qu’un mot, bien pis que la mort de Tybalt,

M’a assassinée.  J’aimerais l’oublier.

Mais oh, il pèse sur ma mémoire tout comme

Péchés mortels sur l’esprit des coupables !

« Tybalt est mort, et Roméo – banni. »

Ce « banni », ce seul mot « banni », a tué

Dix mille Tybalt.  Cette mort-là était un

Malheur suffisant, eût-elle fini là ;

Ou, si malheur aigre cherche compagnie

Et doit être suivi d’autres chagrins,

Pourquoi pas, quand elle dit « Tybalt est mort »,

Par « ton père », « ta mère », voire les deux ensemble,

Qui eussent pu causer des plaintes ordinaires ?

Mais en arrière-garde de Tybalt tué,

« Roméo est banni » – prononcer ce mot

Vaut père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette,

Tous tués, tous morts.  « Roméo est banni » –

Il n’est fin, ni limite, mesure ou borne

A la mort qui est dans ce mot.  De ce malheur

Nul mot ne peut dire toute la profondeur.

Et où sont mon père et ma mère, Nourrice ?

 

N : A veiller Tybalt : ils pleurent et gémissent.

Voulez-vous les rejoindre ?   Je vais vous y emmener.

 

J : Qu’ils lavent de pleurs ses plaies.   La chose finie,

Les miens couleront pour Roméo banni.

Ramasse cette échelle.  Pauvres cordes, dupées

Comme moi, car Roméo est exilé.

Vers ma couche vous deviez être un passage,

Mais, vierge, je meurs en vierge veuvage.

Venez, cordes.   Et viens, toi Nourrice.  J’irai

A mon lit nuptial, je m’y étendrai

Et, qu’en place de Roméo, la mort prenne

Avec mon dernier soupir mon hymen !

 

N : Filez dans votre chambre.  Je trouverai Roméo

Pour qu’il vous console.  Je sais bien où il est.

Vous m’entendez, votre Roméo sera

Ici cette nuit même.  Je m’en vais le trouver.

Il se terre dans la cellule de Laurence.

 

J : Oh, trouve-le !  Donne cet anneau à mon preux

Et dis-lui venir pour l’ultime adieu.                                                         (Sortent)

 

 

III.3 Entre Frère Laurence

 

F : Roméo, avance.  Avance, homme terrible.

L’affliction s’est entichée de toi, et

Tu est marié à la calamité.

         Entre Roméo

 

R : Mon père, quelles nouvelles ?  La sentence du Prince ?

Quelle douleur aspire à ma compagnie,

Que j’ignore encore ?

 

F :                                 Trop familier est

Mon cher fils de telle âpre compagnie.

Je viens t’informer de l’arrêt du Prince.

 

R : Quoi de moins que de mort est l’arrêt du Prince ?

 

F : Un arrêt plus doux a passé ses lèvres :

Non la mort du corps, mais son bannissement.

 

R : Ha, le bannissement ?   Aie pitié, dis « mort ».

Car l’exil a l’air bien plus terrifiant,

Bien plus que la mort.  Ne dis point « bannissement ».

 

F : De céans à Vérone tu es banni.

Ne perds point courage, car le monde est vaste.

 

R : Il n’est nul monde hors des murs de Vérone,

Que purgatoire, tourment, l’enfer lui-même.

Banni d’ici, c’est banni du monde, et

L’exil du monde, c’est la mort.  Lors « banni »

C’est faux nom pour mort.  Nommant mort « banni »,

Tu me tranches la tête avec une hache d’or

Et tu souris au coup qui m’assassine.

 

F : Ô péché mortel !  Rude ingratitude !

Pour ta faute la loi réclame la mort.  Mais

Le généreux Prince, prenant ton parti,

A rejeté la loi, et a transmué

Ce noir terme de « mort » en bannissement.

C’est là précieuse grâce, et tu ne le vois point.

 

R : C’est torture, non grâce.  Le Ciel est ici,

Là où vit Juliette.  Et tout chat et chien,

Et souriceau, toute vile créature, vivent

Ici au Ciel, et peuvent la contempler.

Mais Roméo point.  Il est plus de valeur,

D’honneur, courtoisie en mouches de charniers

Que chez Roméo.  Elles peuvent jouir de

La blanche merveille de la main de chère Juliette,

Dérober immortelle bénédiction

De ses lèvres qui, pures et virginales

De pudeur, rougissent constamment, comme si

Se baiser l’une l’autre était un péché.

Cela les mouches le peuvent, sans que je prenne la mouche

A l’idée de devoir fuir loin de tout cela ?

Elles sont libres.  Mais moi je suis banni.

N’avais-tu poison, couteau affûté,

Nul civil moyen pour une mort brutale,

Qui pourtant jamais n’eût été si vil

Que ce mot « banni », pour me tuer – « Banni » ?

Ô Frère, les damnés en usent en enfer.

Dans les hurlements !   Aurais-tu le cœur,

Etant homme de Dieu, divin confesseur,

Qui absous les fautes, t’avoues mon ami,

De me déchirer de ce mot « banni » ?

 

F : Fol égaré, écoute-moi un instant.

 

R : Oh, tu vas me reparler de bannissement.

 

F : Je vais t’offrir une cuirasse contre ce mot –

Philosophie, doux lait d’adversité,

Pour te réconforter, bien que banni.

 

R : Encore « banni » ?   Qu’on pende philosophie !

A moins que philosophie crée une Juliette,

Transplante une ville, annule l’arrêt d’un prince,

Elle n’aide point, ne vaut rien.  Ne me dis plus rien.

 

F : Oh, lors je vois que fous n’ont point d’oreilles.

 

R : Pourquoi devraient-ils, quand sages n’ont point d’yeux ?

 

F : Discutons un peu ton présent état.

 

R : Tu ne peux parler de ce que tu ne ressens point.

Fusses-tu jeune comme moi, Juliette ton aimée,

Epousée d’une seule heure, Tybalt tué,

Eperdu comme moi, et comme moi banni,

Tu pourrais parler ; t’arracher les cheveux,

Et te jeter à terre, comme je fais céans,

Servant de mesure à ma propre tombe.

         On frappe

 

F : Debout.  On frappe.  Bon Roméo, cache-toi.

 

R : Nenni ; sauf si les plaintes d’un cœur saignant

Telle une brume me voilent aux yeux scrutateurs.

         On frappe

 

F : Entends ces coups ! – Qui est-ce ?  Roméo, debout.

Tu vas être pris. – Un instant !  Lève-toi.

         On frappe

 

Cours à mon étude. – Tout de suite !  Mais grand Dieu,

Quelle stupidité !  Me voilà, j’arrive !

         On frappe

 

Qui frappe si fort ?  D’où venez-vous ?   Dans quel but ?

 

N : Laissez-moi entrer, et je vous le dirai.

Je suis mandée par Dame Juliette.

 

F :                                                    Lors bienvenue.

         Entre Nourrice

 

N : Ô saint Frère, oh, dites-moi, saint Frère, où est

Le seigneur de ma dame, où est Roméo ?

 

F : Là, à terre, ivre de ses propres pleurs.

 

N : Oh, il est dans le même état que ma maîtresse,

Juste dans le même état !  Oh, lugubre accord !

Si c’est pas pitié !  Toute pareille elle gît,

Toute sanglots et pleurs, toute pleurs et sanglots.

Relevez-vous !  Debout, si vous êtes un homme.

Pour Juliette, pour elle, relevez-vous, debout !

Pourquoi donc tomber dans pareil trou noir ?

         Il se lève

 

R : Nourrice –

 

N :                       Ah mon pauv’ monsieur !  Quelle misère,

On est bien peu de choses, quand la mort vous serre.

 

R : Parles-tu de Juliette ?   Quel est son état ?

Ne me pense-t-elle point un tueur endurci,

Lors que j’ai souillé l’aube de notre joie

D’un sang qui était tellement proche du sien ?

Où est-elle ?   Et comment va-t-elle ?   Que dit

Ma dame cachée de notre amour gâché ?

 

N : Oh, elle n’en dit mie, monsieur, mais que je te pleure,

Et tantôt tombe sur son lit, pis se redresse,

Et appelle Tybalt, pis glapit après

Roméo, et pis retombe.

 

R :                                Comme si ce nom

Tiré de la mire mortelle d’un fusil,

La tuait ; comme la main maudite de ce nom

A tué son parent.  Oh dis, Frère, dis-moi,

En quelle partie abjecte de ce corps

Loge mon nom ?  Dis-moi, que je puisse mettre à

Sac l’affreux manoir.

         Il s’apprête à se poignarder, la Nourrice lui arrache sa dague

 

F :                        Halte au désespoir.

Es-tu un homme ?  Ton allure le proclame.

Tes pleurs sont d’une  femme.  Ta démence dénote

La fureur irraisonnée d’une bête brute.

Femme inconvenante en ce qui semble un homme !

Et brute indécente qui semble les deux !

Tu m’a stupéfié.  Par mon saint office,

Je croyais ta nature mieux tempérée.

Tu as occis Tybalt ?   Et vas-tu t’occire  ?

Et occire ta dame qui vit par ta vie,

D’un acte de haine damnée sur toi-même ?

Pourquoi maudire ta naissance, Ciel et terre ?

Puisque naissance, Ciel et terre tous les trois,

En toi se conjoignent ; tu perdrais tous trois.

Fi, fi, tu outrages ton corps, ton amour,

Ta raison, toi qui, comme un usurier,

Regorgeant de tous, n’uses d’aucun d’entre eux

Pour ce bon usage qui ferait honneur

A ton corps, ton amour et ta raison.

Ta noble forme n’est qu’une figure de cire,

Dès lors qu’elle renie sa vertu virile ;

Ton grand amour juré qu’un parjure creux,

S’il tue l’aimée que tu jurais chérir ;

Ta raison, parure de forme et amour,

Erratique dans la conduite de tous deux,

Comme poudre en la poire d’un soldat novice,

Est enflammée par ta propre ignorance,

Et toi mutilé, croyant te défendre.

Hé, haut les cœurs, l’ami !  Ta Juliette vit,

Pour qui tu étais naguère déjà mort.

C’est bonne fortune.  Tybalt voulait te tuer,

Mais tu as tué Tybalt.  C’est là bonne fortune.

La loi, qui menaçait mort, s’adoucit

Et prononce l’exil.  C’est là bonne fortune.

Les bénédictions s’amoncellent sur toi.

Fortune te courtise en ses grands atours.

Mais tel une fille mal élevée et maussade,

Tu lui fais la moue, et à ton amour.

Prends garde, car tels gens meurent miséreux.

Va vers ton aimée, comme fut décrété.

Grimpe jusqu’à sa chambre.  Cours la consoler.

Mais prends bien soin de la quitter avant

Que la guet de nuit ne soit mis en place,

Car lors tu ne pourrais plus gagner Mantoue,

Où tu devras vivre jusqu’à ce que l’on trouve

Occasion de proclamer votre union,

Réconcilier vos amis, implorer

Le pardon du Prince, et te rappeler

Avec vingt cent mille fois plus de joie que

Les plaintes dans lesquelles tu seras parti.

Va devant, Nourrice.   Mes hommages à ta dame,

Et dis-lui d’expédier tout le monde au lit,

A quoi leur lourd  chagrin les rend propices.

Roméo arrive.

 

N : Doux Jésus, j’aurais pu passer la nuit

A ouïr bons conseils.  Oh, le savoir, ce que c’est ! –

Mon seigneur, je vais dire à ma dame que vous venez.

 

R : Fais, et que ma mie soit prête à me gronder.

         La Nourrice s’en va, se retourne

 

N : Tenez, monsieur, une bague que je dois vous donner.

Dépêchez, faites vite, car y se fait bien tard.                                         (Sort)

 

R : Combien tout ceci ravive mon bonheur !

 

F : Allez.  Bonne nuit.  Et écoutez-moi bien,

Votre vie et votre sort en dépendent :

Soit vous êtes loin quand on postera le guet,

Soit au point du jour partez déguisé.

Restez à Mantoue.  J’irai voir votre homme,

Et il vous informera de temps à autre

Si les choses viennent à bien tourner ici.

Donne ta main.  Il est tard.  Adieu.  Bonne  nuit.

 

R : Si ce n’était qu’une joie sans pareille m’appelle,

Vous quitter si vite serait fort cruel.

Adieu.                                                                                             (Sortent)

 

 

III.4         Entrent le vieux Capulet, sa femme et Paris

 

C : Les choses ont tourné, messire, si funestes

Que nous n’avons pu parler à notre fille.

C’est qu’elle aimait fort son parent Tybalt,

Et moi de même.  Enfin, on naît pour mourir.

Il est tard.  Elle ne descendra plus ce soir.

Je vous assure bien que sans votre présence,

Je serais dans mon lit depuis une bonne heure.

 

P : Quand la mort surgit, l’amour doit surseoir.

Dame, bonne nuit.  Mes hommages à votre fille.

 

DC : Certes, et je saurai ses pensées demain.

Cette nuit elle est cloîtrée dans sa douleur.

         Paris s’en va, Capulet le rappelle

 

C : Sire Paris, je vous accorde par avance

L’amour de mon enfant.  Elle m’obéira,

Je crois bien, en tout.  Même, je n’en doute point.

Femme, allez la voir avant de vous coucher.

Dites-lui l’amour de mon gendre Paris,

Et que – vous me suivez ? – mercredi prochain –

Halte !   Quel jour sommes-nous ?

 

P :                                                    Lundi, monseigneur.

 

C : Lundi !  Ha !  Bon, mercredi est trop tôt.

Disons, pour jeudi.  Jeudi donc, dites-lui,

Elle sera mariée à ce noble comte.

Serez-vous prête ?  Pareille hâte vous agrée-t-elle ?

Point de grande affaire – un ami ou deux.

Car sachez, Tybalt tué de si fraîche date,

On pourrait penser que nous faisions peu de cas

De notre parent, si nous faisons bombance.

Lors nous aurons une demi-douzaine d’amis,

Et puis basta.  Mais que dites-vous de jeudi ?

 

P : Messire, je voudrais que jeudi fût demain.

 

C : Bien, maintenant partez.  Va donc pour jeudi.

Allez chez Juliette avant de vous coucher.

Préparez-la, femme, à ce jour de noces.

Adieu, milord. – Qu’on m’éclaire vers ma chambre !

Dieu m’est témoin, il est si tard que nous

Pourrons bientôt dire qu’il est tôt.  Bonne nuit.                                      (Sortent)

 

 

III.5         Entrent Roméo et Juliette en haut, à la fenêtre

 

J : Veux-tu partir ?  Le jour est encore loin.

C’est le rossignol, et non l’alouette, qui

A percé le creux de ton ouïe craintive.

La nuit il chante sur ce grenadier, là.

Crois-moi, mon amour, c’était le rossignol.

 

R : C’était l’alouette, héraut du matin ;

Nul rossignol.  Vois, amour, quelles vilaines

Traînées ourlent les nuages vers l’orient.

Les chandelles de la nuit sont consumées,

Et le jour jovial, sur la pointe des pieds,

Se tient sur les pics brumeux des montagnes.

Je dois partir si je veux vivre, ou bien

Rester et périr.

 

J :                        La lueur là-bas

N’est point celle du jour ; je le sais bien, moi.

C’est un météore qu’exhale le soleil

Pour te servir cette nuit de porte-torche

Et t’éclairer sur le chemin de Mantoue.

Lors reste encore. Tu n’as point à partir.

 

R : Qu’on me capture, et que l’on me mette à mort.

Je suis satisfait, si tu le veux ainsi.

Je dirai que ce gris n’est point l’œil du jour ;

Ce n’est que le pâle reflet du front de Diane.

Ni que ce n’est point l’alouette dont les trilles

Battent sur la voûte céleste haut sur nos têtes.

Je désire rester plus que je ne veux partir.

Viens, mort, bienvenue !  Juliette le veut ainsi.

Eh bien, mon âme ?  Parlons.  Ce n’est point le jour.

 

J : Si, si !  Hâte-toi de partir, va-t-en, fuis !

C’est l’alouette qui chante d’une voix tellement fausse,

Poussant notes grinçantes et déplaisantes trilles.

Pour certains, l’alouette file de suaves accords.

Celle-ci non, car elle brise notre harmonie.

Pour d’autres elle et le crapaud troquent leurs yeux.

Oh, que n’ont-ils échangé leurs voix aussi,

Car cette voix de nos bras nous tire en sursaut,

Te chassant d’ici d’un son de cor au jour.

Oh, maintenant va-t-en !  La clarté accourt.

 

R : La clarté accourt : plus sombres nos maux.

         Entre Nourrice en coup de vent

 

N : Madame !

 

J : Nourrice ?

 

N : Madame votre mère s’en vient à votre chambre.

Il fait jour.  Faites attention.                                                             (Sort)

 

J :                                           Lors, fenêtre,

Laisse entrer le jour, et sortir la vie.

 

R : Adieu, adieu !  Un baiser, et je descends.

         Il descend

 

J : Es-tu donc parti, mon seigneur amant,

Mon époux ami ?  Il faut me donner

De tes nouvelles à chaque jour de chaque heure,

Car une seule minute contient bien des jours.

Oh, à ce compte-là je serai chargée d’ans

Avant que je puisse revoir mon Roméo.

 

R : Adieu !  Je n’omettrai nulle occasion

D’envoyer, amour, mes salutations.

 

J : Oh, crois-tu que nous nous reverrons jamais ?

 

R : J’en suis sûr ; et tous ces maux serviront

A doux entretiens pour nos temps futurs.

 

J : Ô Dieu, j’ai en l’âme un mauvais présage !

Il me semble te voir, à présent si bas,

Comme un qui est mort au fond d’un tombeau.

Ou ma vue me trompe, ou tu as l’air pâle.

 

R : Et crois-moi, amour, toi de même.  L’assoiffé

Chagrin boit notre sang.  Adieu, adieu !                                             (Sort)

 

J : Ô Fortune, Fortune.  Tous te disent volage.

Si tu es volage, qu’as-tu à faire d’un

Fameux pour sa foi ?  Sois volage, Fortune,

Car lors, j’espère, tu ne le garderas longtemps,

Mais me le rendras.

         Elle descend de la fenêtre

         Entre sa mère

 

DC :                    Ho, ma fille !  Etes-vous levée ?

 

J : Qui appelle ainsi ?  C’est madame ma mère.

Se couche-t-elle si tard, ou se lève-t-elle  si tôt ?

Quel étrange motif l’amène donc céans ?

 

DC : Qu’y a-t-il, Juliette ?

 

J :                                 Madame, je ne suis pas bien.

 

DC : Toujours à pleurer la mort du cousin ?

Quoi, tu comptes l’exhumer par un flot de larmes ?

Même si tu le pouvais, il resterait mort.

Lors cesse.  Chagrin modéré montre moult

Affection ; trop trahit toujours niaiserie.

 

J : Laissez-moi encore pleurer si dure perte.

 

DC : Lors vous éprouverez la perte, non l’ami

Que vous pleurez.

 

J :                        Eprouvant tellement la perte,

Je ne puis guère que toujours pleurer l’ami.

 

DC : Va, ma fille, tu ne pleures point tant sa mort que

Soit toujours vivant l’infâme qui l’a tué.

 

J : Quel infâme, madame ?

 

DC :                             L’infâme Roméo.

 

J (Aparté) : Entre infâme et lui il y a maintes lieues. –

Dieu me pardonne !   C’est vrai, et de tout mon cœur.

Et pourtant nul comme lui n’atteint mon cœur.

 

DC : C’est parce que le perfide meurtrier vit.

 

J : Certes, madame,  hors d’atteinte de ces miennes mains.

Que moi seule puisse venger mon cousin mort !

 

DC : Nous aurons vengeance pour lui, ne crains rien.

Lors plus de larmes.  Je ferai avertir quelqu’un

A Mantoue, où vit ce fuyard banni,

Qui lui fera boire telle dose d’imprévu

Qu’il ira bientôt rejoindre Tybalt.

Et alors j’espère que tu seras contente.

 

J : En vrai, jamais je ne serai satisfaite

De Roméo jusqu’à ce que je le voie – mort –

Tant mon pauvre cœur saigne pour un parent.

Madame, si vous pouviez trouver quelqu’un

Pour livrer un poison, je l’accommoderais –

Pour que Roméo, en le recevant,

Bientôt dorme en paix.  Oh, combien mon cœur

Abhorre ouïr son nom et ne puisse le trouver

Pour assouvir l’amour pour mon cousin

Sur le corps de celui qui l’a occis.

 

DC : Trouve-moi les moyens, et je trouverai cet homme.

Mais pour l’heure, fort joyeuses nouvelles, ma fille.

 

J : Et joie est bienvenue en ces temps d’épreuves.

Quelles sont-elles donc, s’il plaît à votre Grâce ?

 

DC : Eh bien, tu as un père prévoyant, enfant :

Un qui, pour t’arracher à ta douleur,

Nous a fait la surprise d’un jour de joie

Que tu n’attends point, ni moi n’espérais.

 

J : Madame, quelle providence !   Et quel jour est-ce ?

 

DC : Ma foi, mon enfant, tôt jeudi matin,

Ce vaillant, jeune et noble gentilhomme,

Le comte Paris, en l’église Saint Pierre, sera

Heureux de faire de toi une joyeuse épouse.

 

J : Or ça, par l’église Saint Pierre, et son saint,

Il ne fera point de moi une joyeuse épouse !

Telle hâte m’étonne, que je doive épouser

Avant que le promis ne vienne faire sa cour.

Daignez dire à mon maître et père, madame,

Je ne marierai point encore ; et quand

Je le ferai, je jure que ce sera avec

Roméo, dont vous savez que je le hais,

Bien plutôt que Paris.  Des nouvelles, vraiment !

 

DC : Voici votre père.  Dites-le lui vous-même,

Et voyez comment il prendra la chose.

         Entrent Capulet et Nourrice

 

C : Quand le soleil se couche la rosée se répand,

Mais au crépuscule du fils de mon frère

Il pleut à pleins seaux.  Alors ?   Une fontaine,

Ma fille ?  Hé quoi, on est toujours en pleurs ?

Toujours le déluge ?   En un si petit corps

Tu mimes une barque, et une mer, et un vent,

Car toujours tes yeux, que je puis nommer mer,

Fluent et refluent de larmes.  Ton corps est la barque,

Dans ce flot salé.  Les vents, tes soupirs,

Qui, rageant avec tes pleurs et l’inverse,

Sans un brusque calme vont faire chavirer

Ton corps secoué de tempêtes.  Alors, femme ?

Lui avez-vous dit notre décision ?

 

DC : Oui, messire.  Mais elle refuse, merci bien.

Que cette idiote aille épouser sa tombe !

 

C : Halte !  Je ne vous suis point, je vous suis point, femme.

Comment ?  Elle refuse ?  N’a nulle gratitude ?

Elle n’est point fière ?  Ne s’estime point bénie,

Indigne qu’elle est, qu’on lui ait trouvé 

Gentilhomme si digne pour l’épouser ?

 

J : Fière point, mais ma gratitude vous avez.

Fière jamais je ne puis être de ce que je hais,

Mais reconnaissante, même pour une haine

Qui est supposée être de l’amour.

 

C : Quoi, quoi, on dispute ?   Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

« Fière » – et « merci bien » – et « non, nul merci » –

Et encore « pas fière » ?  Maîtresse mijaurée,

Merci de vos mercis, fier de vos fiertés,

Huilez vos beaux genoux pour jeudi prochain

Pour suivre Paris à l’église Saint Pierre,

Ou je t’y traînerai moi-même par les cheveux.

Dehors, blême carogne !  Dehors, fille de rien !

Face de carême !

 

DC :                    Fi, fi !  Ca, êtes-vous fou ?

 

J : Mon bon père, je vous en implore à genoux,

Daignez m’écouter, seulement un seul mot.

 

C : Au diable, petite gueuse !  Rebelle misérable !

Je te préviens – rends-toi à l’église jeudi,

Ou bien ne me regarde jamais plus en face.

Silence, point de réplique, n’essaie point de répondre !

La main me démange.  Femme, nous ne nous pensions

Guère bénis que Dieu nous ait accordé

Cette unique enfant.  Mais maintenant je vois bien,

Que cette unique-là  est encore bien de trop,

Et que c’est une malédiction que de l’avoir.

Dehors, la gueuse !

 

N :                       Dieu du Ciel la bénisse !

Honte à vous, de la traiter plus bas que terre.

 

C : Et pourquoi, dame Sagesse ?  Paix, bonne Prudence.

Allez clabauder avec vos commères !

 

N : Je dis rien de mal.

 

C :                                Oh, Dieu vous souhaite bonsoir !

 

N : On a le droit de rien dire ?

 

C :                                          Paix, vieille radoteuse !

Gardez vos sermons pour bols de commères,

Ici on s’en passe.

 

DC :                    Vous êtes trop colère.

 

C : Par le pain de Dieu !  Ca me rend fou furieux.

Jour, nuit ; heure, flux, temps ; labeur, plaisir ; seul,

En compagnie ; toujours mon souci fut

De la marier.  Et lors que je lui ai trouvé

Un vrai gentilhomme de noble lignage,

Bien pourvu, jeune, et noblement formé,

Bourré, comme on dit, de nobles vertus,

Membré selon l’idée que l’on se fait d’un homme –

C’est pour qu’une misérable idiote geignarde,

Une poupée pleurarde, devant pareille chance,

Vous réponde « Je n’en veux point, je ne puis l’aimer ;

Je suis bien trop jeune, je vous prie m’excuser » !

Mais, si vous refusez, moi je vous excuserai !

Aller paître où vous chaut, mais point chez moi.

Songez à la chose.  Réfléchissez bien. 

Je n’ai point pour habitude de plaisanter.

Jeudi est proche.  Main sur le cœur.  Songez.

Si vous êtes mienne, je vous donne à mon ami.

Sinon, pendez-vous, mendiez, mourez de faim,

Crevez à la rue, car, sur mon salut,

Je ne te connais plus, et ce qui est à moi

Onc ne te profitera.  Ca tu peux m’en croire.

Pensez-y.  Pas question que je me dédise.                                             (Sort)

 

J : N’est-il nulle pitié siégeant dans les cieux

Qui voie au plus profond de ma misère ?

Ô ma tendre mère, ne me rejetez point !

Retardez ce mariage d’un mois, d’une semaine.

Ou sinon, préparez le lit nuptial

Dans ce sombre caveau où gît Tybalt.

 

DC : Ne me parle point, car je ne dirai mot.

Fais-en à ta tête, j’en ai fini de toi.                                                  (Sort)

 

J : Ô Dieu ! – Ô Nourrice, comment l’empêcher ?

Mon époux est sur terre, ma foi aux cieux.

Comment cette foi reviendra-t-elle sur terre,

Sauf si cet époux me l’envoie des cieux

En quittant la terre ?  Console, conseille-moi.

Hélas, que les cieux élaborent des pièges

Pour un sujet aussi faible que moi !

Qu’en dis-tu ?  N’as-tu nulle parole de joie ?

Du réconfort, Nourrice.

 

N :                                Ma foi, le voici.

Roméo est banni ; et pas un liard

Qu’il ose jamais revenir vous réclamer.

Ou bien s’il le fait, faut que ce soit en douce.

Donc, puisque l’affaire se présente ainsi,

Moi je pense que le mieux est d’épouser le comte.

Oh, c’est un adorable gentilhomme !

Roméo n’est qu’un torchon, auprès de lui.

Un aigle, madame, n’a point l’oeil si vert,

Si vif, si clair que Paris.  Maudit soit

Mon cœur, si je vous considère pas vernie

De ce deuxième époux, car il vaut bien mieux

Que votre premier ; et même sinon, votre premier

Est mort – ou bien y ferait aussi bien de l’être

Que d’exister sans vous être utile à rien.

 

J : C’est ton cœur qui parle ?

 

N : Et mon âme avec.  Autrement qu’ils soient

Maudits tous les deux.

 

J :                                 Amen !

 

N :                                                   Comment ça ?

 

J : Ca, tu m’as magnifiquement consolée.

Va, dis à ma mère que je suis allée,

Ayant irrité mon père, voir Laurence,

Pour me confesser et me faire absoudre.

 

N : Ma foi, j’y vais ; et c’est-là sagement faire.                             (Sort)

 

J : Maudite vieille sorcière !  Ô atroce démon !

Quel est pire crime, vouloir que je me parjure,

Ou rabaisser mon seigneur de cette même

Bouche dont elle l’a loué au-dessus de tout

Tant de milliers de fois ?  Va-t-en, conseillère !

Toi et mon âme êtes fâchées désormais.

J’irai demander au moine d’intervenir.

Et si tout échoue, je puis en finir.                                                (Sort)

 

 

*

 

IV.1         Entrent Frère Laurence et le comte Paris

 

F : Jeudi, messire ?  C’est un délai fort court.

 

P : Mon père Capulet y est décidé,

Et je ne cherche en rien à freiner sa hâte.

 

F : Vous dites ignorer les pensées de la dame.

Ce n’est guère la bonne voie.  Cela ne me plaît point.

 

P : Elle pleure à l’excès la mort de Tybalt,

Lors je lui ai peu parlé amour ; car

Vénus ne sourit à demeure en deuil.

Or son père, messire, estime dangereux

Qu’elle laisse pareil empire à sa douleur,

Et en sa sagesse hâte notre mariage

Pour mettre fin au déluge de ses pleurs,

Qui, l’obsédant trop en sa solitude,

Peuvent être distraits par la société.

Lors vous savez le motif de cette hâte.

 

F (Aparté) : J’aimerais ignorer pourquoi il faudrait

Retarder l’affaire. – Regardez, messire,

Voici la dame qui vient vers ma cellule.

         Entre Juliette

 

P : Ravi de vous voir, ma dame et épouse !

 

J : Cela se peut, messire, lors que je puis l’être.

 

P : Ce « puis » doit être, amour, jeudi prochain.

 

J : Advienne que devra.

 

F :                                 Parole d’Evangile.

 

P : Venez-vous à confesse chez ce saint homme ?

 

J : Vous répondre serait me confesser.

 

P : N’allez point lui dénier que vous m’aimez.

 

J : Je vous confesserai à vous que je l’aime lui.

 

P : Et aussi, j’en suis sûr, que vous m’aimez.

 

J : Si c’est vrai, cela sera de bien plus de prix,

Avoué derrière votre dos qu’en face.

 

P : Pauvre âme, ta face est ravagée de pleurs.

 

J : Les pleurs n’y ont guère de mérite, car elle

Ne valait guère mieux avant leur vilenie.

 

P : Tu l’outrages plus que les pleurs, ce disant.

 

J : N’est point calomnie, messire, vérité.

Et ce que j’ai dit, c’est pile à ma face.

 

P : Ta face est mienne, et tu l’as calomniée.

 

J : Cela se peut bien, certes, car elle n’est point mienne. –

Etes-vous disponible, saint père, à présent,

Ou dois-je revenir à la messe du soir ?

 

F : J’ai là tout mon temps, ma pensive fille.

 

P : Dieu me garde de déranger dévotion ! –

Juliette, jeudi je vous éveillerai tôt.

D’ici là adieu, gardez ce pieux baiser.                                              (Sort)

 

J : Oh, fermez cette porte !  Puis venez pleurer

Avec moi.  Plus d’espoir, de remède, ni d’aide !

 

F : Ô Juliette, je sais déjà ton chagrin.

Plus que mon esprit ne peut endurer.

Je sais que tu dois, sans recours possible,

Ce jeudi prochain épouser ce comte.

 

J : Ne me dis point, mon père, que tu sais cela,

A moins de me dire comment l’empêcher.

Si en ta sagesse tu ne peux m’assister,

Dis juste que ma résolution est sage,

Et de ce couteau je l’aiderai céans.

Dieu a joint mon cœur à celui de Roméo,

Toi nos mains ; avant que cette main, par toi

Scellée à celle de Roméo, ne serve

En codicille pour un autre contrat,

Ou mon cœur loyal, traître et rebelle, n’aille

A un autre, ceci tuera tous deux.

Lors, de ta longue expérience, conseille-moi  :

Sinon, vois, entre ces extrêmes et moi

Ce sanglant couteau sera médiateur,

Arbitrant ce que ta charge et tes ans

Et ton expérience n’auront pu mener

A nulle issue d’un honneur véritable.

Réponds sans tarder.  J’aspire à mourir

Si tes paroles ne disent point de remède.

 

F : Halte, ma fille. J’entrevois comme un espoir,

Dont l’exécution exige désespoir

Aussi grand que ce que nous souhaitons contrer.

Si, plutôt qu’épouser le comte Paris,

Tu as le courage de t’occire toi-même,

Lors il est probable que tu oses une chose

Proche de la mort pour faire fuir cette disgrâce,

Toi qui défies la mort pour t’y soustraire.

Si tu l’oses, je te donnerai ce remède.

 

J : Oh, dis-moi, plutôt qu’épouser Paris,

Me jeter du haut de n’importe quelle tour,

Ou d’affronter des coupe-gorges, ou des lieux

Infestés de serpents.  Enchaîne-moi avec

Des ours furieux, ou m’enferme en pleine nuit

Au fond d’un charnier, sous les os des morts

Qui s’entrechoquent, et des tibias fétides,

Et des crânes jaunis cherchant leur mâchoire.

Ou dis-moi d’aller en une fosse toute fraîche

Me cacher auprès d’un mort en sa tombe –

Toutes choses qui, à les ouïr, m’ont fait trembler –

Et j’irai sans peur ni doute, pour rester

L’épouse sans souillure de mon doux aimé.

 

F : Lors, attends.  Rentre, sois joyeuse, accepte

D’épouser Paris.  Demain est mercredi.

Demain soir veille à dormir sans personne.

Ne laisse point la Nourrice être avec toi.

Prends cette fiole, et une fois dans ton lit, bois

Toute cette liqueur par mes soins distillée ;

Aussitôt par toutes tes veines va courir

Un fluide glacial et léthargique.  Ton pouls

Suspendra son flux naturel.  Nul souffle,

Nulle chaleur pour attester que tu vis.

Les roses de tes lèvres et tes joues faneront

En pâleur cendreuse, les volets de tes yeux

Tomberont comme quand la mort supprime le jour.

Chaque partie de toi, privée de souplesse,

Donnera, roide et froide, impression de mort.

Et en cette semblance de mortel repli

Tu demeureras durant quarante-deux heures,

Puis t’éveilleras comme d’un plaisant sommeil.

Lors, quand le promis viendra au matin

Pour te sortir du lit, te voici morte.

Puis, selon la coutume en nos contrées,

Dans ta plus belle robe, en cercueil ouvert

On te portera à cette ancienne crypte

Ou repose la lignée des Capulet.

Entre-temps, et en vue de ton réveil,

Roméo saura nos plans par mes lettres.

Et céans il viendra.   Et lui et moi

Serons là pour ton réveil, et cette même nuit

Roméo t’emportera à Mantoue.

Ceci t’évitera la présente disgrâce,

Si aucun caprice ou frayeur de femme

N’abat ton courage à la mettre en oeuvre.

 

J : Donne-la, donne-la moi. Oh, ne parle point de frayeur !

 

F : Prends-la.  Va.  Sois forte et fortunée dans

Ta résolution.  Je dépêcherai un moine

A Mantoue, pour mes lettres à ton époux.

 

J : Qu’amour me donne force, et force pourvoira.

Adieu, cher saint père.                                                                     (Sortent)

 

 

IV.2         Entrent Capulet, Dame Capulet, Nourrice, et deux  ou trois Serviteurs

 

C : Invite tous les gens inscrits sur cette liste.          (Sort un Serviteur)

 

Manant, va m’engager vingt maîtres-queue.

 

S : Vous n’en aurez nul de mauvais, messire.  Car je verrai qu’ils savent bien lécher leurs doigts.

 

C : Comment ?   Tu peux les tester de cette manière ?

 

S : Par ma foi, messire, mauvais cuisinier ne peut se lécher les doigts.  Lors celui qui ne peut pas, bernique avec moi.

 

C : Va donc, fiche-moi le camp.                                               (Sort Serviteur)

Nous serons quelque peu pris de court, cette fois-ci.

Quoi, ma fille est allée voir Frère Laurence ?

 

N : Oui, pour dire le vrai.

 

C : Bon, il se peut qu’il ait une bonne influence.

C’est une petite gueuse, grincheuse et frondeuse.

Entre Juliette

 

N : Voyez-la rentrer de confesse, toute joyeuse.

 

C : Lors, ma tête de mule ?  D’où vient-on comme ça ?

 

J : D’où l’on m’a appris à me repentir

Du péché de ma rébellion ouverte

Contre vous et vos avis ; pieux Laurence

M’a enjoint me prosterner à vos pieds

Et demander pardon.   Pardon, je vous implore !

Désormais je suis votre humble servante.

 

C : Mandez le comte.  Allez lui conter ceci.

Je ferai faire cette union demain matin.

 

J : J’ai rencontré le jeune sire chez le moine,

Et lui ai montré tout l’amour possible,

Sans passer les bornes de la pudeur.

 

C : Bon, j’en suis fort aise.  C’est bien.  Relève-toi.

Tout est comme il faut.  Je disais, le comte.

Ah oui, allez, dis-je, envoyez-le moi.

Vrai, Dieu m’est témoin, ce révérend Frère,

Toute notre bonne ville lui devra beaucoup.

 

J : Nourrice, voulez-vous me suivre en privé

M’aider à choisir les parures requises

Que vous pensez convenir pour demain ?

 

DC : Non, non, pour jeudi.  Nous avons tout le temps.

 

C : Va, Nourrice.   Nous serons à l’église demain.

Sortent Juliette et Nourrice

 

DC : Ce sera court pour tous nos préparatifs.

Il fait presque nuit.

 

C : Peuh, je vais m’activer,

Et tout ira bien, ça je t’en assure, femme.

Va voir Juliette, aide-la pour ses parures.

Je ne me coucherai point cette nuit.  Laisse-moi seul.

Je ferai la ménagère pour cette fois.  Ho !

Ils sont tous sortis.  Bon, je vais me rendre à pied

Chez le comte Paris, pour le préparer

A demain.  J’ai le cœur fameusement léger,

Maintenant que cette rebelle s’est si bien rachetée.                        (Sortent)

 

 

IV.3         Entrent Juliette et Nourrice

 

J : Certes, ces parures sont parfaites.  Mais, Nourrice,

Je te prie me laisser toute seule cette nuit.

Car j’ai besoin de bien des prières pour

Inciter les cieux à me sourire, moi

Qui, tu sais bien, suis perverse et pécheresse.

         Entre Dame Capulet

 

DC : Eh bien, on s’affaire ?   Besoin que je vous aide ?

 

J : Non, madame.   Nous avons sorti tout cela

Qui sied pour la cérémonie demain.

Lors, s’il vous plaît, souffrez qu’on me laisse seule,

Et que Nourrice veille cette nuit avec vous.

Car je suis sûre que tous êtes débordés

En ces si soudaines circonstances.

 

DC :                                                Bonne nuit.

Au lit, repose-toi.  Car tu en as besoin.

         Sortent Dame Capulet et Nourrice

 

J : Adieu !  Dieu seul sait quand nous nous reverrons.

Mes veines frissonnent d’une peur paralysante,

Qui gèle presque la chaleur de la vie.

Je vais les rappeler pour me rassurer.

Nourrice ! – mais qu’aurait-elle à faire céans ?

Je dois jouer ma sinistre scène toute seule.

Viens, fiole.

Et si cette mixture n’avait nul effet ?

Me trouverai-je lors mariée demain matin ?

Non, non !  Ceci l’empêchera.  Toi, reste là.

         Elle pose un couteau

 

Et si c’était un poison que le moine

A sournoisement concocté pour me tuer,

De peur que ce mariage ne le déshonore, vu

Qu’il m’a déjà mariée à Roméo ?

J’en ai peur.  Et pourtant non, je n’y crois guère,

Car il s’est toujours montré un saint homme.

Et si, quand on me mettra dans la tombe,

Je m’éveille avant l’heure où Roméo

Viendra me sauver ?   Atroce perspective !

Lors ne vais-je point étouffer dans la crypte,

Dont l’immonde gueule n’aspire nul air sain, et

Suffoquer avant que mon Roméo vienne ?

Ou, si je survis, n’est-il point probable

Que l’horrible idée de mort et de nuit,

Conjuguées avec la terreur du lieu –

Car c’est une crypte, un antique réceptacle

Où depuis des siècles s’entassent les ossements

De tous mes aïeux dedans inhumés ;

Où Tybalt sanglant, enterré de frais,

Gît pourrissant en son suaire ; où, dit-on,

Certaines heures la nuit les esprits séjournent –

Hélas, hélas, il y a peu de chances que moi,

Trop tôt ranimée – et la pestilence,

Et ces cris de mandragores qu’on déterre,

Qui rendent fous les mortels qui les entendent –

Oh, si je m’éveille, ne serai-je égarée,

Entourée de toutes ces terreurs affreuses,

Pour, folle, jouer avec les os de mes aïeux,

Et tirer Tybalt déchiqueté de son suaire,

Et, en telle fureur, l’os d’un grand-parent

Pris pour gourdin, faire gicler ma cervelle

Désespérée ?   Oh, regarde !  Il me semble

Voir le spectre de mon cousin traquant

Roméo, qui a embroché son corps

Sur la pointe d’une rapière.  Cesse, Tybalt, cesse !

Roméo, Roméo, Roméo.

Voici à boire.  Je bois à toi.

         Elle s’écroule sur son lit derrière les rideaux

 

 

IV.1         Entrent Dame Capulet et Nourrice, portant des herbes

 

DC : Attends – prends ces clés, Nourrice, et rapporte

Davantage d’épices.

 

N :                       Aux cuisines ils veulent

Des dattes et des coings pour les pâtisseries.

         Entre Capulet

 

C : Allez, debout, vous tous !  Le coq a chanté.

La cloche a retenti.  Trois heures sont sonnées.

Veille sur les pâtés, bonne Angelica.

Et ne lésine point.

 

N :                       Dehors, mouche du coche.

Dans vot’ lit !  Vrai, vous serez malade demain

D’avoir point dormi.

 

C : Rien du tout.  Hé quoi, j’ai déjà veillé

Toute la nuit pour moins, et jamais malade.

 

DC : Sûr, vous couriez la gueuse dans vos jeunes ans.

Mais je suis là pour surveiller ce genre de veille.

         Sortent Dame Capulet et Nourrice

 

C : C’est qu’elle est jalouse, la bourgeoise !

         Entrent deux ou trois Serviteurs avec broches, bûches, paniers 

 

                                                                  Or ça,

L’ami, qu’est-ce que c’est ?

 

S1 : Pour les cuisines, messire ; mais je sais pas quoi.

 

C : C’est bon, vas-y.                                                         (Sort S1)

                            Manant, des bûches plus sèches.

Appelle Peter.  Il te montrera où.

 

S2 : J’ai une tête, messire, à flairer des bûches

Et sans déranger Peter pour autant.

 

C : Ma foi, bien dit !  Un joyeux pendard, ha !

Tu seras tête de bûches.                                                           (Sort S2)

                                     Seigneur !  Il fait jour.

Et le Comte qui va débouler en fanfare,

Vu qu’il me l’a dit.

         Musique

                            Je l’entends qui arrive.

Nourrice !  Femme !  Holà !   Ca, nourrice, bon sang !

         Entre Nourrice

 

Va, éveille Juliette.  Va la préparer.

Je vais causer avec Paris.  File, fais vite,

Dépêche !   Le promis est déjà arrivé.

Dépêche, que je te dis.                                                                            (Sort)

 

 

IV.5  La Nourrice s’approche des rideaux

 

N : Maîtresse !  Hé, maîtresse !  Juliette !  C’est qu’on dort !

Ben, mon agneau !   Madame !  Fi donc, feignasse !

Ben, ma bonne !  Madame !  Mon cœur !  Hé, fiancée !

Quoi, pas un mot ?  On fait son plein de sommeil ?

Dormez pour une semaine.  Vu que cette nuit, je vous le dis,

Le Comte Paris a gagé tout ce qu’il a

Que vous dormirez guère.   Que le bon Dieu me pardonne !

Ma foi, et amen !  Bon sang, qu’est-ce qu’elle dort !

Faut que je la réveille.  Madame, madame, madame !

Sûr, laissez le Comte vous attraper au lit,

Qu’il va vous secouer, par ma foi.  Hein, ça ?

Quoi, vêtue de pied en cape, et recouchée ?

Faut que je vous réveille.  Hé, madame, madame !

Las, misère !  A l’aide !   Ma maîtresse est morte !

Oh misère de moi, que je sois venue au monde !

Un petit coup d’eau-de-vie, ho !  Messire !  Madame !

         Entre Dame Capulet

 

DC : Pourquoi tout ce bruit ?

 

N :                                          Ô lamentable jour !

 

DC : Que se passe-t-il ?

 

N :                                Voyez, là !  Ô triste jour !

 

DC : Ô pauvre moi !  Ma seule enfant, ma vie !

Renais, regarde-moi, ou je meurs avec toi !

Au secours !  A l’aide !   Va, cours chercher de l’aide.

         Entre Capulet

 

C : Fi, amenez Juliette.  Son époux est là.

 

N : Elle est morte, défunte.   Morte, trois fois hélas !

 

DC : Trois fois hélas, elle est morte, elle est morte !

 

C : Ha !  Laissez-moi voir.  Hélas, elle est froide,

Son sang est figé, et ses membres roides.

La vie depuis longtemps a quitté ces lèvres.

La mort est sur elle comme gelée précoce

Sur la fleur la plus pure de tout le parterre.

 

N : Ô jour lamentable !

 

DC :                             Ô jour de malheur !

 

C : La mort, qui me l’a prise pour me faire hurler,

Me noue la langue et m’empêche de parler.

         Entrent Frère Laurence et le Comte Paris

 

F : Lors, la fiancée est prête pour l’église ?

 

C : Prête à y aller, mais définitivement.

Ô fils, la nuit d’avant le jour de tes noces

La mort a été avec ta promise.

Elle gît là, cette fleur, par elle déflorée.

La mort est mon gendre.   La mort est mon hoir.

Elle a épousé ma fille.  Je vais mourir

Et tout lui laisser.  Vie, biens, tout est sien.

 

P : Ai-je si longtemps rêvé voir ce matin,

Pour qu’enfin il m’offre un pareil spectacle ?

 

DC : Maudit, infortuné, ignoble jour !

Heure la plus miséreuse qu’onc le temps vit

Dans le constant labeur de son pèlerinage !

Une seule, une pauvre, une pauvre enfant aimante,

Un seul objet de joie et de réconfort,

Et la mort cruelle me l’a arrachée.

 

N : Ô malheur !  Ô cruel, cruel, cruel jour !

Jour le plus lamentable, et le plus cruel

Que j’aie encore jamais, jamais, jamais vu !

Ô jour, ô jour, ô jour !  Ô hideux jour !

Onc on ne vit jour sombre comme celui-là !

Ô cruel jour !  Ô jour cruel !  Ô jour !

 

P : Déçu, divorcé, dépité, défunt !

Détestable Mort, par toi détroussé,

Par cruelle, cruelle toi tout démonté.

Ô amour !  Ô vie ! – las, l’amour est mort !

 

C : Méprisé, meurtri, crucifié, criblé !

Moment cruel, pourquoi être venu pour

Avarier, occire nos festivités ?

Ô ma fille !  Ma fille !  Pas ma fille, mon âme !

Tu es morte – hélas, mon enfant est morte,

Et avec elle toutes mes joies ensevelies !

 

F : Ho, paix, par vergogne !   Remède au malheur

Ne vit point en ces jérémiades.   Le Ciel

Et vous, vous partagiez cette belle enfant.

A présent les cieux l’ont toute, et tant mieux

Pour la belle enfant.  Votre propre part

Vous n’avez pu préserver de la mort, mais

Le Ciel garde la sienne pour l’éternité.

Vous cherchiez avant tout une haute union,

Car pour vous le Ciel était qu’elle s’élève.

Et lors vous pleurez, la voyant élevée

Par delà les nuées, jusqu’au Ciel lui-même ?

Oh, en tel amour, vous l’aimez si mal

Que cela vous rend fous de la voir heureuse.

N’est point bien mariée celle longtemps mariée,

Mais mariée au mieux qui meurt jeune mariée.

Séchez vos pleurs et fixez ce romarin

A ce cadavre exquis et, suivant les us,

Richement parée portez-la à l’église.

Car bien que notre niaise nature nous pousse

Tous dans sa faiblesse aux lamentations,

Les pleurs de nature font rire la raison.

 

C : Que tout ce qui était prévu pour ripailles

Change sa fonction pour sombres funérailles.

Que nos instruments de musique soient des glas ;

Notre banquet triste repas de deuil ;

Nos hymnes solennels mornes chants funèbres ;

Que le bouquet nuptial serve pour un cadavre ;

Et que toute chose se mue en son contraire.

 

F : Messire, rentrez ; et, madame, suivez-le ;

Partez, Sire Paris.  Que tous se préparent

A accompagner ce beau cadavre à

Sa dernière demeure.  Les cieux vous en veulent

Pour quelque offense ; plus ne les irritez

En contrariant leur suprême volonté.

         Sortent tous sauf Nourrice, qui jette du romarin sur la dépouille et ferme les rideaux

         Entrent Musiciens

 

M1 : Vrai, plus qu’à plier fanfare et partir.

 

N : Mes braves gens, ah, rangez tout, remballez !

Car vous voyez bien ce triste pataquès.

 

V : Sûr, par ma foi, la caisse fait patatras.                                  (Sort Nourrice)

         Entre Peter

 

P : Musiciens, ô musiciens, vite, « Haut les cœurs », « Haut les cœurs » !  Oh, si vous voulez que je vive, jouez « Haut les cœurs ».

 

V : Pourquoi « Haut les cœurs » ?

 

P : Ô musiciens, parce que j’ai mon cœur à moi qui joue « J’ai le cœur qui flanche ».  Oh, jouez-moi une complainte bien gaillarde pour me redonner du cœur.

 

M1 : Nous, une complainte ?  Jamais de la vie.  Pas le moment de jouer.

 

P : Donc, vous ne voulez point ?

 

M1 : Non.

 

P : Bon, je vous la paierai, et rondement encore, bien sonnante et trépidante.

 

M1 : Vous nous donnerez quoi ?

 

P : Point d’argent, par ma foi, mais des sifflets. Je vais vous traiter de vils crincrins.

 

M1 : Lors moi, je vais vous traiter de vil larbin.

 

P : Lors je vais vous coller le surin du larbin roide sur le lutrin.  Je ne tolérerai nulle de vos fantaisies, ni de vos anicroches.  Je vais vous scier le dos, l’ami, vous allez réer, petit fat, en ut, comme daguet en rut.  Prenez-en bonne note.

 

M1 : Si on me scie le dos, l’ami, et que je rée en ut, c’est là me noter.

 

M2 : Je vous en supplie, rentrez votre dague, et sortez vos blagues.

 

P : Lors gare à mes blagues !  Je rentre  ma dague,  je vous passe à tabac, pan sur le cigare, que ça va fumer, car je suis fumasse.  Répondez en hommes, espèces de fumistes.

« Quand chagrin vous agrippe aux crins, (crincrin)

Que plaintives complaintes vous oppressent,

Musique de ses sons argentins » (tintin) –

 

Pourquoi « sons argentins » ? Pourquoi « musique de ses sons argentins » ?  Qu’avez-vous à dire, Simon Cussonay ?

 

M1 : Ma foi, messire, parce que l’argent sonne fort doux à l’oreille.

 

P : Pas mal !  Et vous, Hugh Traviole de Gambette ?

 

M2 : Pour moi, « sons argentins », parce que les musiciens produisent des sons pour de l’argent.

 

P : Pas mauvais non plus !  A votre tour, James Duluthinfarceur.

 

M3 : Ma foi, j’en reste coi.

 

P : Quoi, quoi, comment ça ?  Oh, mille fois pardon !  Vous êtes le chanteur.  Je répondrai pour vous.  C’est « musique de ses sons argentins » parce que musiciens n’ont point d’or à faire sonner en leurs bourses pour les sons qu’ils font.

« Musique de ses sons argentins (tintin)

         Accourt vous dérider les – tresses. »         Poil aux –                            (Sort)

 

M1 : L’impudent coquin !

 

M2 : Au diable, pendard !  Venez, entrons là-dedans ; on va poireauter après les pleureurs, et ensuite attendre dignement le dîner.     

Sortent

 

*

 

V.1    Entre Roméo

 

R : Si je puis en croire le flatteur sommeil,

Mes rêves présagent joyeuses nouvelles toutes proches.

Le roi de mon sein y trône tout guilleret,

Et ce jour une singulière bonne humeur

Me fait planer sur d’allègres pensées.

J’ai rêvé que ma dame me trouvait mort –

Rêve bizarre qui laisse à un mort l’esprit ! –

Et baisant mes lèvres m’insufflait telle vie

Que je ressuscitais en étant empereur.

Ô Dieu !  Combien doux l’amour possédé

Quand sa seule idée offre tant de joie !

         Entre Balthasar, valet de Roméo, botté

 

Nouvelles de Vérone !   Alors, Balthasar ?

Ne me portes-tu point de lettres du moine ?

Comment va ma dame ?   Mon père va-t-il bien ?

Comment va ma dame Juliette ?  J’y insiste,

Car rien ne peut aller mal si elle va bien.

 

B : Lors elle va bien, et rien ne peut aller mal.

Son corps repose au tombeau Capulet,

Et son âme immortelle vit chez les anges.

Je l’ai vue mise dans la crypte familiale

Et sitôt piquai des deux pour vous le dire.

Oh, pardonnez-moi ces mauvaises nouvelles,

Puisque vous m’en aviez chargé, messire.

 

R : C’est donc ça ?  Lors je vous défie, les astres !

Va à mon logis prendre encre et papier,

Et loue des montures.  Je pars ce soir même.

 

B : Je vous supplie, messire, de prendre sur vous.

Votre mine pâle et égarée annonce

Quelque tragédie.

 

R :                       Tais-toi, tu t’égares.

Laisse-moi seul, et va faire ce que je t’ai dit.

N’as-tu point de lettres du moine pour moi ?

 

B : Non, mon bon maître.

 

R :                                C’est sans importance.  Va.

Et loue ces chevaux.  Je te rejoins sans tarder.                   (Sort Balthasar)

Lors, Juliette, je serai avec toi cette nuit.

D’abord les moyens.  Ô mal, tu es prompt

A te glisser chez les désespérés.

Me vient en mémoire un apothicaire,

Habitant tout près, que j’ai remarqué

Vêtu de haillons, le sourcil touffu,

Et triant des simples.  Il semblait tout hâve.

La misère l’avait usé jusqu’aux moelles.

Dans sa pauvre échoppe une tortue pendue,

Un alligator empaillé, des peaux

De poissons difformes ; sur ses étagères,

Un piteux assortiment de boîtes vides,

Pots en terre verdis, vessies, graines moisies,

Bouts de ficelle et autres vieux pains de roses

Posés ça et là, pour faire bonne figure.

Remarquant cette pénurie, je me dis,

« Si quelqu’un avait besoin de poison

Dont la vente vaut sitôt mort à Mantoue,

Voici un gueux tout prêt à lui en vendre.

Oh, ce n’était qu’anticiper mon besoin,

Et lui, vu le sien, me le vendra sûrement.

Selon mes souvenirs, voici la maison.

C’est jour chômé, l’échoppe du gueux est close.

Ho !  L’apothicaire !

         Entre Apothicaire

 

A :                                Qui appelle si fort ?

 

R : Viens ici, l’ami.  Je vois que tu es pauvre.

Tiens, voici quarante ducats.  Fournis-moi

Une dose de poison, bien expéditive,

Qui se répandra dans toutes les veines pour

Que l’usager las de la vie tombe roide mort

Et que son coffre crache son souffle ultime

Aussi violemment que poudre enflammée

Jaillit de la matrice du mortel canon.

 

A : J’ai telles fatales poudres.  Mais les lois de Mantoue

Promettent la mort sûre à qui veut les vendre.

 

R : Tu es dans tel dénuement, telle détresse,

Et tu crains la mort ?  La faim creuse tes joues.

Le besoin, l’accablement rongent tes yeux.

Le mépris du mendiant te colle au dos.

Le monde ne t’aime point, ni la loi du monde.

Le monde n’offre nulle loi pour t’enrichir.

Lors ne sois plus pauvre, enfreins-la, prends ça.

 

A : Ma pauvreté cède, mais non mon vouloir.

 

R : Je paie ta pauvreté, non ton vouloir.

 

A : Mettez ceci dans n’importe quel liquide

Avalez-le, et eussiez-vous la force

De vingt hommes, ça vous expédie d’un  coup.

 

R : Voici ton or – pire poison pour les âmes,

Trucidant bien plus en ce monde immonde

Que ces pauvres potions que tu ne peux vendre.

Je te vends du poison.  Toi, tu ne l’as point fait.

Adieu.  Achète de quoi manger, engraisse.

Viens, cordial et non poison, suis-moi au

Tombeau de Juliette.  Car là tu dois servir.                                              (Sortent)

 

 

V.2    Entre Frère John

 

J : Saint Frère franciscain, frère, ho, es-tu là ?

         Entre Frère Laurence

 

F : Cette voix devrait être celle de Frère John.

Bienvenue de Mantoue.  Que dit Roméo ?

Ou, s’il m’a écrit, donne-moi sa missive.

 

J : Allant quérir un petit frère des pauvres,

Un frère de notre ordre, pour m’accompagner

En cette ville pour visiter les malades,

Et l’ayant trouvé, les autorités,

Nous soupçonnant d’être allés en un lieu

Où sévissait la peste contagieuse,

En scellèrent les portes, nous barricadant,

Mettant fin à mon voyage vers Mantoue.

 

F : Mais, qui a porté ma lettre à Roméo ?

 

J : Je n’ai pu l’expédier – tiens, la voici – ni

Trouver un courrier pour te l’apporter,

Tant ils redoutaient tous la contagion.

 

F : Sort infortuné !  Par ma confrérie,

La lettre n’était point frivole, mais pleine

Des choses les plus graves ; et cette négligence

Peut causer bien du malheur.  Frère John, va.

Trouve-moi un levier et porte-le tout droit

A ma cellule.

 

J :               Mon frère, je te le rapporte.                                          (Sort)

 

L : Lors me faut aller tout seul au tombeau.

Dans les trois heures belle Juliette s’éveillera.

Elle me maudira de ce que Roméo

N’a rien su de tout ce qui s’est produit.  Mais

Je vais écrire derechef à Mantoue,

Et la cacher dans ma cellule jusqu’à

La venue de Roméo.  Pauvre mort-vivante,

Ainsi prisonnière de la tombe d’un mort !                                      (Sort)

 

 

V.3    Entre Paris et son Page, avec des fleurs et de l’eau de rose

 

P : Donne ta torche, petit.  Va, reste à l’écart.

Non, éteins-la, je ne veux point être vu.

Sous ces ifs là-bas va donc t’allonger,

Et garde l’oreille contre le sol creux.

Lors nul pied ne se posera dans le cimetière,

Tout branlant à force de creuser des fosses,

Sans que tu l’entendes.  Siffle alors vers moi,

Pour signaler si quelque chose approche.

Donne-moi ces fleurs.  Fais ce que je t’ai dit, et va.

 

Pa (Aparté) : J’ai presque peur de me retrouver tout seul

Dans ce cimetière.  Pourtant je vais m’y risquer. (Se retire)

 

P : Douce fleur, de fleurs je jonche ton lit nuptial –

Las !  Ton dais n’est que pierres empoussiérées 

D’eau de rose la nuit j’en mouillerai les dalles ;

Ou, sinon, de pleurs par plaintes distillées.

Ces obsèques que pour toi chaque nuit ferai

Seront de fleurir ta tombe et pleurer.

         Page siffle

 

Le petit prévient que quelqu’un approche.

Quel pied maudit vient par ici cette nuit

Contrarier mes obsèques et rite d’amour ?

Quoi, une torche ?  Voile-moi, nuit, pour un instant.                     (Se retire)

         Entrent Roméo et Balthasar avec torche, pioche et levier de fer

 

R : Donne-moi cette pioche et le levier de fer.

Tiens, prends cette missive.  Tôt ce matin veille

A la remettre à mon seigneur et père.

Donne-moi la torche.  Sur ma vie je t’enjoins,

Quoi que tu ouïsses ou voies, reste bien à l’écart

Et ne m’interromps point dans mon entreprise.

Je descends en cette macabre alcôve pour

D’une part contempler le visage de ma dame,

Mais surtout pour ôter de son doigt mort

Une précieuse bague, bague dont je dois faire

Un usage intime.  Lors laisse-moi, va-t-en.

Mais si, soupçonneux, tu revenais épier

Ce que j’ai l’intention de faire par la suite,

Par le Ciel, je te taillerai en pièces, et

Joncherai ce cimetière vorace de tes membres.

Le moment et mes buts sont déchaînés,

Plus féroces et bien plus inexorables

Que tigres affamés ou mer rugissante.

 

B : Je pars, seigneur, et ne vous troublerai point.

 

R : Ce sera me montrer affection.  Prends ça.

Vis, et sois prospère ; et adieu, mon brave.

 

B (Aparté) : Tout de même, je vais me cacher près d’ici.

Sa mine me fait peur, et ses buts m’inquiètent.                          (Se retire)

 

R : Détestable gueule, ventre de la mort,

Gorgée du mets le plus cher de la terre,

Ainsi j’ouvre de force tes mâchoires pourries,

Et par défi te gaverai davantage.

         Roméo entreprend d’ouvrir le tombeau

 

P : C’est ce banni de hautain Montaigu

Qui tua le cousin de mon aimée – chagrin

Dont la belle créature aurait péri –

Et il est venu céans profaner

Les dépouilles.  Je vais m’emparer de lui.

Cesse ton labeur impie, vil Montaigu !

Peut-on se venger par-delà la mort ?

Scélérat condamné, halte, je t’arrête.

Obéis, suis-moi.  Car tu dois périr.

 

R : Certes ; et c’est dans ce but que je suis venu.

Gentil jouvenceau, ne provoque point un homme

A bout.  Fuis, laisse-moi.  Songe à ces défunts.

Qu’ils t’effraient.  Je t’en supplie, jouvenceau,

Ne place point d’autre péché sur ma tête

En me poussant à la fureur.  Oh, va-t-en !

Par le Ciel, je t’aime bien mieux que moi-même,

Car je viens céans armé contre moi.

Ne reste point, va-t-en.  Vis, et dis ensuite

Que la grâce d’un fou t’a prié de fuir.

 

P : Je défie tes paroles d’avertissement,

Et t’arrête céans comme traître et félon.

 

R : Tu veux me défier ?  Lors en garde, gamin !

         Ils ferraillent

 

Pa : Ô Dieu, ils se battent !  Je vais quérir le guet.                                    (Sort)

         Paris tombe

 

P : Oh, je meurs !  Si tu as quelque pitié,

Ouvre la tombe et place-moi près de Juliette.

 

R : Promis, je le ferai.  Scrutons cette figure.

Le parent de Mercutio, le comte Paris !

Qu’a dit mon valet en route, quand mon âme

En tempête n’écoutait point ?  Que Paris,

Je crois, aurait dû épouser Juliette.

Ne l’a-t-il point dit ?  Ou bien l’ai-je rêvé ?

Ou suis-je fou, l’entendant parler de Juliette,

D’imaginer cela ?  Oh, donne-moi ta main,

Toi qui figures avec moi au registre

De l’aigre infortune.  Je vais te mettre en

Un glorieux tombeau.  Un tombeau ?   Oh non,

Un lumineux louvre, jouvenceau occis.

         Il ouvre le tombeau

 

Car ci-gît Juliette, et sa beauté fait

De cette crypte une salle de fête éclatante.

Mort, repose ici, un mort t’y dépose.

         Il l’étend dans la tombe

 

Comme souvent les hommes à l’orée de la mort

Ont été joyeux !  Ce que leurs gardiens nomment

Eclair avant la mort.  Oh, comment puis-je

L’appeler ainsi ?  Ô mon amour, ma femme !

La mort, qui a tari le miel de ton souffle

N’a rien pu encore contre ta beauté.

Tu restes invaincue.   L’emblème de beauté

Cramoisit encore tes lèvres et tes joues,

Et la mort n’y dresse point son blême drapeau.

Tybalt, gis-tu là en ton suaire sanglant ?

Oh, quelle plus grande faveur puis-je t’accorder

Que de cette main qui a brisé tes jours

Trancher celle de qui fut ton ennemi ?

Pardonne-moi, cousin !  Ah, ma chère Juliette,

Pourquoi es-tu encore si belle ?   Dois-je croire

Que la mort spectrale est amoureuse, et

Que l’abhorré monstre décharné te

Garde ici dans le noir pour son amante ?

Par peur de cela je m’en vais pour toujours

Rester avec toi, et ne plus quitter

Ce palais de nuit.  Oui, céans je reste

En compagnie des vers, tes suivantes.  Oh,

Céans je choisis de reposer toujours

Et de secouer le joug d’astres hostiles de

Cette chair lasse du monde.  Yeux, repaissez-vous !

Vous, bras, étreignez pour une dernière fois !

Lèvres, ô vous portes du souffle, scellez

D’un juste baiser un pacte sans fin

Avec cette mort qui revendique toute chose !

Viens, amer aurige, viens, toi aigre guide !

Toi, pilote effréné, lors d’un coup drosse

Sur les écueils l’épave lasse de ta barque !

A mon amour !  (Boit)  Ô toi l’Apothicaire !

Tu disais vrai, tes drogues sont fulgurantes.

Et ainsi, sur un long baiser – j’expire.                                           (S’écroule)

         Entre Frère Laurence, portant lanterne, levier et bêche

 

F : Saint François m’assiste !  Que de fois cette nuit mes

Vieux pieds ont heurté des tombes !  Qui va là ?

 

B : Un ami, et un qui vous connaît bien.

 

F : Béni soyez-vous !  Dites-moi, brave ami,

Quelle torche est-ce là-bas qui éclaire futilement

Des larves et des crânes sans yeux ?   Selon les miens,

Elle brûle dans le tombeau des Capulets.

 

B : C’est bien cela, saint homme ; et là est mon maître,

Quelqu’un que vous aimez.

 

F :                                 Qui est-ce ?

 

B :                                                   Roméo.

 

F : Depuis combien de temps ?

 

B :                                          Une bonne demi-heure.

 

F : Suis-moi dans la crypte.

 

B :                                Je n’ose point, monsieur.

Mon maître croit que j’ai filé d’ici,

Et m’a fait terribles menaces de mort

Si je restais pour épier ses projets.

 

F : Lors reste ; j’irai seul.  La crainte m’envahit.

Oh, je redoute une chose infortunée.

 

B : Lors que je dormais sous cet if là-bas,

J’ai vu en rêve mon maître et quelqu’un se battre,

Et mon maître le tuer.

 

F :                                           Roméo !

         Il se penche et observe le sang et les armes                            

 

Hélas, hélas, quel est ce sang qui souille

Les pierres du seuil de ce tombeau ?  Que veulent dire

Ces épées sanglantes abandonnées là,

Jetant leurs lueurs glauques en ce lieu de paix ?

         Il entre dans le tombeau

 

Roméo !  Livide !  Qui d’autre ?   Quoi, Paris ?

Inondé de sang ?  Ah, quelle heure mauvaise

Est coupable de ce lamentable hasard ?

La dame se réveille.

 

J : Ô consolant moine !  Où est mon époux ?

Je me souviens bien où je devrais être,

Et j’y suis.  Mais où est mon Roméo ?

 

F : J’entends du bruit.  Dame, quittez ce nid de mort,

D’infection et de monstrueux sommeil.

Un pouvoir au-delà de nos volontés

A frustré nos plans.  Venez, venez vite.

Ton époux gît là, sur ton sein, mort ; et

Paris aussi.  Viens, je m’en vais te laisser

Auprès d’une congrégation de saintes nonnes.

Ne pose point de questions, car le guet arrive.

Viens, bonne Juliette.  Je n’ose rester plus longtemps.

 

J : Laisse-moi, va-t’en, car je refuse de fuir.                     (Sort Moine)

Qu’est cela ?  Une coupe, dans le poing de mon aimé ?

Du poison, je vois, a hâté sa fin.

Ô rustre !  Vide, plus une goutte amie pour

M’aider à te rejoindre ?   Je baiserai tes lèvres.

Par chance un peu de poison y demeure

Pour me faire périr grâce à ce cordial.

         Elle l’embrasse

 

Tes lèvres sont chaudes !

 

G1 (Coulisse) : Marche devant, petit.  Montre-nous le chemin.

 

J : Du bruit ?  Lors faire vite.  Ô dague opportune !

         Elle saisit la dague de Roméo

 

Voici ton fourreau ; rouilles-y, et que je meure.

         Elle se poignarde et s’écroule

         Entrent le Page de Paris et le Guet

 

P : Voici l’endroit.  Là, où la torche brûle.

 

G1 : Du sang sur le sol.  Fouillez le cimetière.

Allez, vous.  Saisissez qui vous trouverez.             (Sortent plusieurs Gardes)

Vision pitoyable !  Là gît le Comte, mort !

Et Juliette en sang, chaude, fraîchement défunte,

Qui céans est enterrée de deux jours.

Prévenez le Prince.  Courez chez les Capulets.

Ameutez les Montaigu.  Vous, fouillez.               (Sortent d’autres Gardes)

Nous voyons où gisent tous ces malheureux,

Mais où gît la cause de tous ces malheurs

Nous ne pouvons l’établir sans les faits sus.

         Entrent Gardes avec Balthasar

 

G2 : Voici le valet de Roméo.   On l’a

Trouvé dans le cimetière, tombé dans une tombe.

 

G1 : Surveillez-le jusqu’à la venue du Prince.

         Entre Frère Laurence avec un autre Garde

 

G3 : Voici un moine qui tremble, et geint, et pleure.

On a pris sur lui cette pioche et cette bêche

Comme il venait de ce côté du cimetière.

 

G1 : Sacrément suspect !  Retenez le moine aussi.

         Entrent Prince et suivants

 

P : Quelle mésaventure dès potron-minet

Tire notre personne de son lit douillet ?

         Entrent Capulet, sa femme et d’autres

 

C : De quoi s’agit-il, que l’on braille partout ?

 

DC : Oh, des gens dans les rues crient « Roméo »,

D’autres « Juliette » ou « Paris » ; et tous courent

Avec des clameurs vers notre tombeau.

 

P : Quelle est cette crainte qui perturbe vos oreilles ?

 

G1 : Souverain, ci-gît le comte Paris, occis ;

Et Roméo, mort ; et Juliette, ci-devant

Défunte, encore chaude, et tuée de peu.

 

P : Qu’on fouille, fouine, et sache tout de cette tuerie.

 

G1 : Voici un moine, et le valet de Roméo,

Avec des outils pour ouvrir des tombes.

 

C : Ô cieux !  Femme, voyez comme notre fille saigne !

Cette dague s’est trompée : car voyez, sa gaine

Est vide au dos de Montaigu, et elle

Est allée se fourrer dans le sein de ma fille !

 

DC : Ô Ciel !  Cette vision de mort est un glas

Qui sonne pour ma vieillesse l’heure du trépas.

         Entrent Montaigu et autres

 

P : Approche, Montaigu.  Tu t’es tôt levé

Pour voir là ton fils et hoir tôt couché.

 

M : Hélas, mon sire, ma femme est morte cette nuit !

Le chagrin de l’exil de mon fils l’a tuée.

Quel nouveau malheur guette donc ma vieillesse ?

 

P : Vois, et tu sauras.

 

M : Oh le malotru !  Quel manque de manières,

Te ruer dans la tombe avant ton père !

 

P : Bouclez le clapet aux clameurs un temps,

Jusqu’à ce qu’on ait éclairci ces mystères

Et qu’on sache leur source, leur cause et leur cours.

Lors je serai général de vos deuils, et

Vous mènerai, fût-ce à la mort.  D’ici là,

Que le malheur se soumette à patience.

Que l’on fasse paraître les parties suspectes.

 

F : Je suis le plus grand, quoique le plus faible,

Mais le plus suspect, car les circonstances

M’accusent fortement, de ces crimes affreux.

Et je vais m’accuser et me défendre,

Par moi condamné, par moi justifié.

 

P : Lors dites sans tarder tout ce que vous savez.

 

F : Je serai bref, car le peu de vie qui me reste

Est bien moins long qu’un fastidieux récit.

Ce Roméo était l’époux de cette Juliette ;

Et elle l’épouse fidèle de ce Roméo.

Je les mariai secrètement  ; et ce jour-là

Vit la fin de Tybalt, mort prématurée

Qui bannit de cette ville le nouveau marié ;

Pour qui, non Tybalt, Juliette languissait.

Vous, pour la délivrer de cette douleur,

La fiançâtes, voulant la marier de force

Au Comte Paris.  Lors elle vint me trouver

Et l’air égaré me demanda moyen

De lui épargner ce second mariage,

Ou là, dans ma cellule, elle se tuerait.

Lors je lui donnai – instruit par mon art –

Un philtre de sommeil ; qui agit tel que

Je le voulais, car il induisit en elle

Une forme de mort.  Entre-temps j’écrivis

A Roméo qu’il vienne cette affreuse nuit

M’aider à la tirer de sa tombe d’emprunt,

Heure où la potion cesserait son effet.

Mais le porteur de ma missive, Frère John

Fut retenu par accident et hier soir

Me rapporta ma lettre.  Alors tout seul,

A l’heure prévue de son réveil je vins

Pour la sortir du tombeau familial ;

Escomptant la cacher dans ma cellule

Jusqu’à ce que je puisse prévenir Roméo.

Mais quand j’arrivai, un peu avant son

Réveil, là gisaient le noble Paris

Et le fidèle Roméo, déjà morts.

Elle s’éveille ; et je l’adjurai de sortir

Et de supporter cette épreuve divine.

Mais lors un bruit me fit fuir du tombeau,

Elle, trop égarée, refusa de me suivre,

Mais, apparemment, s’infligea violence.

C’est tout ce que je sais ; et pour le mariage,

La Nourrice est complice ; si en tout cela

Quelque chose a mal tourné par ma faute,

Lors que ma vieille vie serve à l’expier,

Quelques heures avant sa fin naturelle,

Au nom de la rigueur de la plus dure loi.

 

P : Nous t’avons toujours pris pour un saint homme.

Où est le valet de Roméo ?  Qu’il parle.

 

B : J’ai porté à mon maître la nouvelle

De la mort de Juliette ; et lors en toute hâte

Il vint de Mantoue ici, à ce tombeau.

Cette lettre il m’a dit de remettre à son père,

Tôt ce matin, et m’a menacé de mort,

Avant de pénétrer dans la crypte, si je

Ne prenais point le large en le laissant là.

 

P : Donne-moi la lettre.  Je la lirai.  Où est

Le page du Comte, qui a alerté le guet ?

Manant, que faisait ton maître en ce lieu ?

 

Pa : Il apportait des fleurs, pour en joncher

La tombe de sa dame, et m’a ordonné

De rester à l’écart, et j’ai obéi.

Sous peu vient quelqu’un avec une torche pour

Ouvrir le tombeau, et céans mon maître

A tiré l’épée contre celui-là.

Lors j’ai pris la fuite pour appeler le guet.

 

P : Cette lettre confirme les paroles du moine,

Leur amour et la nouvelle de sa mort.

Il y écrit aussi avoir acheté un

Poison à un apothicaire pauvre, et

L’avoir apporté à cette crypte pour

Périr, et reposer près de Juliette. 

Sont ces ennemis ?  Capulet, Montaigu,

Voyez quel fléau foudroie votre haine :

Le Ciel tue vos joies au moyen de l’amour.

Et moi, pour avoir permis vos discordes

J’ai perdu deux parents.  Tous sont punis.

 

C : Ô mon frère Montaigu, donne-moi ta main.

Voici la dot de ma fille, car rien d’autre

Je ne puis exiger.

 

M :                      Mais je puis t’offrir plus.

Car je ferai couler une statue d’elle

D’or pur, telle que tant que Vérone sera

Connue sous ce nom, nulle autre figure

Ne sera admirée davantage que celle

De loyale Juliette, Juliette la fidèle.

 

C : Aussi riche sera celle de Roméo,

Auprès de sa dame pour l’éternité,

Pauvres victimes de notre inimitié !

 

P : Ce matin apporte une lugubre paix.

Le soleil en deuil refuse de briller.

Allez, et commentez ces tristes faits.

Certains seront graciés, et d’autres châtiés.

Car onc histoire ne vit pareils fléaux

Que celle de Juliette et son Roméo.                                                (Sortent)

 

Ou :

Car onc histoire ne fit pleurer Margot

Comme celle de Juliette et son Roméo.                                      (Sortent)

 

Ou bien :

Car onc histoire ne vit telle tragédie

Que celle de Juliette et son abruti.                                        (Sortent)

 

Ou encore :

Car onc histoire ne fit autant pleurer

Que celle de Juliette et son demeuré.                                          (Sortent)

 

Ou aussi :

Car onc histoire ne vit plus grand malheur

Que celle de Juliette et son emmerdeur.                                      (Sortent)

 

 

 

                                                                                              (Avril 2003)