LES JOYEUSES COMMÈRES DE WINDSOR

 

 

I.1         Entrent Juge Futile, Flandrin, et Messer Hughes Evans

 

Fu : Messer Hugues, ne tentez pas de me dissuader.  Je porterai l’affaire devant la Chambre Etoilée.  Fut-il vingt Messire John Falstaff, il ne lèsera point Robert Futile, Monsieur de son état

 

Fl : Dans le comté de Gloucester, juge de paix et Quoi-encorum.

 

Fu : Sûr, cousin Flandrin, et Quoi-encore-plussum.

 

Fl : Oui, et même Rotulorum.  Gentilhomme bien né, Messer pasteur, dont la signature porte Armigero – sur toute lettre de change, mandat, quittance ou contrat, Armigero, droit de blason.

 

Fu : Pour sûr, j’ai droit de blason, et ceci depuis ces trois derniers siècles.

 

Fl : Tous ses successeurs qui furent ses aïeux l’ont eu avant lui ; et tous ses ancêtres après lui y auront droit.  Ils peuvent arborer les douze brochets blancs en leurs armoiries.

 

Fu : C’est une vieille armoire.

 

E : Les douze crochets blancs seyent fort bien à vieille armoire.  Cela va bien avec, passant.  C’est une créature bien digne de l’homme, et indique amour.

 

Fu: Le brochet est poisson d’eau douce.  Le poisson de mer est une vieille armoire.

 

Fl : Je peux m’adjuger un quartier, cousin ?

 

Fu: Vous le pouvez, par mariage.

 

E : C’est mareyage en effet, s’il en prend une tanche.

 

Fu : Pas pour un iota.

 

E : Oui, bar notre dame.  S’il a un quartier de votre armoire, ne restent que trois jupons pour vous-même, si je calcule à vue de nez.  Mais tout ça ne fait qu’un.  Si Messire John Falstaff vous a fait des torts, je suis homme d’église, et serai ravi de montrer ma bonté, d’arranger réconciliations et compromis entre vous.

 

Fu : Le Conseil privé aura vent de la chose.  C’est une émeute.

 

E : Il ne convient pas que le Conseil privé ait vent d’une émeute.  Il n’est crainte de Tieu en une émeute.  Le Conseil, sachez, voutra ouïr la crainte de Tieu, et non une émeute.  Infléchissez-y bien.

 

Fu : Ha !  Sur ma vie, si j’étais encore jeune, l’épée en trancherait définitivement.

 

E : C’est pien mieux qu’amis fassent le pet, et y mettent fin.  Et j’ai encore une astuce dans ma cerfelle, qui d’aventure apporte ponne discrétion en sus.  Il y a Anne Page, qui est fille te Maître Georges Page, et mignonne pucelle avec ça.

 

Fl : Maîtresse Anne Page ?   Elle est brune, et parle fluet comme une femme ?

 

E : C’est chustement elle, ne vous en ‘éplaise, dont vous avez pesoin.  Et sept cents livres, et d’or et d’argent, que son grand-père lui a, sur son lit de mort – Tieu lui accorde choyeuse résurrection ! – donné, quand elle pourra atteindre les dix-sept ans d’âge.  Ce serait ponne action que nous laissions là nos parlotes et tivergences, et souhaitions une union entre Maître Abraham et Maîtresse Anne Page.

 

Fu : Son grand-père lui a laissé sept cents livres ?

 

E : Certes, et son père lui en donner encore plus.

 

Fu : Je connais la jeune dame.  Elle a des dons.

 

E : Sept cents livres, et des espérances, c’est là tes tons.

 

Fu : Eh bien, allons voir honnête Maître Page.  Falstaff y est-il ?

 

E : Vous ferai-je un mensonge ?  Je méprise un menteur comme je méprise quelqu’un de faux, ou comme je méprise qui n’est pas franc.  Le chevalier Sir John y est.  Et je vous supplie te vous laisser guider par qui vous veulent du pien.  Je m’en vais toper à la porte de Maître Page.  (Il frappe) Holà, ho !  Tieu pénisse votre maison !

 

P (A l’intérieur) : Qui est là ?

 

E : C’est la pénédiction de Tieu, et votre ami, et le juge Futile ; et ici le jeune Maître Lemince, qui d’aventure a autre chose à vous conter, si les choses en viennent à vous plaire.

         Entre Page

 

P : Je suis bien content de voir vos grâces en bonne santé.  Je vous remercie pour la venaison, Maître Futile.

 

Fu : Maître Page, je suis content de vous voir.  Que cela fasse grand bien à votre bon coeur.  J’aurais souhaité que votre venaison soit meilleure – la bête ne fut pas proprement tuée.  Comment va cette bonne Maîtresse Page ?  -- Et je vous remercie éternellement de tout mon coeur, pour sûr !  De tout mon coeur.

 

P : Monsieur, je vous remercie.

 

Fu : Monsieur, je vous remercie.  L’un dans l’autre, je le fais.

 

P : Je suis content de vous voir, bon Maître Lemince.

 

Fl : Comment va votre lévrier fauve, monsieur ?  J’ai entendu dire qu’il avait perdu à Cotsall.

 

P : On n’a pu en juger, monsieur.

 

Fl : Allons, allons, cachottier. Vous ne voulez pas le dire.

 

F : Il ne le dira pas.  C’est votre faute, c’est votre faute.  C’est un bon chien.

 

P : Une sale bête, monsieur.

 

Fu : Monsieur, c’est un bon chien.  Peut-on en dire plus ?   Il est bon et beau.  Messire John Falstaff est-il là ?

 

P : Monsieur, il est à l’intérieur ; et je serais heureux de pouvoir m’entremettre entre vous.

 

E : C’est parlé comme chrétien devrait parler.

 

Fu : Il m’a fait du tort, Maître Page.

 

P : Monsieur, il le confesse en quelque sorte.

 

Fu : Si c’est confessé, ce n’est point redressé.  N’est-ce point ainsi, Maître Page ?  Il m’a fait du tort, en vrai il l’a fait, en un mot il l’a fait.  Croyez-m’en – Robert Futile, Monsieur de son état, dit qu’on lui a fait du tort.

 

P : Voici Messire John.

         Entrent Messire John Falstaff, Bardolph, Nym et Pistolet

 

Fa : Alors, Maître Futile, vous allez vous plaindre de moi au Roi ?

 

Fu : Chevalier, vous avez rossé mes gens, tué mon cerf, et fracturé ma loge.

 

Fa : Mais point embrassé la fille de votre garde-chasse ?

 

Fu: Peuh, bagatelle.  Il faudra en répondre.

 

Fa : J’en répondrai directement.  J’ai fait tout cela.  J’en ai répondu.

 

Fu : Le Conseil saura la chose

 

Fa : Mieux vaudrait pour vous qu’on le sache en privé.  On rira de vous.

 

E : Pauca verba, Messire John, ponnes paroles.

 

Fa : Ponnes paroles ?  Pommes casserole ! – Lemince, je vous ai fendu le crâne.  Qu’avez-vous contre moi ?

 

Fl : Bonne mère, monsieur, j’ai bien des maux en mon crâne contre vous, et contre vos escrocs crapuleux, Bardolph, Nym et Pistolet.  Ils m’ont entraîné à la taverne, m’ont fait boire, et ensuite m’ont fait les poches.

 

B : Espèce de gouda i

 

Fl : Bon, aucune importance.

 

Pi : Eh bien, Méphistophélure ?

 

Fl : Bon, bon, ça ne fait rien.

 

N : Trancher, moi je dis.  Pauca, pauca.  Trancher !  C’est là mon humeur.

 

Fl : Où est Simplet, mon valet ?   Savez-vous, cousin ?

 

E : Paix, je vous en prie.  A présent comprenons bien.  Il y a trois arpitres en cette affaire, comme je le comprends – à savoir, Maître Page, fidelicet Maître Page ; et il y a moi-même, fidelicet moi-même, et la trois partie est, enfin et finalement, mon hôte de la Jarretière.

 

P : Nous trois pour l’entendre, et y mettre fin entre nous

 

E : Très pien.  Je m’en vais en faire un pref résumé dans mon cahier, et ensuite nous ‘ravaillerons sur l’affaire aussi grand discret que nous pouffons.

 

Fa : Pistolet !

 

P : Il est tout oreilles.

 

E : Le Tiable et sa Tame !  Quelle tournure est-ce là, « Il est tout oneille » ?  Hé quoi, c’est du prétentieux.

 

Fa : Pistolet, as-tu fait les poches à Maître Lemince ?

 

Fl : Certes, par ces gants il l’a fait – ou bien je souhaite ne jamais retourner dans mon grand séjour à moi – pour sept pence de bon aloi en pièces de six sous, et deux grands shillings Edouardiens, ce qui me coûte deux shillings et deux pence en Ed bon aloi, par ces gants.

 

Fa : C’est vrai, Pistolet ?

 

E : Non, c’est faux, si c’est un tire-laine.

 

P : Ha, espèce de paysan gallois ! – Messire John et mon maître,

Je défie en duel ce misérable.

Retire cette menterie de tes labras là !

Retire cette menterie !  Lie de la terre, tu mens !

 

Fl (Désignant Nym) : Par ces gants, lors c’était lui.

 

N : Réfléchissez bien, et gardez vos bonnes humeurs.  Je dirai « Que ça vous retombe dessus », si vous me menacez de l’humeur du pandore.  C’est comme ça que ça se joue, et pas autrement.

 

Fl : Par cette coiffe, c’est le rougeaud qui l’a eue.  Car bien que je ne me rappelle pas ce que j’ai fait quand vous m’avez saoulé, je ne suis pourtant pas complètement stupide.

 

Fa : Qu’en dites-vous, Will Scarlet et Petit Jean ?

 

B : Hé, monsieur, pour ma part, je dis que ce gentilhomme a bu au-delà de ses cinq sentences.

 

E : Ce sont ses « cinq sens ».  Fi, ce qu’est l’ignorance.

 

B : Et étant paf, monsieur, il passa, comme on dit, à la caisse.  Et donc dépassé par les événements.

 

Fl : Sûr, vous parliez latin cette fois-là aussi.  Mais ça n’est pas grave.  Je ne me saoulerai plus de toute ma vie, sauf en honnête, civile, chrétienne compagnie, du fait de cette ruse.  Si je suis ivre, ce sera parmi gens craignant Dieu, et non avec des coquins avinés.

 

E : Dieu me ‘uge, voilà esprit vertueux.

 

Fa : Vous entendez toutes ces choses récusées, bons messieurs.  Vous l’entendez.

         Entrent Anne Page avec du vin,  Maîtresse Dugué et Maîtresse Page

 

P : Non, ma fille, porte le vin en la maison – nous boirons à l’intérieur.

         Sort Anne Page

 

Fl : Par le ciel !  C’est là Maîtresse Anne Page.

 

P : Alors, Maîtresse Dugué ?

 

Fa : Maîtresse Dugué, par ma foi, c’est plaisir de vous rencontrer.  Avec votre permission, bonne madame.

         Il l’embrasse

 

P : Femme, accueille ces gentilshommes.  Allons, nous avons une bonne tourte de venaison bien chaude à dîner. Venez, bons messieurs, j’espère que nous noierons tout ressentiment dans le vin.

         Sortent tous sauf Lemince

 

Fl : Plutôt que quarante shillings, je voudrais quant à moi avoir mon Recueil de Chansons et Sonnets sur moi.

         Entre Simplet

 

Eh bien, Simplet, où étais-tu passé ?  Je dois m’occuper de moi-même, c’est bien ça ?  Tu n’as pas le Livre des Enigmes sur toi, par hasard ?

 

S : Livre des Enigmes ?  Hé, ne l’avez-vous pas prêté à Alice Petifour lors de la Toussaint, quinze jours avant la Saint-Michel ?

         Entrent Futile et Evans

 

Fu: Venez, compagnons ; allons, compagnons, tout le monde vous attend.  Un mot, cousin.  Bonne mère, ceci, cousin – il y a comme qui dirait une offre de mariage, une sorte d’offre de mariage, faite par la tangente par Messer Hughes, qui se trouve ici.  Vous me comprenez ?

 

Fl : Certes, monsieur, vous me trouverez équitable.  S’il en est ainsi, je ferai ce qui est équité.

 

Fu : Non, mais comprenez-moi.

 

Fl : C’est ce que fais, monsieur.

 

E : Prêtez l’oreille à ses propositions.  Maître Lemince, je vais vous descriptionner toute l’affaire, si vous êtes capacité de l’entendre.

 

Fl : Sûr, je ferai comme mon cousin Futile le dit.  Je vous prie de me pardonner.  Il est juge de paix dans son district, aussi vrai que je suis là.

 

E : Mais là n’est pas la question.  La question concerne votre mariage.

 

Fu : Oui, c’est bien là la question, monsieur.

 

E : Par la matone, c’est cela, c’est pien là la question – avec Maîtresse Anne Page.

 

Fl : Hé, si c’est ainsi, je l’épouserai selon toute requête bien sensée.

 

E : Mais pouvez-vous affectionner cette ‘emme ?  Que nous vous demandions de le savoir de votre bouche, ou de vos lèvres – car plusieurs philosophes tiennent que les lèvres sont part de la bouche.  Donc, précisément, pouvez-vous avoir vos affections envers la jeune fille ?

 

Fu : Cousin Abraham Lemince, pouvez-vous l’aimer ?

 

Fl : Je l’espère, monsieur, je ferai comme siera à qui agirait sensément.

 

E : Non, par les seigneurs de Tieu et ses tames !  Vous tevez parler positible, si vous pouvez porter à elle vos affections envers elle.

 

Fu : Cela vous le devez.  Etes-vous prêt, pour bonne dot, à l’épouser ?

 

Fl : Je ferai bien plus que cela, à votre demande, cousin, pour toute bonne raison.

 

Fu : Non, concevez-moi, concevez-moi bien, bon cousin – ce que je fais est pour vous être agréable, cousin.  Pouvez-vous aimer la fille ?

 

Fl : Je l’épouserai, monsieur, à votre demande.  Mais s’il n’est point grand amour au départ, toutefois les cieux peuvent le diminuer par fréquentation quand nous serons mariés, et aurons davantage l’occasion de nous connaître l’un l’autre.  J’espère que de fréquentation viendra plus de satisfaction.  Mais si vous me dites « Epousez-la », je l’épouserai – de cela je suis librement dissolu, et dissolument.

 

E : C’est une réponse fraiment discrétion, sauf la faute dans le ‘ot « dissolument ».  Le ‘ot est, comme nous voulons dire, « résolument ».  Son intention est bonne.

 

Fu : Certes, je pense que mon cousin est de bonne intention.

 

Fl : Sûr, ou alors je voudrais qu’on me pende, vrai de vrai !

         Entre Anne Page

 

Fu : Voici belle Maîtresse Anne.  Que j’aimerais être jeune, rien que pour vous, Maîtresse Anne !

 

A : Le dîner est sur la table.  Mon père désire la compagnie de vos grâces.

 

Fu : Je m’en vais le rejoindre, belle Maîtresse Anne.

 

E : La ‘olonté de Tieu soit faite !  Je ne serai pas absence pour dire les grâces.

         Sortent Futile et Evans

 

A : Plaira-t-il à votre grâce d’entrer, monsieur ?

 

Fl : Non, je vous remercie, par ma foi, de tout coeur.  Je suis fort bien.

 

A : On vous attend pour dîner, monsieur.

 

Fl : Je n’ai pas faim-faim, je vous remercie, en vérité.

(A Simplet) Va, coquin, bien que tu sois de mes gens, va t’occuper de mon cousin Futile.

         Sort Simplet

 

Un juge de paix parfois se doit d’être l’obligé d’un ami pour un serviteur.  Je n’ai encore chez moi que trois valets et un jeune garçon, jusqu’à ce que ma mère soit morte.  Et après ?  Je vis malgré ça en pauvre gentilhomme bien né.

 

A : Je ne dois point rentrer sans votre grâce – ils refusent de prendre place jusqu’à ce que vous arriviez.

 

Fl : Par ma foi, je ne mangerai rien.  Je vous en remercie tout autant.

 

A : Je vous prie, monsieur, d’aller à l’intérieur.

 

Fl : Je préfèrerais aller ici, je vous remercie.  Je me suis fait mal au mollet la semaine dernière en jouant de l’épée et de la dague avec un maître d’armes – trois passes pour un plat de prunes bien marinées – et, tout de vrai, je ne peux supporter l’odeur de la viande chaude depuis.  Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi ?  Y a-t-il des ours en ville ?

 

A : Je pense que oui, monsieur.  Je l’ai entendu dire.

 

Fl: J’aime bien ce sport, mais je m’y opposerai autant que tout homme en ce pays.  Vous avez peur si vous voyez l’ours lâché, non ?

 

A : Oui, certes, monsieur.

 

Fl : C’est mon manger et mon boire, maintenant. J’ai vu Sackerson lâché vingt fois, et l’ai pris par sa chaîne.  Mais, je vous assure, les femmes ont tant crié et hurlé à voir la chose, que c’en était indicible.  Mais les femmes, en vérité, ne peuvent les supporter – ce sont des bêtes brutes et disgraciées.

         Entre Page

 

P : Venez, bon maître Lemince, venez.  Nous vous attendons.

 

Fl : Je ne mangerai rien, je vous remercie, monsieur.

 

P : Par Dieu et ses saints, vous devez venir, monsieur !  Allons, venez.

 

Fl : Non, je vous en prie, allez en premier.

 

P : Entrez, monsieur.

 

Fl : Maîtresse Anne, vous entrerez la première

 

A : Pas moi, monsieur.  Je vous en prie, allez-y.

 

Fl : Vraiment, je n’entrerai pas le premier, en vérité, vrai de vrai !  Je ne vous ferai pas ce tort.

 

A : Je vous en prie, monsieur.

 

Fl : J’agirai plutôt en femme que de faire du tracas.  Vous vous faites du tort, certes, vrai de vrai !

         Sortent

 

 

I.2         Entrent Evans et Simplet

 

E : Allez de votre côté, et demandez pour la maison du Docteur Caius quel est le chemin.  Là habite une certaine Maîtresse Claquelanque, qui est en quelque sorte sa nourrice, ou sa gouvernante, ou sa cuisinière, ou sa lavandière, sa laveuse, et son essoreuse.

 

S : Bien, monsieur.

 

E : Non, il y a encore pien mieux.  Tonnez-lui cette lettre, car c’est une ‘emme qui connaît à fond Maîtresse Anne Page.  Et la lettre est pour la prier et la requérir de s’enquérir des intentions de votre maître envers Maîtresse Anne Page.  Je vous prie d’y aller sans tarder. Je m’en vais faire une fin de mon dîner – il y a encore des pommes et du fromage.

         Sortent

 

 

I.3         Entrent Falstaff, Hôtelier, Bardolph, Nym, Pistolet et Robin

 

F : Mon hôtelier de la Jarretière –

 

H : Que dit mon brave gaillard ?   Parlez doctement et sagement.

 

F : En vérité, mon hôtelier, je dois renvoyer certains de ma suite.

 

H : Congédiez, brave Hercule, soldez.  Qu’ils s’en aillent, et au trot.

 

F : Je dépense dix livres la semaine.

 

H : Tu es un empereur – César, Kaiser et Vizir redouté.  J’emploierai Bardolph ; il tirera le vin, jouera l’échanson.  Ai-je bien dit, brave Hector ?

 

F : Faites ainsi, mon bon hôtelier.

 

H : J’ai parlé.  Qu’il suive.  (A B) Faites-moi voir cette mousse et cette piquette trafiquée.  Je fais ce que je dis.  Suivez-moi.

         Sort

 

F : Bardolph, suis-le.  Tire-vin est un bon métier.  Vieille cape usée donne pourpoint neuf ; un valet fripé un tire-vin tout frais.  Va, adieu.

 

B : C’est une vie que j’ai désirée.  Je vais prospérer.

 

P : Oh le moins que rien !  Vas-tu tourner le robinet ?

         Sort Bardolph

 

N : Ses parents étaient saouls quand ils l’ont conçu.  Ce n’est pas de la bonne humeur, ça ?

 

F : Je suis bien content d’être débarrassé de ce sac à vin.  Ses vols étaient trop voyants.  Ses larcins étaient comme un mauvais chanteur – il n’avait pas le rythme.

 

N : L’humeur juste est de voler en une seule minute.

 

P : « Soulager », les gens bien appellent la chose.  « Voler » ?  Pouah, une figue pour l’expression !

 

F : Eh bien, messieurs, me voici presque un va-nu-pieds.

 

P : Hé, du coup les engelures vont suivre.

 

F : Il n’y a pas de remède – il me faut filouter, je dois truander.

 

P : Il faut nourrir les jeunes corbeaux.

 

F : Qui de vous connaît Dugué en cette ville ?

 

P : Je connais le lascar.  Il a du répondant.

 

F : Mes honnêtes gaillards, je vais vous dire le tour que je projette.

 

P : Deux bons mètres, et plus.

 

F :Ce n’est pas le moment de faire de l’esprit, Pistolet.  Certes, mon tour de taille fait deux bon mètres.  Mais il ne s’agit pas céans de gaspiller – il s’agit d’économiser.  En bref, je compte courtiser l’épouse de Dugué.  Je flaire chez elle des bontés. Elle est affable, précieuse, a l’oeil enjôleur.  Je puis interpréter ses manières et sa familiarité ; et le jugement le plus strict de son attitude – en bon français – est « Je suis Messire John Falstaff ».

 

P : Il a sondé ses désirs, et traduit ses volontés dernières – de chasteté en bon français.

 

N : L’ancre est bien plantée.  Telle humeur est acceptable ?

 

F : Bon, on dit que c’est elle qui a la haute main sur la bourse de son époux.  Et il a légion de pièces angéliques.

 

P : Et qu’autant de diables fricotent avec elles !  Et « Sus à elle », je dis.

 

N : L’humeur vole plus haut – c’est bon signe.  Et à moi les anges.

 

F : Notez, je lui ai rédigé cette lettre ; et une autre à l’épouse de Page, qui également m’a fait de l’oeil, et m’a regardé avec des oeillades fort à propos.  Tantôt le rayon de son regard dorait mon pied, tantôt ma panse imposante.

 

P (Aparté) : Lors soleil brilla sur un tas de fumier.

 

N (Aparté) : Merci pour ce trait d’humeur.

 

F : Oh, elle m’a tant examiné, avec une telle avidité que l’appétit de son regard semblait me brûler comme une loupe.  Voici une autre lettre pour elle.  Elle aussi tient les cordons de la bourse.  Elle est une région de Guyane, toute d’or et d’abondance.  Je les dépouillerai toutes les deux, et elles seront mes finances.  Elles seront mes Indes orientales et occidentales, et je ferai commerce de toutes deux.  (A Pistolet) Va, porte cette lettre à Maîtresse Page ; (A Nym) et toi celle-ci à Maîtresse Dugué.  Nous prospérerons, mes gaillards, nous prospérerons.

 

P : Me ferai-je Monsieur Pandarus de Troie ?

Et l’épée au côté ?  Lors Lucifer prenne tout !

 

N : Je n’irai point porter humeur vile.  Tenez, reprenez la lettre d’humeur.  Je veux préserver mon allure respectable.

 

F (A R) : Prends, coquin, porte ces lettres à bon port ;

Vogue tel ma pinasse vers ces rives dorées.

Canailles, filez !  Fondez comme grêlons, ho !

Traînez-vous à pied, cherchez asile, ouste !

Falstaff apprendra la mode de l’époque,

A la française, canailles – moi et mon page.

         Sortent Falstaff et Robin

 

P : Les vautours mangent tes tripes !  Par dés pipés,

Tous leurs nombres leurrent les riches et les pauvres

J’aurai sous en bourses quand tu en manqueras,

Vil Turc de Phrygie !

 

N : J’ai des plans qui sont d’humeurs de vengeance.

 

P : Tu veux te venger ?

 

N :                                Par le ciel étoilé !

 

P : Par ruse ou par force?

 

N :                                Des deux humeurs, moi.

Je vais dire l’humeur de cet amour à Page.

 

P : Et moi à Dugué je révélerai tout

         Comment Falstaff, vil valet,

Sa colombe va tenter, prendre ses sous

         Et souiller son lit douillet.

 

N : Mon humeur ne va pas se calmer.  J’exciterai Page à user de poison. Je vais le rendre vert de jalousie, car ma rage est dangereuse.  C’est là ma véritable humeur

 

P : Tu es le Mars des frustrés.  Je suis ton second.  En avant marche.

         Sortent

 

 

I.4         Entrent Maîtresse Claquelangue et Simplet

 

MC (Appelant) : Hé bien, John Rugby ?

         Entre Rugby

 

Je te prie, va à la fenêtre et vois si tu peux voir mon maître, Maître Docteur Caius, arriver.  S’il arrive, ma foi, et trouve quelqu’un dans la maison, ça va insulter la patience de Dieu et le français du Roi, que je ne vous dis pas.

 

R : Je vais faire le guet.

 

MC : Va ; et pour ça nous aurons un vin chaud tôt dans la soirée, ma foi, et la fin d’un feu de charbon.

         Sort Rugby

 

Un bon garçon, honnête, serviable, comme jamais serviteur n’entrera en maison avec ça ; et, je vous en assure, pas le genre à clabauder, ni à causer des ennuis.  Son pire défaut est qu’il est porté sur la prière.  Il est un peu bêta de ce côté-là, mais personne n’est parfait.  Mais laissons cela. – Peter Simplet vous dites avoir pour nom ?

 

S : Oui, à défaut d’un meilleur.

 

MC : Et Maître Futile est votre maître ?

 

S : Oui, en vérité.

 

MC : Est-ce qu’il n’a pas une grande barbe grise toute ronde comme un fer de gantier ?

 

S : Non, en vérité.  Il a une toute petite mine, avec une barbichette jaune – une barbe couleur Caïn.

 

MC : Un homme bien gentil, n’est-ce pas ?

 

S : Oui, en vérité.  Mais il est aussi brave en actes que quiconque par ici.  Il s’est battu avec un garde-chasse.

 

MC : Comment dites-vous ?  Oh, je devrais le remettre.  Il ne redresse pas la tête, comme qui dirait, et marche en se pavanant ?

 

S : Oui, vraiment, pour sûr.

 

MC : Eh bien, que le ciel n’envoie à Anne Page plus mauvaise fortune.  Dites à Maître le révérend Evans que je ferai ce que pourrai pour votre maître.  Anne est bonne fille, et je souhaite –

         Entre Rugby

 

R : Fini, hélas !  Mon maître arrive.

 

MC : Nous allons tous en voir de belles.  Vite, par ici, bon jeune homme ; allez dans ce cabinet.  Il ne restera pas longtemps.

         Elle enferme Simplet dans le cabinet

 

Quoi, John Rugby !  John, hé quoi, John, je dis !  Va, John, va t’enquérir de mon maître.  Je crains qu’il n’aille pas bien, vu qu’il ne revient pas.

         Sort Rugby

         Elle chante

 

Dodo, dodo, l’enfant dormira bientôt, etc.

         Entre le Docteur Caius

 

C : Quoi fous chantez ?   Je ne coûte pas ces amuseries.  Je fous prie aller gercher dans mon cabinet un green box – une boîte, un boîtier vert.  Fous intentez ce que che dis ?  Un boîtier ah vert.

 

MC : Oui, en vérité.  Je vous le porte.  (Aparté) Je suis contente qu’il n’y est pas allé lui-même.  S’il avait trouvé le jeune homme, il aurait été fou furieux.

         Sort vers le cabinet

 

C : Peuh, peuh, peuh, peuh !  Faith, it is quite hot.  I will go to the courtthe big business.

         Entre Maîtresse Claquelangue avec la boîte

 

MC : C’est celle-là, monsieur ?

 

C : Yes, put it in my poche.  Hurry, vite.   Où est ce coquin te Rugby ?

 

MC : Hé bien, John Rugby !  John !

         Entre Rugby

 

R : Me voici, monsieur.

 

C : Vous êtes John Rugby, et vous êtes Jack Rugby.  Venez, prenez la vôtre rapière, et suivez-moi sur mes talons au tribunal.

 

R : Elle est prête, monsieur, ici sous le porche.

 

C : Par ma foi, je traîne trop.  ‘Ieu me garde !  What have I forgotten ?  Il y a tes simples dans mon cabinet, que pour rien au monte che ne laisserai derrière moi.

         Sort vers le cabinet

 

MC : Pauvre de moi, il va y trouver le jeune homme, et être furieux.

 

C (Dedans) : Oh, devil, devil !  Gu’y a-t-il dans mon cabinet ?  Vilenie !  Thief !

         Entre Caius, tirant Simplet hors du cabinet

 

Rugby, ma rapière !

 

MC : Bon maître, restez calme.

 

C : Pourquoi devrais-je être calme ah ?

 

MC : Le jeune homme est homme honnête.

 

C : Que fabrique l’honnête homme dans mon cabinet ?  Il n’y a pas t’honnête homme gui entrera tans mon cabinet.

 

MC : Je vous en supplie, ne soyez pas si flegmatique.  Entendez la vérité de la chose.  Il est venu me voir pour une commission de la part du Révérend Hugues.

 

C : Eh pien ?

 

S : Certes, en vérité, pour la prier de –

 

MC : Paix, je vous prie.

 

C : Taisez-vous votre langue.  (A S) Dites ah votre histoire.

 

S : Pour prier cette bonne dame, votre servante, de parler à Maîtresse Anne en faveur de mon maître en vue de mariage.

 

MC : C’est tout, vraiment, vrai de vrai !  Mais je n’irai jamais fourrer mon nez où on n’en veut pas..

 

C : Monsieur Hugues ? – Rugby, fetch moi du papier.  (A S) Restez-là un petit ah moment.

         Il écrit

 

MC (Aparté à S) : Je suis contente qu’il soit si calme.  S’il avait été pour tout de bon en colère, vous l’auriez entendu crier dans sa mélancolie..  Mais néanmoins, l’ami, je ferai pour votre maître le bien que je peux.  Et le oui et le non dans tout ça est que le docteur anglais, mon maître – je peux l’appeler mon maître, voyez-vous, care je tiens sa maison ; et je lave, essore, brasse, cuis, récure, prépare les plats et les boissons, fais les lits, et tout ça toute seule –

 

S (Aparté à MC) : :C’est rude tâche que d’être au service de quelqu’un.

 

MC (Aparté à S) : Vous le déalisez ?   Vous trouverez ça rude tâche – et levée tôt et couchée tard.  Mais néanmoins – de vous à moi, je n’en piperais mot – mon maître lui-même est amoureux de Maîtresse Anne Page.  Mais néanmoins de ça, je sais ce qu’en pense Anne.  Là n’est pas la question.

 

C : Vous, le babouin, donnez ah cette lettre à Messer Hughes.  Par Dia, c’est un défi.  Je lui trancherai la corge dans le parc, et j’apprendrai à un pouilleux de babouin de prêtre à se mêler et s’immiscer.  Vous pouvez partir.  Il ne fait pas bon pour vous traîner ici.

Sort Simplet

 

Par Dia, je m’en vais les lui couper toutes.  Par Dia, il n’en aura plus même pour jeter à son chien.

 

MC : Hélas, il parle juste au nom de son ami.

 

C : Là n’est pas ah le question.  Vous ne me tites ah pas que j’aurai Anne Page pour moi ?   Par Dia, je duerai le crapule de prêtre.  Et j’ai encagé mon hôtelier de la Garretière pour arbitrer le notre douel.  Par Dia, j’aurai moi Anne Page.

 

MC : Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien.  Il faut laisser causer les gens.  La belle affaire !

 

C : Rugby, viens à le tribunal avec moi.  (A V)  Par Dia, si je n’ai pas Anne Page, je vous mettrai la tête dehors de chez moi.  Sur mes talons, Rugby.

         Sortent Caius et Rugby

 

MC : Vous obtiendrez An – tête de cochon que vous êtes.  Non, je sais bien ce qu’en pense Anne Page. Pas une seule femme dans tout Windsor qui connait mieux l’opinion d’Anne Page que moi, ni qui puisse plus faire avec elle que moi, j’en remercie le ciel.

 

F (Hors scène) : Qui est là-dedans, ho ?

 

MC : Qui est là, je me demande ?   Entrez, je vous prie.

         Entre Fenton

 

F : Eh bien, ma bonne dame, comment va ?

 

MC : D’autant mieux qu’il plaît à votre bonne grâce de le demander.

 

F : Quelles nouvelles ?  Comment va mignonne maîtresse Anne ?

 

MC : En vérité, monsieur, et elle est mignonne, et chaste, et bonne fille – et qu’elle est bien disposée envers vous.  Je peux vous le dire en passant, j’en remercie le ciel.

 

F : Est-ce que je vais réussir, penses-tu ?   Je ne vais pas être éconduit ?

 

MC : Vrai, monsieur, tout est dans les mains du Très-Haut.  Mais néanmoins, Maître Fenton, je jurerai sur un livre qu’elle vous aime.  Votre grâce n’a-t-elle pas une verrue au-dessus de l’oeil ?

 

F : Oui, par la madone, j’en ai une.  Et alors ?

 

MC : Eh bien, là-dessus il pend toute une histoire.  De bonne foi, c’est une telle autre Nanette – mais, j’en déteste, aussi honnête fille qui jamais servit à table.  Nous avons discuté pendant une heure de cette verrue.  Je n’irai jamais rire sauf en compagnie de cette fille.  Mais, vrai, elle est trop portée sur l’allicolie et les songeries.  Mais pour vous – eh bien – allez –

 

F : Eh bien, je vais la voir aujourd’hui.  Attends, voici de l’argent pour toi ; parle en ma faveur.  Si tu la vois avant moi, recommande-moi –

 

MC : Moi ?  Ma foi, on le fera.  Et j’en dirai plus à votre grâce sur la verrue la prochaine fois qu’on discutera, et aussi d’autres soupirants.

 

F : Et bien, au revoir.  Là je suis fort pressé.

 

MC : Au revoir à votre grâce.

         Sort Fenton

 

De vrai, un honnête gentilhomme.  Mais Anne ne l’aime pas, car je connais l’opinion d’Anne aussi bien qu’une autre.  Bon sang de bonsoir !  Qu’ai-je diantre oublié ?

         Sort

 

*

 

II.1    Entre Maîtresse Page, avec une lettre

 

MP : Quoi, j’ai échappé aux lettres d’amour durant le joyeux été de ma splendeur, et j’en ferais à présent l’objet ?  Voyons voir.

         Elle lit

 

Ne me demandez point le motif de vous aimer, car si Amour emploie Raison pour confesseur, il ne l’admet point pour conseiller.  Vous n’êtes plus jeune, non plus le suis-je.  Lors, allons donc, nous avons des choses en commun.  Vous êtes d’une nature gaie, moi aussi.  Ha, ha, encore un terrain d’entente.  Vous aimez le vin blanc, et moi de même.  Que désirer de plus comme atomes crochus ?  Qu’il vous suffise, Maîtresse Page – à tout le moins si amour martial peut suffire – que je t’aime.  Je ne dirai point, aie pitié de moi – ce n’est point phrase digne de soldat – mais je dis, aime-moi.  Ceci de par moi

         Ton loyal preux,

         De nuit de jour,

         Ou entre deux,

         Pour ton amour

         Autant qu’il peut,

                                                                                     John Falstaff

 

Quel genre de crapule d’Hérode de Judée est-ce là ?  Ô méchant, méchant monde !  Un vieux bien prêt de tomber en ruine, se faire passer pour un jeune galant !  Quel comportement égaré ce poivrot flamand a-t-il pu déduire – et au nom du diable ! – de ma conversation, qu’il ose ainsi s’en prendre à ma vertu ?  Quoi, je ne l’ai pas vu trois fois.  Qu’ai-je bien pu lui dire ?   En l’occasion j’étais avare de ma gaîté – le ciel me pardonne.  Hé quoi, je proposerai au parlement une loi pour en finir avec les hommes.  Comment me venger de lui ?   Car je me vengerai, aussi vrai que ses tripes sont faites de tripailleries.

         Entre Maîtresse Dugué

 

MD : Maîtresse Page !  Croyez-m’en bien, je venais chez vous.

 

MP : Et, croyez-m’en, moi je venais chez vous.  Vous avez hideuse mine.

 

MD : Non, jamais je ne croirai ça.  J’ai de quoi prouver le contraire.

 

MP : Ma foi, c’est bien comme je dis, de ce que j’en pense.

 

MD : Eh bien, d’accord, soit.  Et pourtant je vous dis que je peux prouver le contraire.  Ô Maîtresse Page, donnez-moi votre avis.

 

MP : Quel est le problème, femme ?

 

MD : Ô femme, si ça ne concernait une toute petite chose, je pourrais tant être honorée.

 

MP : Au diable la petite chose, femme, et prenez l’honneur.  De quoi s’agit-il ?  Foin des petites choses.  De quoi s’agit-il ?

 

MD : Si j’étais disposé à aller en enfer pour une petite éternité ou deux, je pourrais devenir chevalière.

 

MP : Quoi ?  Tu mens.  Messire Alice Dugué ?  Ces chevaleries-là sentent leur fente et chevauchée, et lors tu ne devrais pas adultérer la nature de ton rang.

 

MD : Nous perdons du temps.  Tenez, lisez, lisez.  Percevez comment je pourrais devenir chevalière.  Je penserai pis que pendre des gros hommes gras tant que j’aurai l’oeil à faire un tri dans l’allure des hommes.  Et pourtant il ne jurait pas ; faisait l’éloge de la pudeur chez les femmes ; et faisait reproche tellement juste et poli de toute vulgarité, que j’aurais juré que son caractère reflétait la vérité de ses paroles.  Mais elles ne s’y accordent, ni ne conviennent pas plus que le Centième Psaume à l’air des « Filles de Camaret ».  Quelle tempête, je me demande, a jeté cette baleine, avec tant de tonnes d’huile dans le ventre, sur les rives de Windsor ?  Comment vais-je me venger de lui ?   Je pense que le mieux serait de le remplir d’espérances jusqu’à ce que le méchant feu de la luxure l’ait fait fondre dans sa propre graisse.  Avez-vous jamais entendu pareille chose ?

 

MP (Comparant les deux lettres) : Lettres identiques, sauf que les noms de Page et Dugué diffèrent.  Pour ton grand réconfort et le mystère de ces mauvaises opinions, voici la soeur jumelle de ta lettre.  Mais que la tienne soit honorée la première, car je t’assure bien que la mienne ne le sera jamais.  Je te garantis qu’il a un millier de ces lettres, écrites avec un blanc laissé pour des noms différents – sûr, même plus – et celles-ci sont de la deuxième édition.  Il va les faire imprimer, sans aucun doute ; car il se moque de l’impression qu’il fait, s’il prétend nous inclure toutes deux.  Plutôt être une géante et reposer sous le Mont Pélion.  Enfin, je te dénicherai vingt colombes lascives avant un seul homme chaste.

         Elle donne sa lettre à MD

 

MD : Hé, mais c’est pareillement la même : même main, mêmes mots.  Pour qui nous prend-il ?

 

MP : Ca, je n’en sais rien.  Je m’en sens presque prête à me quereller avec ma propre chasteté.  Je me traiterai comme une que je ne connais pas ; car, pour sûr, à moins qu’il ne connaisse chez moi un penchant que moi-même j’ignore, il ne m’aurait jamais fait abordage si effronté.

 

MD : « Abordage », vous appelez ça ?  Soyez sûre qu’il restera sur le pont.

 

MP : Pareil pour moi.  S’il descend dans mes écoutilles, jamais plus je ne prendrai la mer. Vengeons-nous de lui. Donnons-lui rendez-vous, faisons mine d’encourager ses avances, et menons-le par le bout du nez en l’aguichant, jusqu’à ce qu’il ait gagé ses chevaux auprès de mon hôtelier de la Jarretière.

 

MD : Moi, je consentirai à toute ruse contre lui qui n’aille souiller l’intégrité de notre vertu.  Oh, que mon époux voie cette lettre !  Ca nourrirait à jamais sa jalousie.

 

MP : Hé, voyez donc, le voici qui arrive, et mon mari aussi.  Il est aussi loin d’être jaloux que moi de lui en fournir motif – et c’est là, je l’espère, une distance infinie.

 

MD : Vous êtes la plus heureuse.

 

MP : Arrangeons-nous ensemble contre ce chevalier huileux.  Venez par ici.

         Elles vont à l’écart

         Entrent Dugué avec Pistolet, et Page avec Nym

 

D : Eh ben, j’espère qu’il n’en va pas ainsi.

 

Pi : L’espoir est chien louche en certaines affaires.

Messire John lorgne vers ta femme.

 

D : Hé quoi, monsieur, ma femme n’est point jeunesse.

 

Pi : Il courtise tout, haut et bas, riche et pauvre,

Jeune et vieille, sans discernement, Dugué.

Il aime toute la clique.  Dugué, notez bien.

 

D : Aimer ma femme ?

 

Pi : D’un foie ardent.  Empêche-le.  Ou bien va

Comme Messire Actéon, chien aux talons.

Oh, qu’odieux est ce nom !

 

D : Quel nom, monsieur ?

 

Pi : La corne, je dis.  Adieu.

Sois vigilant, garde l’oeil ouvert, car voleurs vont de nuit.

Sois vigilant, avant qu’été ne vienne ou coucou ne chante.

On s’en va, Messire Caporal Nym !

Croyez-le, Page ; il parle vrai.                                                            (Sort)

 

D (Aparté) : Je prendrai mon temps.  Je creuserai la chose.

 

N (A P) : Et c’est la vérité.  Je n’aime pas l’humeur menteuse.  Il m’a grugé en certaines humeurs.  J’étais supposé lui porter sa lettre d’humeur, mais j’ai une épée et elle mordra en cas de besoin.  Il convoite votre épouse.  C’est tout.  Je m’appelle Caporal Nym.  Je le dis, et garantis que c’est vrai.  Mon nom est Nym, et Falstaff aime votre femme.  Adieu.  Je n’aime pas l’humeur du régime pain-fromage – et c’est là l’humeur de la chose.  Adieu.

 

P : « L’humeur de la chose », qu’il dit !   Voilà un gaillard à vous terrifier la langue française.

 

D (Aparté) : Je m’en vais trouver Falstaff.

 

P (Aparté) : Jamais entendu une canaille aussi affectée, et l’accent traînant.

 

D (Aparté) : Si je le trouve – bon.

 

P (Aparté) : Je ne vais pas croire une telle crapule, même si le prêtre de la ville l’a recommandé pour un homme comme il faut.

 

D (Aparté) : C’était un bon gaillard sensé – bon.

         MP et MD s’approchent

 

P : Et alors, Meg ?

 

MP : Où t’en vas-tu, Georges ?   Ecoute.

         Ils parlent en aparté

 

MD : Eh bien, mon bon Frank, pourquoi cette mélancolie ?

 

P : Moi, mélancolique ?  Je ne suis pas mélancolique.  Rentre à la maison, va.

 

MD : Ma foi, tu as une araignée au plafond.  Venez-vous, Maîtresse Page ?

 

MP : Je vous suis. – Tu rentreras pour dîner, Georges ?

         Entre MC

 

(Aparté à MD) Voyez qui nous arrive.  Elle sera notre courrier vers ce piteux chevalier.

 

MD (Aparté à MP) : Croyez-moi, j’y ai pensé.  Elle fera l’affaire.

 

MP : Vous venez voir ma fille Anne ?

 

MC : Oui, en vérité ; et, je vous prie, comment va cette bonne Maîtresse Anne ?

 

MP : Rentrez avec nous et voyez.  Nous devons avoir une bonne discussion avec vous.

         Sortent MP, MD et MC

 

P : Eh bien, Maître Dugué ?

 

D : Vous avez entendu ce que ce coquin m’a dit, non ?

 

P : Oui, et vous avez entendu ce que l’autre m’a dit ?

 

D : Pensez-vous qu’il y ait vérité là-dedans ?

 

P : Qu’on les pende, les chiens !  Je ne crois pas que le chevalier entreprendrait pareille chose.  Mais ceux qui l’accusent de ses projets envers nos femmes sont une paire de ses gens, qu’il a congédiés – de vraies canailles, lors qu’ils sont sans maître.

 

D : Ils étaient ses gens ?

 

P : Bonne mère, que oui.

 

D : Ca ne m’en plaît pas mieux.  Loge-t-il à la Jarretière ?

 

P : Oui, bonne mère, il y est.  S’il devait concevoir cette expédition sur ma femme, je la lâcherais sur lui ; et ce qu’il recevrait d’elle de plus que des mots bien sentis, ce serait pour ma tête..

 

P : Ce n’est pas que je doute de ma femme, mais je n’aimerais vraiment pas les mettre ensemble.  Un homme peut être trop confiant.  Je ne voudrais rien sur ma tête.  Tout ça ne me satisfait pas.

         Entre l’Hôtelier

 

P : Voyez comme arrive mon hôtelier de la Jarretière, si fort en gueule.  Il a ou bien de l’alcool dans sa tête, ou bien de l’argent dans sa bourse, quand il arbore mine si réjouie. – Eh bien, mon hôtelier ?

 

H : Eh bien, brave freux ?  Tu es gentilhomme.

         Il se retourne et appelle

 

Vaillant juge, je dis !

         Entre Futile

 

Fu : Je vous suis, mon hôtelier, je vous suis.  Le bonjour et vingt de plus, bon Maître Page.  Maître Page, voulez-vous nous suivre ?  Nous avons de quoi nous occuper.

 

H : Dites-lui, vaillant juge ; dites-lui, brave freux.

 

Fu : Monsieur, il doit se faire un duel entre Messer Hughes le prêtre gallois et Caius le docteur anglais.

 

F : Mon bon hôtelier de la Jarretière, un mot.

 

H : Que me veux-tu, mon brave freux ?

         Ils vont à l’écart

 

Fu (A P) : Viendrez-vous avec nous comme témoin ?   Mon joyeux hôtelier a été désigné comme arbitre et, je crois, leur a assigné des rendez-vous différents ; car, croyez-m’en, j’ai ouï dire que le pasteur ne plaisante pas.  Ecoutez, je m’en vais vous décrire tout le divertissement.

         Ils vont à l’écart

 

H : N’as-tu point une querelle contre mon chevalier, mon hôte cavalier ?

 

D : Aucune, je vous en assure.  Mais je vous donnerai un litre de vin blanc cuit pour me le faire rencontrer et lui dire que mon nom est Duru – juste pour rire.

 

H : Tope-là, mon vaillant.  Tu auras contre et recul. – Je l’ai bien dit ? – Et ton nom sera Duru.  Il est joyeux chevalier.  Viendras-tu, Emir ?

 

Fu : A vous, mon hôtelier.

 

P : J’ai ouï dire que l’Anglais sait y faire de la rapière.

 

Fu : Bah, monsieur, j’aurais pu vous en dire plus.  Ces temps-ci vous faites attention à garder votre distance, vous passadez, estocadez, et je ne sais quoi encore.  C’est au coeur, Maître Page, c’est ici, c’est ici.  J’ai connu l’époque, avec ma longue lame, où je vous aurais fait valser, vous quatre grands gaillards, comme des rats.

 

H : Holà, mes gaillards, holà, holà !  On y va ?

 

P : Je suis avec vous.  Je préférerais les entendre s’invectiver plutôt que les voir se battre.

         Sortent Hôtelier, Futile et Page

 

D : Encore que Page soit un idiot trop confiant et soit si sûr de la faillibilité de sa femme, je n’arrive pas si facilement à écarter mon opinion.  Elle était avec lui dans la maison de Page, et ce qu’ils y ont fricoté, je l’ignore.  Bien, je creuserai la chose, et j’ai un déguisement pour sonder Falstaff.  Si je la trouve chaste, je ne perds point ma peine.  S’il en va autrement, c’est labeur bien employé.

         Sort

 

 

II.2         Entrent Falstaff et Pistolet

 

F : Je ne te prêterai pas un sou.

 

P : Dès lors, le monde est mon huître,

Que mon épée va ouvrir. –

Je rendrai la somme en service.

 

F : Pas un sou.  Il m’a bien suffi, monsieur, que vous ayez emprunté sur ma bonne réputation.  J’ai importuné mes bons amis à hauteur de trois échéances pour vous et votre acolyte Nym, sinon vous seriez derrière les barreaux, comme une paire de babouins jumeaux.  Je suis damné en enfer pour avoir juré à certains gentilshommes de mes relations, que vous étiez bon soldats et vaillants gaillards.  Et quand Maîtresse Brigitte perdit la riche poignée de son éventail, j’ai pris sur mon honneur de jurer que vous n’y étiez pour rien.

 

P : N’avons-nous pas partagé ?   N’avez-vous pas touché quinze sous ?

 

F : Pour une bonne raison, canaille, pour une bonne raison.  Penses-tu que j’allais mettre mon âme en péril gratis ?   Bref, ne m’accroche plus rien au cou – je ne suis pas ta potence.  Allez – un petit couteau et une grande foule – à votre manoir de Pick-les-Poches, allez.  Vous refusez de porter une lettre pour moi, crapule ?  Vous êtes chatouilleux quant à votre honneur !  Hé quoi, bassesse sans bornes, c’est autant que je puis faire pour garder mon honneur sans tache.  Moi, moi, moi, moi-même parfois, laissant de côté la crainte de Dieu et reléguant mon honneur derrière mon besoin, je suis contraint de ruser, de filouter, et de voler ; et pourtant vous, crapule, irez cacher vos hardes, vos airs de chats de gouttière, vos propos de taverne, et vos jurons martelés à tout vent, sous l’abri de votre honneur !  Ce n’est pas le cas ?  Vous !

 

P : Je cède.  Que demander de plus d’un homme ?

         Entre Robin

 

R : Messire, il y a ici une femme qui veut vous parler.

 

F : Qu’elle approche.

         Entre MC

 

MC : Le bonjour à votre grâce.

 

F : Le bonjour, bonne épouse.

 

MC : Non pas, s’il plaît à votre grâce.

 

F : Bonne fille, alors.

 

MC : J’en jurerai,

Comme ma mère à l’heure de ma naissance.

 

F : J’en crois celle qui le jure.  Qu’avez-vous à me dire ?

 

MC : Accorderai-je à votre grâce un mot ou deux ?

 

F : Deux mille, belle dame, et je vous accorderai mon oreille.

 

MC : Il est une Maîtresse Dugué – Messire, je vous prie, venez un peu plus par ici – moi-même, je vis chez Maître Docteur Caius.

 

F : Bon, poursuivez.  Maîtresse Dugué, dites-vous –

 

MC : Votre grâce dit bien vrai – je prie votre grâce de venir un peu plus par ici.

 

F : Je t’assure que nul n’entend – (Indiquant Pistolet et Robin) ce sont là mes gens, mes gens à moi.

 

MC : Ils le sont ?   Dieu les bénisse et en fasse ses serviteurs !

 

F : Eh bien, Maîtresse Dugué – qu’en est-il avec elle ?

 

MC : Hé quoi, messire, elle est bonne créature.  Seigneur Dieu, votre grâce est un luron !  Enfin, Dieu vous pardonne, et à nous tous, je prie –

 

F : Maîtresse Dugué – allons, Maîtresse Dugué.

 

MC : Bonne mère, en un mot comme en cent : vous l’avez mise dans un de ces pastis que c’en est une merveille.  Le meilleur courtisan de tous, quand la cour s’installait à Windsor, n’aurait pas pu la mettre dans un tel état ; et pourtant il y en a eu des chevaliers, et des seigneurs, et des gentilshommes, avec leurs équipages, je ne vous dis que ça, carrosse sur carrosse, lettre sur lettre, présent sur présent, qui sentaient si bon – rien que du musc – et tellement riches, je ne vous dis que ça, soie et or, et puis des mots si allégants, et de ce vin et sucre, du meilleur et du plus chic, qui auraient gagné le coeur de n’importe quelle femme, et, je vous l’assure, ils n’en ont pas eu d’elle même rien qu’un battement de cil – moi-même on m’a donné vingt pièces d’un ange ce matin, mais je méprise tous les anges de cette sorte, comme on dit, question chasteté – et, je vous l’assure, ils n’ont jamais réussi que même elle aille siroter une coupe avec les plus fiers d’entre eux, et pourtant il y avait des comtes – non, qui plus est, des gentilshommes de la garde de sa Majesté – mais, je vous le garantis, c’est tout un pour elle.

 

F : Mais à moi, que dit-elle ?  Soyez brève, ma bonne Mercure en jupons.

 

MC : Bonne mère, elle a eu votre lettre, pour laquelle elle vous remercie mille fois, et elle vous prie de noter que son mari sera absence de chez lui entre dix et onze.

 

F : Dix et onze.

 

MC : Oui, en vérité ; et alors vous pouvez venir voir le tableau, qu’elle dit, de ce que vous savez quoi.  Maître Dugué, son mari, ne sera pas là.  Hélas, la douce dame n’a pas une vie facile avec lui – c’est un homme fort jalousie – elle a la vie dure avec lui, brave coeur qu’elle est.

 

F : Dix et onze.  Femme, recommande-moi à elle.  Je ne lui ferai point défaut.

 

MC : Hé, vous parlez bien.  Mais j’ai un autre messager pour votre grâce.  Maîtresse Page vous adresse aussi ses chaudes recommandations ; et, laissez-moi vous le dire à l’oreille, elle est aussi aimable épouse, chaste et fartueuse, et une, je vous le dis, qui n’ira pas vous manquer la prière du matin et du soir, comme tout une à Windsor, qu’elle que soit l’autre.  Et elle m’a prié de dire à votre grâce que son mari s’absente rarement de chez lui, mais elle espère qu’on trouvera bien une occasion. Jamais je n’ai connu femme si entichée d’un homme.  Pour sûr, je pense que vous possédez des charmes, vrai de vrai !  Oui, en vérité.

 

F : Pas moi, je t’assure.  Mis à part mes bons côtés, je ne possède nul autre charme.

 

MC : Votre coeur en soit béni !

 

F : Mais je te prie me dire ceci : les épouses de Dugué et de Page se sont-elles confié qu’elles m’aiment ?

 

MC : Ce serait vraiment farce !   Elles n’ont point si peu de vergogne, j’espère – ce serait vilaine ruse, vraiment !  Mais Maîtresse Page voudrait que vous lui envoyiez votre petit page, par preuve d’amour.  Son époux a une étonnante infection pour le petit page ; et, de vrai, Maître Page est honnête homme.  Pas une seule femme à Windsor pour mener meilleure vie qu’elle.  Elle fait ce qu’elle veut, dit ce qu’elle veut, prend tout, paie tout, se couche quand ça lui chante, se lève quand ça lui chante, tout va comme elle veut.  Et, en vérité, elle le mérite ; car s’il est femme de toute bonté à Windsor, elle en est.  Vous devez lui envoyer votre page – sans discussion.

 

F : Hé, je le ferai.  

 

MC : Non, mais faites-le donc – et, savez-vous, il se peut qu’il aille et vienne entre vous deux.  Et en tout cas ayez un mot de passe, que vous sachiez les dispositions l’un de l’autre, et le gamin n’a pas à y comprendre mie, car il n’est pas bon que les enfants sachent de vilaines choses.  Les vieilles gens, vous le savez, ont de la discrétion, comme on dit, et connaissent le monde.

 

F : Au revoir ; recommande-moi à toutes deux.  Voici ma bourse – mais je reste ton débiteur.  Petit, suis cette femme.

         Sortent MC et Robin

 

Ces nouvelles me donnent le vertige.

 

P (Aparté) : Cette catin est mandée par Cupidon.

Hisse plus de toile ; poursuis ; Lève tes écrans ;

Fais feu !  Elle est mienne, ou tous soient noyés !                                    (Sort)

 

F : C’est ce que tu dis, vieux singe ?  Va ton chemin.  Je tirerai plus de cette vieille carcasse que jusqu’à présent. Tout de même, est-ce qu’elles vont s’occuper de toi ?   Seras-tu, après tant de dépenses, enfin un gagnant ?  Mon bon corps, je te remercie.  Qu’on aille dire qu’il est grossièrement fait – tant que bien lui fait, qu’on dise ce qu’on veut.

         Entre Bardolph

 

B : Messire John, il y a un certain Maître Duru en bas qui tient fort à vous parler, et faire votre connaissance ; et a envoyé à votre grâce du vin blanc tiré de ce matin.

 

F : Duru est son nom ?

 

B : Oui, messire.

 

F : Dites-lui d’entrer.                                                              (Sort Bardolph)

De tels Durus me sont bienvenus, qui m’apportent autant de vin.  Aha !  Maîtresse Dugué et Maîtresse Page, je vous ai donc circonvenues ?  En avant, et hue !

         Entre Bardolph, avec Dugué déguisé en Duru

 

D : Dieu vous bénisse, messire.

 

F : Et vous, monsieur.  Vous voulez me parler ?

 

D : J’ai l’audace, en toute candeur, de m’adresser à vous.

 

F : Vous êtes le bienvenu.  Que désirez-vous ? (A Bardolph) Laisse-nous, tire-vinasse.

         Sort Bardolph

 

D : Messire, je suis un gentilhomme qui a beaucoup dilapidé.  Mon nom est Duru.

 

F : Bon Maître Duru, je veux davantage de votre accointance.

 

D : Bon messire John, je plaide pour la vôtre – non à vos dépens – car me faut vous faire comprendre que je pense être en meilleure situation comme prêteur que vous ne l’êtes, chose qui m’a quelque peu encouragé à cette intrusion intempestive.

 

F : L’argent est bon soldat, monsieur, et le nerf de la guerre.

 

D : Bien vrai, et j’ai là un sac d’argent qui m’embarrasse.  Si vous consentez à aider à le porter, Messire John, prenez le tout, ou la moitié, pour me soulager du faix.

 

F : Monsieur, je ne vois point en quoi je puis mériter d’être votre porteur.

 

D : Je vais vous le dire, monsieur, si vous me prêtez l’oreille.

 

F : Parlez, bon Maître Duru.  Je serai heureux d’être votre serviteur.

 

D : Messire, on me dit que vous êtes un savant – je serai bref avec vous – et cela fait longtemps que je vous connais, encore que je n’ai jamais eu les moyens tant que le désir de faire votre connaissance.  Il me faut fortement étaler ma propre imperfection.  Mais, bon Messire John, comme vous porterez un oeil sur mes folies, en les entendant égrenées, tournez l’autre vers le registre des vôtres, que je puisse endurer reproche plus aisément, puisque vous-mêmes savez combien il est facile de commettre telle offense.

 

F : Très bien, monsieur.  Poursuivez.

 

D : Il est une bonne dame en cette ville – le nom de son époux est Dugué.

 

F : Fort bien, monsieur.

 

D : Je l’aime depuis longtemps, et vous en proteste, je lui ai fait maints présents, l’ai suivie tout plein de déférence, saisi toute opportunité de la rencontrer, acheté la moindre occasion qui pouvait me la faire entrevoir ne serait-ce qu’un instant, non seulement j’ai acheté maints présents pour les lui offrir, mais j’ai donné largement à beaucoup qui savaient ce qu’elle désirait recevoir. En un mot, je l’ai poursuivie comme l’amour m’a poursuivi, c’est-à-dire à la moindre occasion.  Mais quoi que j’aie mérité – soit en esprit soit en dépens – de récompense, j’en suis sûr, je n’en ai eu nulle, à moins que l’expérience soit un joyau.  Cela je l’ai acheté à un taux exorbitant, et cela m’a appris à dire ceci :

« Amour comme ombre fuit lors que substance poursuit,

Poursuivant ce qui fuit, fuyant ce qui poursuit. »

 

F : N’avez-vous reçu nulle promesse de gratification de sa part ?

 

D : Jamais.

 

F : L’avez-vous sollicitée dans ce but ?

 

D : Jamais.

 

F : De quelle nature était votre amour, dès lors ?

 

D : Tel une belle demeure érigée sur le terrain d’un autre, de sorte que j’ai perdu mon édifice en me méprenant sur le lieu où je l’avais bâti.

 

F : Dans quelle intention m’avez-vous révélé tout cela ?

 

D : Quand je vous l’aurai dit, je vous aurai tout dit.  Selon certains, bien qu’elle me semble chaste, en d’autres lieux elle se relâche tant qu’on raconte maintes choses sur son compte.  Lors, Messire John, voici le fond de mon affaire : vous êtes un gentilhomme d’excellence éducation, d’éloquence admirable, reçu en tous lieux, respecté de rang et de votre personne, universellement admiré pour vos prouesses guerrières, mondaines et savantes.

 

F : Oh, monsieur !

 

D : Croyez m’en, car vous le savez.  Voici de l’argent.  Dépensez, dépensez-le ; dépensez tout ce que j’ai.  Simplement, en échange, donnez-moi tant de votre temps afin de faire l’amoureux siège de la vertu de l’épouse de ce Dugué.  Usez de votre art de courtiser, gagnez son consentement.  Si quiconque le peut, vous le ferez.

 

F : Cela serait-il de bon aloi pour l’ardeur de votre passion que j’en vienne à gagner ce dont vous voudriez jouir ?   A mon avis, votre remède est pire que le mal.

 

D : Oh, comprenez mon plan.  Elle est si assurée de la perfection de son honneur que le désir de mon âme n’ose se manifester.  Elle est trop brillante pour être regardée en face.  Lors, si je peux aller la voir avec une preuve d’infidélité en main, mes désirs auraient précédent et argument pour se faire valoir. Je pourrais alors la tirer de la forteresse de sa pureté, sa réputation, ses voeux nuptiaux et mille autres de ses remparts, qui pour l’instant sont par trop puissamment dressés contre moi.  Qu’en dites-vous, Messire John ?

 

F : Maître Duru, je vais tout d’abord me prévaloir de votre argent ; ensuite, topons-là ; et enfin, autant je suis gentilhomme, vous jouirez, si vous le voulez, de la femme de Dugué.

 

D : Ô bon monsieur !

 

F : Je dis que cela sera.

 

D : Foin de l’argent, Messire John ; vous n’en manquerez point.

 

F : Quant à Maîtresse Dugué, Maître Duru, vous n’en manquerez point.  Je serai avec elle, je puis vous le dire, sur rendez-vous donné par elle.  Juste quand vous veniez me voir, son assistante, ou entremetteuse, me quittait.  Je dis que je serai avec elle entre dix et onze, car à cette heure sa canaille crapuleuse de mari jaloux sera ailleurs.  Venez me voir ce soir, vous saurez mes progrès.

 

D : Je suis béni de vous connaître.  Connaissez-vous Dugué, monsieur ?

 

F : Au diable le pauvre coquin cocu !  Je ne le connais point.  Toutefois je le lèse en le disant pauvre.  Il paraît que le jaloux coquin en cocuage a des masses d’argent, ce pour quoi sa femme me semble appétissante.  Je m’en servirai comme clé du coffre de ce pouilleux de cocu – et j’aurai moissonné mon blé.

 

D : J’aimerais que vous connaissiez Dugué, monsieur, que vous puissiez l’éviter si vous l’apercevez.

 

F : Au diable, ce grossier rapiat crapuleux !  Je le foudroierai du regard !  Je lui assénerai la terreur de Dieu avec mon bâton ; il restera là, comme un météore, suspendu juste au-dessus des cornes du cocu.  Maître Duru, sache-le bien, j’effarerai ce paysan, et tu coucheras avec sa femme.  Viens me voir tôt ce soir.  Dugué est un coquin, et je ne vais pas l’arranger.  Toi, Maître Duru, tu le connaîtras comme coquin et cocu.  Viens me voir tôt ce soir.

         Sort

 

D : Quel maudit scélérat d’Epicure luxurieux est-ce là ?  J’ai le coeur prêt à exploser d’indignation.  Qui dira que c’est jalousie féroce et basse ?  Ma femme a pris langue avec lui, l’heure est arrangée, la rencontre convenue. Qui aurait imaginé pareille chose ?  Voyez l’enfer d’avoir une épouse fausse !  Ma couche sera insultée, mes coffres pillés, ma réputation entamée ; et non seulement je recevrai ce tort tortueux, mais aurai à souffrir d’aller en termes abominables, et de la part de celui-là même qui ainsi me lèse.  Des termes !  Des noms !  Amaimon sonne bien ; Lucifer aussi ; Barbason, d’accord.  Mais ce sont là titres de démons, des noms de diables.  Mais Cocu !  Cocu et content ! – Cocu !  Le diable lui-même n’a pas pareil nom.  Page est un idiot, idiot trop confiant.  Il fait confiance à sa femme, il n’est pas jaloux.  Je confierai plutôt mon beurre à un Flamand, mon fromage au Pasteur Hugues le Gallois, ma bouteille d’eau-de-vie à un Irlandais, ou à un voleur de faire marcher au pas mon poulain, que ma femme à elle-même. Et elle de comploter, et de ruminer, et d’élaborer. Et ce qu’en leur coeur ils pensent pouvoir faire, ils briseront leur coeur mais ils le feront. Dieu soit béni de ma jalousie ! Onze heures est l’heure. J’empêcherai la chose, dénoncerai ma femme, me vengerai de Falstaff, et rirai de Page. J’y vais de ce pas.  Plutôt trois heures en avance qu’une minute en retard.  Fi, fi, fi !  Cocu, cocu, cocu !

         Sort

 

 

II.3         Entrent Docteur Caius et Rugby

 

C : Jack Rugby !

 

R : Monsieur.

 

C : Quelle heure vait-il, Jack ?

 

R : Il est passé l’heure, monsieur, où Messer Hughes a promis de vous rencontrer.

 

C : Par Dia, il a sauve son âme que lui pas venu.  Il a pien prié sa Pible que lui pas venu.  Par Dia, Jack Rugby, il est mort déjà si lui venir.

 

R : Il est sage, monsieur.  Il savait que votre grâce le tuerait s’il venait.

 

C : Par Dia, le hareng est pas mort tant que je le tue pas.  Prenez votre rapière, Jack.  Je fais fous dire comme je fais le tuer.

 

R : Hélas, monsieur, j’ignore tout de l’escrime..

 

C : Vilenie, prenez votre rapière.

 

R : Attendez.  Voici de la compagnie.

         Entrent Hôtelier, Futile, Flandrin et Page

 

H : Sois béni, vaillant docteur !

 

F : Dieu vous garde, Maître Docteur Caius !

 

P : Alors, bon Maître Docteur !

 

F : Bien le bonjour, monsieur.

 

C : Pourquoi fous tous, un, teux, trois, quatre, fous venez ?

 

H : Pour te voir te battre, pour te voir botter, pour te voir aller et venir, te voir ici, te voir là, te voir botter en touche, placer ta dague, ton revers, ta distance, ton attaque.  Est-il mort, mon Ethiopien ?  Est-il mort, mon Anglois ?  Ha, mon vaillant ?  Que dit mon Esculape ?  Mon Gallien ?  Mon couard ?  Ha ?  Est-il mort, vaillante vieille pisse ?  Est-il mort ?

 

C : Par Dia, il est le sale lâche de prêtre de la terre endière.  Il pas être montré sa face.

 

H : Tu es un Pissoir royal castillan.  Hector de Grèce, mon bonhomme !

 

C : Je vous prie être témoins qu’il m’a fait attendre six ou sept, teux, trois heures lui, et il est pas venir.

 

F : Il est le plus sage, Maître Docteur.  Il est soigneur d’âmes, et vous soigneur de corps.  Si vous vous battez, vous allez contre vos professions.  N’est-il pas vrai, Maître Page ?

 

P : Maître Futile, vous-même avez été grand bretteur, quoique à présent homme de paix.

 

F : Par le petit Jésus, Maître Page, bien qu’étant vieux et de paix, si j’aperçois une lame dégainée, les doigts me démangent d’y aller. Bien que nous soyons juges et docteurs et gens d’église, Maître Page, nous avons encore en nous un peu du feu de notre jeunesse.  Nous sommes fils de femmes, Maître Page.

 

P : Bien vrai, Maître Futile.

 

F : On s’en apercevra, Maître Page.  Maître Docteur Caius, je suis venu pour vous ramener chez vous.  Je suis assermenté de paix.  Vous vous êtes montré un sage docteur, et Messer Hughes s’est montré un sage et patient homme d’église.  Vous devez me suivre, Maître Docteur.

 

H : Pa         rdon, hôte juge. – Un mot, Môssieu Moquepisse.

 

C : Moquepisse ?  Que feut ça dire ?

 

H : Moquepisse, dans notre belle langue, est vaillance, bravoure.

 

C : Par Dia, alors, j’ai autant de moquepisse que le Français.  Pouilleux de chien galeux de prêtre !  Par Dia, moi lui couper ses oreilles.

 

H : Il te hachera menu, mon brave.

 

C : Hache menu ?  C’est quoi ça ?

 

H : C’est-à-dire, il te fera amende honorable.

 

C : Par Dia, il semble à moi qu’il me hache menu, car, par Dia, moi le vouloir.

 

H : Et je l’y défierai, ou qu’il aille au diable.

 

C : Moi fous dire merci de ça.

 

H : Et en sus, vaillant – (Aparté aux autres) mais d’abord, Maître client, et Maître Page, et long Cavaliero Flandrin, traversez la ville jusqu’à la Grenouillère.

 

P : Messer Hugues s’y trouve, c’est cela ?

 

H : Il y est.  Voyez dans quelles dispositions il est ; et j’amènerai le docteur par le détour des champs.  Ca ira comme ça ?

 

F : Nous le ferons.

 

P, F, et L : Adieu, bon maître Docteur.                                           (Sortent)

 

C : Par Dia, moi vais tuer le prêtre, car il parler comme un babouin à Anne Page.

 

H : Qu’il crève.  Rengaine ton impatience ; jette de l’eau froide sur ta bile.  Accompagne-moi par les champs à travers la Grenouillère.  Je te mènerai où se trouve Anne Page, festoyant dans une ferme ; et tu la courtiseras.  Tally ho ?   J’ai bien dit ?

 

C : Par Dia, moi dire merci bour ça.  Par Dia, je fous aime, et je fous procurerai le bonnes clientes – le comte, le gevalier, les seigneurs, les gentilshommes, mes glients.

 

H : Ce pour quoi je serai ton commissaire vers Anne Page.  J’ai bien dit ?

 

C : Par Dia, c’est pon.  Pien dit.

 

H : Alors allons-y.

 

C : Sur mes talons, Jack Rugby.                                                      (Sortent)

 

 

*

III.1         Entrent Evans et Simplet

 

E : Je vous prie, serviteur de ce bon Maître Flandrin, et ami Simplet de votre nom, où avez-vous cherché Maître Caius, qui s’intitule Docteur en Médecine ?

 

S : Bonne mère, monsieur, du côté de la Pitié, du côté du Parc, en long et en large ; du côté du vieux Windsor, et de tous côtés sauf celui de la ville.

 

E : Je tésire très véhémentement que vous allez voir aussi ce côté-là.

 

S : J’y vais, monsieur.

 

E : Bar mon âme, je suis si plein de pile, et tremplant tans ma tête !  Je serai bien content s’il m’a trombé.  Tant je suis mélancolie !  Je vais gogner ses bissoirs sur sa poire de canaille quand j’en aurai les ponnes occasions de faire le ‘ravail.  Bar mon âme !

         Il chante

 

A basses rivières, à leurs eaux

Oiseaux chantent doux madrigaux.

Là nous ferons lits de muquet,

Et mille parfumés pouquets.

A basses –

Pauvre de moi !  J’ai des grande dispositions à pleurer.

         Il chante

 

Oiseaux chantent doux madrigaux –

Et moi assis à Pabylon –

Et mille fumées par pouquet

A basses, etc.

         Entre Simplet

 

S : Le voilà qui vient, Messer Hughes.

 

E : Il est le bienvenu.

         Il chante

 

A basses rivières, à leurs eaux –

Les cieux prospèrent les justes !  Quelles armes il est ?

 

S : Point d’armes, monsieur.  Et voici qu’arrive mon maître, Maître Futile, et un autre gentilhomme, de la Grenouillère, depuis l’échalier, vers ici.

 

E : Je vous prie, donnez ma cape – ou bien gardez-la sur le bras.

         Il prend un livre et se met à lire

         Entrent Page, Futile et Lemince

 

Fu : Comment va, Maître Pasteur ?  Bien le bonjour, bon Messer Hughes.  Tenez un joueur loin des dés, et un bon étudiant loin de son livre, et cela fait merveille.

 

Fl (Aparté) : Ah, douce Anne Page !

 

P : Dieu vous garde, bon Messer Hughes !

 

E : Soyez pénis par sa miséricorde, vous tous !

 

Fu : Quoi, le glaive et le livre ?   Les étudiez-vous tous deux, Maître Pasteur ?

 

P : Et encore jeune et vigoureux – dans votre pourpoint et vos chausses par ce jour humide ?

 

E : Il y a des raisons et des causes pour ça.

 

P : Nous sommes venus à vous pour un bon office, Maître Pasteur.

 

E : Très pien.  De quoi s’agit-il ?

 

P : Là-bas se tient un très révérend gentilhomme, qui, semble-t-il, ayant été lésé par quelqu’un, se trouve fort en conflit avec sa propre gravité et patience comme vous n’avez jamais vu.

 

Fu : J’ai vécu quatre-vingts ans et plus.  Je n’ai jamais ouï un homme de son rang, gravité et érudition, si indifférent de sa propre réputation,.

 

E : Que est-il ?

 

P : Je crois que vous le connaissez : Maître Docteur Caius, le célèbre docteur anglais.

 

E : Par la volonté de Tieu et sa Passion pour mon coeur !  J’aimerais autant que vous me parlez d’un brouet de porridge.

 

P : Pourquoi donc ?

 

E : Il ne s’y connait pas plus en Hibbocrate et Gallien – et il est un coquin en plus, un couard de coquin tel que vous foutriez en fréquenter.

 

P : Je vous assure, il est homme à se battre.

 

Fl (Aparté) : Ô tendre Anne Page !

 

Fu : Cela semble en voyant ses armes.

         Entrent Hôtelier, Caius et Rugby

 

Tenez-les séparés ; voici le Docteur Caius

         Evans et Caius tentent de se battre

 

P : Non, bon Messer Pasteur, rengainez votre arme.

 

Fu : Vous de même, bon Maître Docteur.

 

H : Désarmez-les, et laissez-les débattre.  Qu’ils gardent leurs membres intacts et qu’ils massacrent notre langue.

 

C : Je vous prie vous me ah laisser parler un mot avec votre oreille.  Pourquoi vous voulez pas me ah rencontrer ?

 

E (Bas à C) : S’il vous plaît, usez de patience.  (Haut) Cette question !

 

C : Par Dia, vous êtes le couard, le chien galeux, le babouin.

 

E (Bas à C) : S’il vous plaît, ne soyons pas la risée des humeurs des gens. Je vous veux en amitié, et d’une façon ou d’une autre je vous ferai mes excuses.  (Haut) Je m’en vais gogner vos pissoirs contre votre crâne de coquin pour avoir manqué vos rendez-vous et vos convenus.

 

C : By the devil !  Jack Rugby, mon hôtelier de la Charretière, je ne suis pas avoir attendu pour lui le tuer ?  Je ne l’ai pas fait, à l’entroit que j’ai dit ?

 

E : Sur mon âme de vrai chrétin, voyez, c’est l’endroit convenu.  Je serai jugement par mon hôtelier de la Jarretière.

 

H : Paix, vous dis-je, Galles et Angles, Anglais et Gallois, guérisseur des âmes et guérisseur des corps.

 

C : Sûr, ça est très pon, excellent.

 

H : Paix, vous dis-je.  Entendez mon hôtelier de la Jarretière.  Suis-je rusé diplomate ?  Suis-je fourbe ?  Suis-je un Machiavel ?  Vais-je perdre mon docteur ?  Nenni ; il me fournit les potions et les motions à mes excrétions.  Vais-je perdre mon pasteur ?  Mon prêtre ?  Mon Messer Hugues ?  Non pas; il m’apporte les proverbes et anti-verbes.  Donne-moi ta main, homme d’ici-bas ; voilà qui est fait.  Donne-moi ta main, homme de là-haut ; et voilà qui est fait.  Mes gars du savoir, je vous ai trompés tous deux.  Je vous ai envoyés aux mauvais endroits.  Vos coeurs sont puissants, vos cuirs sont intacts, et que le vin blanc cuit règle la querelle. Allons, déposez leurs épées en gage sur le pré.  Suivez-moi, gars de paix ; venez, venez, venez.

         Sort

 

Fu : Croyez-m’en, un hôtelier fou.  Venez, gentilshommes, venez.

 

F (Aparté) : Ô douce Anne Page !

         Sortent Fu, Fl et P

 

C : Ha, si je comprends pîen ?  Fous afez ah fait de nous des itiots, ha, ha ?

 

E : Et c’est bien ainsi.  Il a fait de nous sa rissée.  Je désire de vous que nous soyons amis, et gognons ensemple nos cerfeaux pour que nous venger de ce même minable, pouilleux escroc compagnon, l’hôtelier de la Jarretière.

 

C : Par Dia, de tout mon coeur.  Il promet de mener moi où est Anne Page.  Par Dia, il trompe moi aussi.

 

E : Eh bien, je m’en vais lui ecrabrouiller les nouilles.  Je vous prie me suivre.

         Sortent

 

 

III.2   Entrent Maîtresse Page et Robin

 

MP : Non, faites à votre gré, petit galant.  Vous étiez taillé pour être un suivant, mais vous voici un meneur.  Lequel des deux préférez-vous, mener mon regard, ou fixer les talons de votre maître ?

 

R : Je préfère, en vérité, aller devant vous comme un homme que de le suivre comme un nain.

 

MP : Oh, le petit flatteur.  Maintenant je vois bien que vous ferez un courtisan.

         Entre Dugué

 

D : Ravi de vous rencontrer, Maîtresse Page.  Où vous rendez-vous ?

 

MP : En vérité, monsieur, voir votre épouse.  Est-elle au logis ?

 

D : Oui ; et s’ennuyant à périr, par manque de compagnie. Je pense, si vos époux étaient morts, vous deux vous marieriez.

 

MP : Soyez-en certain – deux époux d’une autre sorte.

 

D : Où avez-vous trouvé cette jolie girouette ?

 

MP : Je ne peux diantre vous dire de qui mon mari le tient.  De quel nom appelez-vous votre chevalier, jeune coquin ?

 

R : Messire John Falstaff.

 

D : Messire John Falstaff ?

 

MP : Lui, lui.  Je ne me souviens jamais de son nom. Ils s’entendent si bien, mon époux et lui.  Votre femme est bien chez vous ?

 

P : Oui, pour sûr.

 

MP : Avec votre permission, monsieur, je meurs d’envie de la voir.

         Sortent MP et R

 

D : Page a-t-il une cervelle.  A-t-il des yeux ?   A-t-il de quoi penser ?  Sûr, tout cela est endormi ; il n’en a pas l’emploi.  Hé quoi, ce gamin va porter une lettre aussi facilement à vingt milles de distance qu’un canon tirera tout droit à deux cent cinquante mètres.  Il pousse aux penchants de sa femme.  Il donne à sa frivolité encouragements et occasions.  Et la voilà se rendant chez ma femme, et le gamin de Falstaff avec elle.  Un homme peut deviner les ennuis rien qu’au vent. Et le gamin de Falstaff avec elle !   Belles intrigues ! Elles sont prêtes ; et nos traîtresses d’épouses se partagent entre elles la damnation.  Bien, je vais le surprendre, puis torturer ma femme, arracher le prétendu voile de pudeur de prétendue Maîtresse Page, dénoncer Page lui-même comme un Actéon complaisant et béat ; et à tels violents procédés tous mes voisins applaudiront à tout rompre.

         Le beffroi sonne

 

Le beffroi m’indique la bonne heure, et ma certitude me dit de partir en chasse.  La je trouverai Falstaff.  De cela on me félicitera bien plus qu’on ne se gaussera, car aussi vrai que la terre est ferme, Falstaff s’y trouve.  J’y vais.

         Entrent P, Fu, Fl , H, E , C et R

 

Ts : Heureux de vous voir, Maître Dugué.

 

D : Croyez-m’en, une bonne bande.  J’ai du bon à la maison, et vous prie tous y venir.

 

Fu : Je dois m’en excuser, Maître Dugué.

 

Fl : Et moi de même, monsieur.  Nous avons rendez-vous pour dîner avec Maîtresse Anne, et je ne voudrais lui manquer de parole pour plus d’argent que je n’en dirai.

 

Fu : Nous sommes en retard à propos d’une rencontre entre Anne Page et mon parent Flandrin, et en ce jour nous saurons notre réponse.

 

Fl : J’espère avoir votre accord, père Page.

 

P : Vous l’avez, Maître Flandrin – je suis tout à fait pour vous.  Mais ma femme, Maître Docteur, tient résolument pour vous.

 

C : Oui, par Dia, et la fille est ah amour de moi – c’est ce que ma gouverneuse Claquelangue me dit.

 

H : Et que dites-vous au jeune Maître Fenton ?  Il batifole, il danse, il a l’oeil pétillant de jeunesse, il écrit des vers, il parle fleuri, il embaume avril et mai.  Il l’emportera, il l’emportera.  C’est écrit sur les boutons de sa jaquette qu’il l’emportera.

 

P : Pas avec mon consentement, ça je vous le promets.  Le gentilhomme n’a pas le sou.  Il frayait avec le Prince dissolu et Poins. Il est d’une trop haute sphère, il en connait trop.  Non, il ne tricotera pas maille à sa fortune avec le doigt de ma laine.  S’il la prend, qu’il la prenne sans dot.  Le bien que je détiens est serviteur de mon consentement, et mon consentement n’est pas dans cette voie-là.

 

D : Je vous en implore de tout coeur, que quelques-uns viennent dîner chez moi.  En surcroît de bonne humeur, vous aurez de la distraction – je vous montrerai un monstre.  Maître Docteur, vous venez.  Et vous, Maître Page, et vous, Messer Hugues.

 

Fu : Eh bien, bonne journée à vous. Nous serons d’autant plus à nos aises pour courtiser chez Maître Page.

         Sortent Fu et Fl

 

C : A la maison, John Rugby.  J’arrive de suite.

         Sort R

 

H : Adieu, mes petits coeurs.  Je m’en vais retrouver mon honnête chevalier Falstaff, et trinquer de bon blanc avec lui.

 

D (Aparté) : Je crois que tout d’abord je tirerai du tonneau, en ce qui le concerne ; puis je le ferai trinquer. – Viendrez-vous, mes braves ?

 

Ts : D’accord avec vous – allons voir le monstre.                             (Sortent)

 

 

III.3         Entrent Maîtresse Page et Maîtresse Dugué

 

MD : Et alors, John !  Hé quoi, Robert !

 

MP : Pressons, pressons !  Est-ce que le panier de linge sale –

 

MD : Soyez-en sûre.  Hé, Robert, je dis !

         Entrent John et Robert avec un grand panier à linge sale

 

MP : Allons, allons, allons.

 

MD : Ici, posez-le.

 

MP : Chargez-en vos gens.  Il nous faut faire vite.

 

MD : Bonne mère, comme je vous l’ai déjà dit, John et Robert, soyez prêts tout près de la brasserie.  Et quand soudain je vous appelle, accourez, et, sans souffler ni chanceler, hissez ce panier sur vos épaules.  La chose faite, vous me le traînez en toute hâte, et le portez chez les blanchisseuses au Lavoir municipal, et là me le videz dans le fossé fangeux jouxtant la rive de la Tamise.

 

MP : Vous le ferez ?

 

MD : Cent fois que je leur ai dit – ils savent le chemin. – Allez, et revenez quand on vous appellera.

         Sortent John et Robert

         Entre Robin

 

MP : Voici petit Robin.

 

MD : Eh bien, mon petit faucon, quelles nouvelles de toi ?

 

R : Mon maître, Messire John, est à la porte de votre cour, et réclame votre compagnie.

 

MP : Petite marionnette, tu ne nous as pas trahies ?

 

R : Pour sûr non, et j’en jurerai.  Mon maître ne sait pas que vous êtes ici, et a menacé de m’expédier en liberté éternelle si je vous en parle ; car il jure qu’il me chassera.

 

MP : Tu es un bon garçon.  Ta discrétion sera pour toi un tailleur qui te fera pourpoint et chausses tout neufs.  Je vais me cacher.

 

MD : Allez-y.  (A R) Va dire à ton maître que je suis seule.

         Sort R

 

Maîtresse Page, rappelez-vous le signal convenu.

 

MP : Pas de problème.  Si je ne tiens pas mon rôle, huez-moi.

 

MD : Allez-y.  Nous utiliserons cette fange malsaine, cette grossière citrouille gorgée d’eau.  Nous lui apprendrons à distinguer les colombes des jais.

         Sort MP

         Entre Falstaff

 

F : T’ai-je capturée, mon joyau divin ?  Hé, lors que je meure, car j’ai assez vécu.  C’était là le but ultime de tous mes désirs. Oh cette heure bénie !

 

MD : Ô doux Messire John !

 

F : Maîtresse Dugué, je suis incapable de dévider des mignardises, je ne puis roucouler, Maîtresse Dugué. Je m’en vais pécher par mon désir : je voudrais que ton époux fût mort.  Je le dirai devant le meilleur seigneur, je voudrais faire de toi ma dame.

 

MD : Moi votre dame, Messire John ?  Hélas, je ferais pitoyable dame.

 

F : Que la cour d’Angleterre m’en montre une pareille.  Je vois comme ton oeil pourrait émuler le diamant.  Tu possèdes la vraie beauté arquée du front, qui sied à la coiffe en navire, la coiffe fantaisie, ou tout autre coiffe prisée à Venise.

 

MD : un simple fichu, Messire John.  Mon front ne sied à rien d’autre, ni même bien d’ailleurs.

 

F : Tu es tyrannique de dire pareille chose. Tu ferais une parfaite courtisane, et la fermeté de ton pas transporterait divinement ton port royal dans une robe à panier.  Je vois ce que tu serais si Fortune, ton ennemie, etait – tout comme Nature – ton alliée.  Allons, tu ne peux le cacher.

 

MD : Croyez-m’en, il n’est rien de cela en moi.

 

F : Qu’est-ce qui m’a fait t’aimer ?  Que cela te persuade qu’il est chose extraordinaire en toi.  Allons, je ne sais flatter ni dire que tu es ceci ou cela, comme l’un de ces jeunes précieux susurrant, qui vont comme femmes déguisées en hommes et embaument comme des cocottes en plein été.  Ce n’est pas mon genre.  Mais je t’aime, et toi seule ; et tu le vaux.

 

MD : Ne me trahissez pas, monsieur.  Je crains que vous n’aimiez Maîtresse Page.

 

F : Autant dire que j’aime marcher aux abords de la prison pour dettes, qui m’est aussi ignoble que les vapeurs d’un four à chaux.

 

MD : Eh bien, le ciel sait comme je vous aime, et un jour vous le découvrirez.

 

F : Gardez cet esprit – je le mériterai.

 

MD : Non, je dois vous le dire, pour que vous le méritiez, ou alors je ne pourrais être en tel esprit.

         Entre Robin

 

R : Maîtresse Dugué, Maîtresse Dugué !  Maîtresse Page est à la porte, sacrant et soufflant, l’air égaré, et veut vous parler de toute urgence.

 

F : Elle ne me verra point.  Je vais me glisser derrière la tenture.

 

MD : Je vous en prie, faites.  C’est une femme très mauvaise langue.

         F se cache

         Entre Maîtresse Page

 

Que se passe-t-il ?  Eh bien, quoi ?

 

MP : Ô Maîtresse Dugué, qu’avez-vous fait là ?   Vous êtes disgraciée, vous êtes ruinée, vous êtes perdue à jamais.

 

MD : Que se passe-t-il, bonne Maîtresse Page ?

 

MP : Hélas, Maîtresse Dugué, ayant pour mari un honnête homme, lui donner tel motif de soupçon !

 

MD : Quel motif de soupçon ?

 

MP : Quel motif de soupçon ?  Fi donc !  Comme je me suis trompée sur vous !

 

MD : Quoi, hélas, que se passe-t-il ?

 

MP : Votre mari vient par ici, femme, avec tous les officiers de Windsor, à la recherche d’un gentilhomme dont il dit qu’il se trouve en cette maison, avec votre consentement, pour profiter bassement de son absence.  Vous êtes perdue.

 

MD : Ce n’est pas le cas, j’espère.

 

MP : Priez le ciel que vous n’avez pas tel homme ici !  Mais il est plus que certain que votre mari arrive, avec la moitié de Windsor sur ses talons, pour rechercher un tel homme.  Je viens en avant pour vous prévenir.  Si vous vous savez innocente, hé, j’en suis bien contente.  Mais si vous avez un bon ami ici, faites-le sortir, faites-le sortir discrètement.  Ne restez pas plantée là, rassemblez tous vos esprits, défendez votre réputation, ou dites pour toujours adieu à votre vie de femme honnête.

 

MD : Que faire ?  Il y a ici un gentilhomme, mon très bon ami ; et je ne crains pas tant ma propre honte que le péril qu’il encourt. Plutôt qu’avoir mille livres, je voudrais qu’il soit hors d’ici.

 

MP : Honte à vous, ne vous perdez pas en « je voudrais » et autres « je voudrais » !  Votre époux est tout proche.  Songez à un moyen.  A l’intérieur vous ne pouvez le cacher. – Oh, comme vous m’avez abusée ! – Tenez, voici un panier. S’il est d’une corpulence raisonnable, il peut s’y glisser ; et jetez du linge sale sur lui, comme si le tout partait à la lessive.  Ou – c’est l’époque du blanchissage – faites-le porter par vos deux gens au grand Lavoir.

 

MD : Il est trop gros pour tenir la-dedans.  Que faire ?

         Falstaff se rue hors de sa cachette

 

F : Faites-moi voir, faites-moi voir. Oh, faites-moi le voir ! J’y tiendrai, j’y tiendrai.  Suivez l’avis de votre amie.  J’y tiendrai.

 

MP : Quoi, Messire John Falstaff ?  (Aparté à F)  Sont-ce vos lettres, chevalier ?

 

F (Aparté à MP) : Je t’aime, et nulle autre que toi.  Aidez-moi à sortir d’ici.  Laissez-moi me glisser là-dedans.  Jamais je ne –

         Il entre dans le panier ; elles le recouvrent de linge sale

 

MP (A R) : Aide à recouvrir ton maître, mon garçon.  Appelez vos gens, Maîtresse Dugué.  (Aparté à F)   Chevalier trompeur !

         Sort Robin

 

MD : Alors quoi, John !  Robert !  John !

         Entrent John et Robert

 

Allez, emportez ces vêtements. Vite !  Où est le balancier ?  Voyez comme vous lambinez !  Portez-les à la lavandière du grand Lavoir.  Vite !  Allons.

         Entrent D, P, C et E

 

D (A ses compagnons) : S’il vous plaît, approchez.  Si je suspecte sans motif, hé bien, moquez-vous de moi ; que je soie votre risée ; je le mérite.  (A J et R) Hé quoi ?  Où portez-vous ça ?

 

J et R : A la lavandière, en vérité.

 

MD : Hé, en quoi vous regarde où ils le portent ?  Allez donc jouer de la cornemuse.

 

D : Corne ?  Je voudrais bien me débarrasser de la corne !  Corne, corne, corne !  Oui, corne !  Je vous le garantis, corne – non pas cornemuse, mais corne de cerf – et en plein rut, vous allez voir.

         Sortent J et R avec le panier

 

Gentilshommes, j’ai rêvé cette nuit.  Je vais vous conter mon rêve. Là, là, là mes clés.  Montez à ma chambre.  Fouillez, cherchez, trouvez.  Je vous assure que nous débusquerons le renard.  Laissez-moi d’abord bloquer cette issue.

         Il ferme la porte à clé

 

Là ; maintenant échappe-toi.

 

P : Bon Maître Dugué, calmez-vous.  Vous vous faites par trop de tort.

 

D : Vrai, Maître Page.  Debout, gentilshommes, vous allez voir de l’action sous peu.  Suivez-moi, gentilshommes.

         Sort

 

E : C’est humeurs et chalousies très fantastiques.

 

C : Par Dia, ce n’est pas le mode en Angleterre.  Il n’est pas jaloux en Angleterre.

 

P : Non, suivez-le, gentilshommes.  Voyez le fruit de ses recherches.

         Sortent P, C et E

 

MP : N’y a-t-il pas excellence double dans ceci ?

 

MD : Je ne sais ce qui me plaît le plus – que mon mari soit floué, ou Messire John ?

 

MP : La frayeur qu’il a eue quand votre mari a demandé ce qui était dans le panier !

 

MD : J’ai un peu peur qu’il ait besoin d’un nettoyage ; lors le balancer à l’eau lui profitera.

 

MP : Au diable cette crapule malhonnête ! Je voudrais que tous ceux de sa sorte soient dans la même mélasse.

 

MD : Je crois que mon mari a un soupçon particulier que Falstaff était ici, car jamais je ne l’ai vu si outré dans sa jalousie jusqu’ici.

 

MP : Je vais imaginer un plan pour tester la chose, et nous nous amuserons encore de Falstaff.  Sa maladie de débauche ne répondra guère à cette seule médecine.

 

MD : Allons-nous lui envoyer cette vieille carne stupide de Maîtresse Claquelangue, et nous excuser de son plongeon, et lui donner une autre espérance et le duper avec une nouvelle punition ?

 

MP : Nous le ferons.  Mandons-le pour demain soir huit heures, pour recevoir des excuses.

         Entrent D, P, C, et E

 

D : Je n’arrive pas à le trouver.  Peut-être le coquin a-t-il eu les yeux plus grands que le ventre.

 

MP (Aparté à MD) : Vous avez entendu ça ?

 

MD : Vous en usez bellement de moi, Maître Dugué !  N’est-il pas vrai ?

 

D : Oui, c’est vrai.

 

MD : Le ciel vous fasse meilleur que vos pensées.

 

D : Amen.

 

MP : Vous vous faites là un tort terrible, Maître Dugué.

 

D : Oui, oui, il me faut le subir.

 

E :Si il y afoir quelqu’un dans la maison, et dans les chambres, et dans les coffres, et dans les placards, le ciel pardonne mes péchés à le jour du jugement.

 

C : Par Dia, moi non plus.  Il n’y a pas des personnes.

 

P : Fi, fi, Maître Dugué, n’avez-vous pas honte ?   Quel mauvais esprit, quel démon vous pousse à un pareil égarement ?  Je ne voudrais pas avoir une colère de votre sorte pour toutes les richesses du Château de Windsor.

 

D : C’est mon grand défaut, Maître Page. J’en souffre.

 

E : Vous souffrez de maufaise conscience. Votre épouse est aussi honnête ‘emme que j’en foutrais parmi cinq mille, et même cinq cents.

 

C : Par Dia, je vois que c’est une chaste femme.

 

D : Bon, je vous ai promis un dîner. Venez, venez, allons marcher dans le Parc. Je vous prie me pardonner.  Je vous ferai savoir plus tard pourquoi j’ai agi ainsi.  Venez, femme, venez, Maîtresse Page, je vous prie de me pardonner.  De tout coeur pardonnez-moi.

 

P :Rentrons, gentilshommes ; mais, croyez-m’en, nous nous gausserons de lui. Je vous invite demain matin chez moi à déjeuner.  Ensuite, nous irons ensemble tirer le moineau.  J’ai un excellent faucon pour les buissons.  Acceptez-vous ?

 

D : Tout ce que vous voudrez.

 

E : S’il y en a un, je serai le deuxième de la compagnie.

 

C : S’il y en a un ou deux, je ferai ah le trois pour la chiasse.

 

D : Allez, je vous prie, Maître Page.

         Sortent tous sauf E et C

 

E : Je vous prie maintenant, souvenir demain de l’immonde coquin, mon hôtelier.

 

C : Ca est pon.  Par Dia, de tout mon coeur.

 

E : Un immonde coquin, qu’il veut ses farces et ses moqueries.

         Sortent

 

 

III.4         Entrent Fenton et Anne Page

 

F : Je ne puis, je vois, être aimé de ton père ;

Lors ne m’envoie plus à lui, douce Annette.

 

A : Las, et donc ?

 

F :                        Hé, il te faut être toi.

Il objecte que je suis trop bien né,

Et que, mon état grevé de dépenses,

Je veux le guérir grâce à sa richesse.

En sus, autres obstacles il met devant moi –

Mes excès passés, ma folle compagnie ;

Et me dit que c’est chose inacceptable

Que je ne t’aime que pour mon intérêt.

 

A : Peut-être dit-il vrai.

 

F : Non, le ciel me favorise à l’avenir !

Quoique, j’avoue que l’argent de ton père

Me fit tout d’abord te courtiser, Anne ;

Mais, ce faisant, te trouvai valoir plus

Que pièces d’or ou gros sacs d’argent scellés.

Et ce sont ces mêmes richesses en toi-même

Que lors je vise.

 

A :                       Noble Maître Fenton,

Cherchez quand même l’amour de mon père, faites.

Si opportunité et humble cour

Ne peuvent le gagner, lors – écoutez-moi.

         Ils parlent à l’écart

         Entrent Fu, Fl et MC

 

Fu : Arrêtez leur discussion, Maîtresse Claquelangue. Mon parent parlera pour lui-même.

 

Fl : J’en ferai comme je peux, du lard ou du cochon.  Par l’oeil de Dieu, ce n’est que tenter le coup.

 

Fu : Ne vous laissez pas impressionner.

 

Fl : Non, elle n’ira pas m’impressionner.  De cela peut me chaut, mais de ce que j’ai peur.

 

MC (A Anne) : Oyez, Maître Flandrin voudrait vous dire un mot.

 

A : J’arrive. (Aparté)  Ceci est le choix de mon père.

Oh, quel monde d’ignobles, disgracieux défauts

Semble beau dans trois mille livres par an !

 

MC : Et comment va ce bon Maître Fenton ?   Je vous prie, un mot avec vous..

         Ils parlent à l’écart

 

Fu : Elle arrive.  Va vers elle, cousin.  Ô mon garçon, tu as eu un père !

 

Fl : J’ai eu un père, Maîtresse Anne.  Mon oncle peut vous conter joyeusetés sur lui.  S’il vous plaît, mon oncle, contez à Maîtresse Anne cette bonne farce, quand mon père vola deux oies en un enclos, bon oncle.

 

Fu : Maîtresse Anne, mon parent vous aime.

 

Fl : Pour ça oui, tout comme j’aime toute femme dans le comté.

 

Fu : Il vous fera une existence de dame.

 

Fl : Pour ça oui, qu’ils y viennent tous, ces petits marquis, en-dessous du rang de hobereau.

 

Fu : Il vous fera une rente de cent cinquante livres.

 

A : Bon Maître Futile, laissez-le faire sa propre cour.

 

Fu : Bonne mère, je vous en remercie ; je vous dis merci de ce bon réconfort.  Elle vous demande, cousin.  Je vous laisse.

 

A : Lors, Maître Flandrin –

 

Fl : Lors, bonne Maîtresse Anne.

 

A : Quelles sont vos volontés ?

 

Fl : Mes volontés ?  Par le petit coeur de Dieu, ça c’est vraiment farce !  Je n’ai encore jamais fait mon testament, j’en remercie le ciel.  Je ne suis pas créature si mal en point, j’en loue les cieux.

 

A : Je veux dire, Maître Flandrin, que voulez-vous de moi ?

 

Fl : En vérité, pour moi-même, je voudrais peu ou rien de vous.  Votre père et mon oncle ont entrepris des pourparlers.  Si c’est là ma chance, fort bien ; sinon, béni soit l’heureux élu.  Ils peuvent vous en dire mieux que moi sur l’affaire. Vous pouvez demander à votre père ; le voici qui vient.

         Entrent P et MP

 

P : Lors, Maître Flandrin ; aime-le, ma fille Anne –

Hé quoi ?  Que fait Maître Fenton ici ?

C’est mal, monsieur, de rôder près de chez moi.

Je vous ai dit, monsieur, ma fille est prise.

 

Fe : Voyons, Maître Page, ne soyez colère.

 

MP : Bon Maître Fenton, n’approchez ma fille.

 

P : Elle n’est pas pour vous.

 

Fe : Monsieur, écoutez.

 

P :                                 Non, Maître Fenton.

Maître Futile, et fils Flandrin, rentrons.

Sachant mon choix, vous me faites tort, Maître Fenton.

         Sortent P, Fu et Fl

 

MC : Parlez à Maîtresse Page.

 

Fe : Bonne Maîtresse Page, de ce que j’aime votre fille

Aussi honorablement que je l’aime,

Par force, contre tous obstacles et manières,

Je dois brandir la flamme de mon amour

Et tenir bon.  Que j’aie votre faveur.

 

A : Chère mère, ne me mariez à l’autre idiot.

 

MP : Je n’y tiens pas – je te cherche meilleur époux.

 

MC : C’est mon maître, Maître le Docteur.

 

A : Las, je préférerais être enterrée vive,

Et lapidée à mort à coups de navets.

 

MP : Va, ne t’inquiète pas.  Bon Maître Fenton,

Je ne serai votre alliée, ni votre ennemie.

De ma fille je saurai comme elle vous aime,

Et de ce qu’elle en dit, je ferai mon choix.

D’ici là adieu, monsieur.  Il faut qu’elle

Rentre.  Sinon son père va se fâcher.

 

Fe : Adieu, bonne maîtresse.  Adieu, mon Annette.

         Sortent MP et A

 

MC : Ca, c’est mon ouvrage.  « Non mais, » que j’ai dit, « vous allez jeter votre fille à la tête d’un idiot, et d’un docteur ?  Regardez du côté de Maître Fenton. »  C’est moi qui ai tout fait.

 

Fe : Merci, et je prierai pour toi ce soir.

Donne à mon Anne cette bague . Voici pour toi.

 

MC : Pour ça que le ciel t’envoie bonne fortune !                        (Sort Fenton)

Ce bon coeur qu’il a. Une femme irait traverser le feu et l’eau pour un tel bon coeur.  Mais pourtant je voudrais que mon maître ait Maîtresse Anne ; ou que Maître Flandrin l’ait ; ou, en vérité, je voudrais que Maître Fenton l’ait.  Je ferai ce que je peux pour tous les trois, car je l’ai promis, et je tiendrai parole – mais tout spécieusement pour Maître Fenton.  Bon, je dois aller voir Messire John Falstaff pour une autre commission de la part de mes deux maîtresses.  Quelle bête je fais de lambiner !

         Sort

 

 

III.5         Entrent Falstaff et Bardolph

 

F : Bardolph, je dis !

 

B : Présent, monsieur.

 

F : Va me quérir un litre de blanc – mets-y une tranche de pain grillé.

         Sort B

 

Ai-je vécu pour être trimballé dans un panier comme une brouettée d’abats de boucher ?  Et être jeté dans la Tamise ?  Eh bien, si l’on me refait pareil coup, je me ferai ôter et beurrer la cervelle, et la donnerai à un chien en guise d’étrennes.  Les crapules m’ont déversé en douce dans le fleuve avec aussi peu de remords que s’ils avaient noyé les chiots d’une chienne aveugle, quinze à la portée. Et vous pouvez savoir d’après ma taille que j’ai une certaine alacrité à sombrer. Si le fond avait été aussi bas que l’enfer, je me noyais.  Je me serais noyé, sauf que la rive était en pente douce et peu élevée – une mort que j’abhorre, car l’eau vous enfle un homme, et quel air j’aurais eu en étant tout enflé !  Une montagne de pourriture.

         Entre Bardolph avec vin blanc

 

B : Il y a là Maîtresse Claquelangue, monsieur, pour vous parler.

 

F : Allons, laisse-moi verser un peu de blanc à la santé de l’eau de la Tamise, car j’ai la panse aussi froide que si j’avais avalé des boules de neige en guise de pilules à rafraîchir les reins.  Fais-la entrer.

 

B : Entrez, la femme.

         Entre MC

 

MC : Avec votre permission ; je vous demande pardon.  Le bonjour à votre grâce.

 

F : Emporte ces gobelets.  Va, prépare-moi deux litres de blanc, et à point.

 

B : Avec des oeufs, monsieur ?

 

F : Pur.  Pas de sperme de poulette dans mon breuvage.                      (Sort B)

Et alors ?

 

MC : Bonne mère, monsieur, je viens voir votre grâce de la part de Maîtresse Dugué.

 

F : Maîtresse Dugué ?  J’ai eu bien assez du gué.  J’ai été jeté au gué.  J’ai la panse pleine du gué.

 

MC : Trois fois hélas, la bonne dame, ce n’était pas sa faute. Elle ne cesse d’en fustiger ses gens ; ils se sont trompés d’érection.

 

F : Tout comme moi, d’aller croire à la promesse d’une femme stupide.

 

MC : Eh bien, elle s’en mord les doigts, monsieur, que ça vous en ferait mal au coeur de le voir.  Son mari part ce matin tirer le moineau.  Elle désire que vous reveniez la voir entre huit et neuf. Je dois lui porter rapidement la réponse. Elle vous fera des excuses, je vous assure.

 

F : Bon, j’irai la voir.  Dis-le lui, et prie-la de penser à ce qu’est un homme.  Qu’elle songe à sa fragilité, et ensuite qu’elle juge de mon mérite.

 

MC : Je lui dirai.

 

F : Fais-le.  Entre neuf et dix, dis-tu ?

 

MV : Huit et neuf, monsieur.

 

F : Bon, va-t-en.  J’y serai.

 

MC : La paix sur vous, monsieur.                                                   (Sort)

 

F : Je m’étonne de n’avoir point de nouvelles de Maître Duru.  Il m’a fait mander de ne pas bouger d’ici.  J’aime bien son argent.  Ah, le voilà qui vient.

         Entre Dugué déguisé en Duru

 

D : Dieu vous bénisse, monsieur.

 

F : Alors, Maître Duru, vous venez pour savoir ce qu’il en advint entre moi et la femme de Dugué ?

 

D : Tel, en vérité, Messire John, est mon propos.

 

F : Maître Duru, je ne vous mentirai point.  J’étais chez elle à l’heure convenue.

 

D : Et avez-vous réussi, monsieur ?

 

F : Fort mal, Maître Duru.

 

D : Comment cela, monsieur ?  A-t-elle changé d’avis ?

 

F : Non, Maître Duru, mais son sournois d’encorné de mari, Maître Dugué, marinant dans une constante crainte jalouse, m’arrive dessus dans l’instant de notre rencontre, après que nous nous soyons enlacés, mignardés, protesté grand amour, et, comme qui dirait, dévidé le prologue de notre petite comédie ; et sur ses talons toute une racaille de ses congénères, poussés et portés à venir là par sa colère, et, en vérité, fouiller la maison en quête de l’amant de sa femme.

 

D : Quoi ?   En votre présence ?

 

F : En ma présence.

 

D : Et il vous a cherché, et ne vous a pas trouvé ?

 

F : Vous saurez tout.  La chance aidant, surgit une certaine Maîtresse Page, qui révèle l’arrivée de Dugué, et, entre son habileté et l’affolement de la femme de Dugué, elles me firent sortir dans un panier à linge.

 

D : Un panier à linge ?

 

F : Par le Tout-Puissant, un panier à linge.  M’y fourrèrent avec des chemises et blouses crasseuses, des chaussettes, des bas puants, des nappes graisseuses, que, Maître Duru, cela en faisait la mixture la plus infecte de fétides odeurs qui jamais violenta une narine.

 

D : Et vous y êtes resté combien de temps ?

 

F : Ah ça, vous allez entendre, Maître Duru, ce que j’ai enduré afin d’amener cette femme à mal agir pour votre bien.  Etant ainsi coincé dans le panier, une paire de larbins de Dugué, ses gens, furent ameutés par leur maîtresse afin de m’emporter sous couvert de linge sale au grand Lavoir.  Ils me hissèrent sur leurs épaules, croisèrent à la porte leur canaille de jaloux de maître, qui leur demanda une fois ou deux ce qu’il y avait dans leur panier.  Je tremblais de peur que le coquin furieux n’aille le fouiller ; mais le Destin, ordonnant qu’il soit cocu, retint sa main.  Bon, il poursuivit ses recherches, et moi je partis comme linge sale.  Mais notez la suite, Maître Duru. J’ai souffert les affres de mille morts : d’abord, une frayeur insupportable d’être découvert par une pourriture de bélier jaloux et la clochette au cou ; ensuite, d’être plié comme une bonne lame de Bilbao, en arceau de tonneau, pommeau à la pointe, talons à la tête ; et puis, d’être mis en fût, comme forte liqueur, avec du linge puant qui pourrissait dans son jus.  Pensez-y, un homme de ma constitution – pensez-y – qui suis aussi sensible à la chaleur que du beurre ; un homme de constante dissolution et fondant comme neige au soleil.  Ce fut miracle d’échapper à la suffocation.  Et au plus fort de ce bain marri, quand j’étais plus qu’à moitié mitonné dans la graisse, comme un plat flamand, d’être jeté dans la Tamise, et refroidi, tout brûlant, en un tel bouillonnement, comme un fer à cheval.  Pensez-y – un grand pshhhh ! – pensez-y, Maître Duru !

 

D : En toute bonne tristesse, monsieur, je suis désolé que pour moi vous ayez souffert tout cela.  Mes espérances, alors, sont sans espoir.  Vous ne l’entreprendrez plus ?

 

F : Maître Duru, on me jettera dans l’Etna, comme je l’ai été dans la Tamise, avant que je renonce.  Son mari ce matin est allé tirer le moineau.  J’ai reçu d’elle un autre message pour un rendez-vous.  Entre huit et neuf est l’heure convenue, Maître Duru.

 

D : Il est déjà passé huit heures, monsieur.

 

F : Vraiment ?  Je vais donc me rendre à mon rendez-vous.  Revenez me voir à votre guise, et vous saurez mes progrès ; et le couronnement de la conclusion sera que vous jouirez d’elle.  Adieu.  Elle sera vôtre, Maître Duru ; Maître Duru, vous cocufierez Dugué.

         Sort

 

D : Hum !  Ha !  Aurais-je la berlue ?  S’agit-il d’un rêve ?  Est-ce que je dors ?  Maître Dugué, réveille-toi, réveille-toi, Maître Dugué !  On fait une boutonnière à ton meilleur manteau, Maître Dugué.  Voilà ce que c’est d’être marié ; voilà ce que c’est d’avoir linge et paniers à linge !  Bien, je me proclamerai ce que je suis.  Cette fois je vais pincer ce débauché.  Il se trouve chez moi. Il ne peut pas m’échapper. Ce n’est pas possible.  Il ne peut se glisser dans un porte-monnaie, ni dans une boîte à poivre.  Mais, pour que le démon qui le mène n’aille l’aider, je fouillerai tous les recoins, même les plus impensables.  Bien que je ne puisse éviter ce que je suis, je ne me résignerai pas à être ce que je veux pas.  Si j’ai des cornes à rendre fou, que le proverbe lors soit mien – je serai fou cornu.

         Sort

*

 

IV.1         Entrent MP, MC, et William

 

MP : Est-il déjà chez Maître Dugué, crois-tu ?

 

MC : Sûr qu’il y est à cette heure, ou y sera sous peu.  Mais de vrai, il est fou audacieux qu’on l’a jeté à l’eau.  Maîtresse Dugué veut vous voir de suite.

 

MP : Je la verrai tantôt – simplement, j’accompagnerai mon jeune homme à l’école.  Guettez d’où vient son maître.

         Entre Messer Hugues

 

C’est jour de vacances, je vois.  Alors, Messer Hugues, pas d’école aujourd’hui ?

 

E : Non.  Maître Flandrin est demandé vacances pour les garçons.

 

MC : Béni soit son coeur !

 

MP : Messer Hughes, mon époux dit que mon fils n’avance pas du tout dans ses études.  S’il vous plaît, interrogez-le un peu sur son latin.

 

E : Viens ici, William.  Redresse la tête.  Viens.

 

MP : Allons, vilain.  Redresse la tête.  Réponds à ton maître, n’aie pas peur.

 

E : William, combien de nombres est dans les noms ?

 

W : Deux.

 

MC : En vérité, je pensais qu’il y avait un nombre en plus, parce qu’on parle des « noms de Dieu ».

 

E : Silence vos caquetages.  Qu’est-ce que « beau », William ?

 

W : Pulcher.

 

MV : Poules chères !  Il y a des choses plus belles que les poules de luxe, pour sûr.

 

E : Vous êtes une ‘emme très ignorance.  Je vous prie de vous taire.  Qu’est lapis, William ?

 

W : Une pierre.

 

E : Et qu’est « une pierre », William ?

 

W : Un caillou.

 

E : Non, c’est lapis.  Je te prie le rappeler dans ton cerfeau.

 

W : Lapis.

 

E : Ca est un bon William.  C’est qui, William, qui prête des articles ?

 

W : Les articles sont empruntés au pronom, et doivent être ainsi déclinés : Singulariter, nominativo, hic, haec, hoc.

 

E : Nominativo, hig, hag, hog.  S’il te plaît, note : genitivo, hujus.  Bien, quel est ton cas accusatif ?

 

W : Accusativo, hinc.

 

E : Je vous prie avoir votre mémoire, mon enfant.  Accusativo, hunc, hanc, hoc.

 

MV : « Hoc, hic hoc », c’est hoquet en latin, ça je vous le garantis.

 

E : Arrêtez vos bafardages, ‘emme.  Qui est le cas focatif, William ?

 

W : O – vocativo, O.

 

E : Rappelle-toi, William.  Focatif est caret.

 

MV : Même que ça donne de beaux yeux et que ça rend aimable.

 

E : ‘Emme, suffit.

 

MP : Paix ! 

 

E : Quel est votre cas génitif pluriel, William ?

 

W : Cas génitif ?

 

E : Oui.

 

W : Génitif – horum, harum, horum.

 

MV : Vengeance sur le cas des harems !  Fi donc !  N’en parle jamais, mon enfant, si qu’on y boit en plus !

 

E : Honte à vous, ‘emme.

 

MV : Vous faites mal d’enseigner à l’enfant des mots pareils.  Il lui enseigne le vice, glouglou et zig-zig, ce qu’ils feront bien assez vite tout seuls, et à vouloir du rhum.  Fi, honte à vous !

 

E : ‘Emme, tu es des folles ?  Tu n’as pas compréhension pour tes cas et les nombres des genres ?  Tu es chrétine bête créature autant que je peux désirer.

 

MP : Je te prie de te taire.

 

E : Montre-moi maintenant, William, quelques déclinaisons de tes pronoms.

 

W : A dire vrai, j’ai oublié.

 

E : C’est qui, quae, quod.  Si tu oublies tes quis, tes quaes, et tes quods, tu dois être fouetté sur ton derrière tout nu.  Va jouer.  Va.

 

MP : Il est plus instruit que je ne pensais.

 

E : Il est une bonne mémoire éveillée.  Bonne journée, Maîtresse Page.

 

MP : Adieu, bon Messer Hughes.                                                     (Sort E)

On rentre, mon garçon.  Viens, ne traînons pas plus.

         Sortent

 

 

IV.2 Entrent Falstaff et Maîtresse Dugué

 

F : Maîtresse Dugué, votre désolation a passé ma patience. Je vois bien que vous êtes empressée en amour, et je professe réciprocité à un cheveu près, non seulement, Maîtresse Dugué, dans la simple tâche d’amour, mais dans toutes les formalités, démonstrations et cérémonials de la chose.  Mais êtes-vous sûre de votre époux à présent ?

 

MD : Il est occupé à tirer le moineau, doux Messire John.

 

MP (Dedans) : Et alors, commère Dugué ?  Et alors ?

 

MD : Allez dans la chambre, Messire John.

         Sort F

         Entre MP

 

MP : Hé bien, ma douce, qui est au logis en dehors de toi ?

 

MD : Hé mais, rien que mes propres gens.

 

MP : Vraiment ?

 

MD : Non, certes.  (Aparté à MP)  Parlez plus fort.

 

MP : En vérité, je suis bien contente que vous n’avez personne ici.

 

MD : Pourquoi ?

 

MP : Hé mais, femme, votre mari est à nouveau dans ses fureurs bizarres. Il est en pleine discussion avec mon mari juste là, fulmine ainsi contre l’engeance mariée, maudit ainsi les filles d’Eve sous toutes leurs couleurs, et se frappe ainsi le front, en criant, « Elles poussent, elles poussent ! », que toute folie que j’ai jamais vue jusqu’ici semblait douceur d’agneau, civilité et retenue, comparée à cette rage où il se trouve.  Je suis contente que le gros chevalier ne soit pas ici.

 

MD : Quoi, parle-t-il de lui ?

 

MP : De rien d’autre, et jure qu’on l’a transporté, la dernière fois qu’il l’a cherché, dans un panier ; affirme à mon mari qu’il est ici en ce moment, et l’a arraché, lui et ses compagnons, à leurs délassements pour une nouvelle fois tester ses soupçons.  Mais je suis contente que le chevalier ne soit pas ici.  A présent il constatera ses propres égarements.

 

MD : Est-il encore loin, Maîtresse Page ?

 

MP : Tout proche, juste au bout de la rue.  Il sera ici sous peu.

 

MD : Je suis perdue.  Le chevalier est ici.

 

MP : Hé, c’est alors pour vous l’opprobre absolu, et lui est un homme mort.  Quel genre de femme êtes-vous ?  Qu’il s’en aille, qu’il s’en aille ! Plutôt honte que meurtre.

 

MD : Par où le faire sortir ?  Comment puis-je m’en débarrasser ?  Vais-je le remettre dans le panier ?

         Entre Falstaff

 

F : Non, plus question de panier pour moi.  Ne puis-je sortir avant qu’il n’arrive ?

 

MP : Hélas, trois des frères de Maître Dugué surveillent la porte, pistolet au poing, pour que nul ne sorte.  Autrement vous pourriez filer avant son arrivée.  Mais que faites-vous ici ?

 

F : Que vais-je faire ?   Je vais me faufiler par la cheminée.

 

MD : Ils ont l’habitude d’y décharger leurs armes à tirer les moineaux.

 

MP : Glissez-vous dans le four.

 

F : Où est-il ?

 

MD : Il ira y fouiner, je vous en donne ma parole.  Nul placard, coffre, malle, puits, cave, qu’il n’ait en mémoire tous ces endroits, et qu’il n’aille systématiquement les fouiller.  Il n’est aucun moyen de vous cacher dans la maison.

 

F : Alors je sortirai.

 

MP : Si vous sortez tel quel, vous êtes mort, Messire John.  A moins de sortir déguisé –

 

MD : En quoi pourrions-nous le déguiser ?

 

MP : Trois fois hélas, je n’en sais rien.  Il n’y a pas de robe de femme assez ample pour lui.  Autrement, il pourrait mettre un chapeau, un fichu et un châle, et ainsi s’échapper.

 

F : Mes doux coeurs, trouvez quelque chose.  N’importe quelle extravagance plutôt qu’un drame.

 

MD : La tante de ma servante, la grosse femme de Brenfort, a une robe là-haut.

 

MP : Parole, elle lui servira.  Elle est aussi grosse que lui ; et il y a son chapeau à franges et son fichu aussi.  Courez à l’étage, Messire John.

 

MD : Allez, allez, doux Messire John.  Maîtresse Page et moi chercherons un châle pour votre tête.

 

MP : Vite, vite !  Nous venons vous vêtir.  En attendant, passez la robe.

         Sort F

 

MD : J’aimerais que mon mari le rencontre sous cette dégaine.  Il ne peut pas sentir la vieille de Brenfort.  Il jure que c’est une sorcière, lui a interdit mon logis, et a menacé de la battre.

 

MP : Le ciel le guide vers le bâton de ton mari, et le diable guide son bâton ensuite !

 

MD : Mais est-ce que mon mari arrive ?

 

MP : Oui, et il ne plaisante pas, et parle aussi du panier, quelle que soit la manière dont il est au courant.

 

MD : Nous verrons quant à ça, car je vais instruire mes gens de porter à nouveau le panier, et de le croiser à la porte, comme la dernière fois.

 

MP : Sûr, mais il sera là dans un instant.  Allons l’attifer comme la sorcière de Brenfort.

 

MD : Je m’en vais d’abord dire à mes gens ce qu’ils doivent faire du panier.  Allez là-haut.  Je lui porte du linge sans tarder..

 

MP : Qu’il soit pendu, la canaille débauchée !  Nous pouvons assez lui en faire voir.

Nous laisserons preuve, de ce que nous ferons,

Qu’épouses, quoique joyeuses, sont chastes au fond.

Nous n’allons pas souvent nous débaucher,

C’est vrai : « A porc discret toute la pâtée. »                                        (Sortent)

         Entrent John et Robert

 

MD : Allez, messieurs reprenez le panier sur vos épaules.  Votre maître est à la porte.  S’il vous dit de le poser, obéissez-lui.  Vite, allez-y.

         Sort

 

J : Allez, viens, ho hisse.

 

R : Prie le ciel qu’il ne soit pas de nouveau tout plein de chevalier.

 

J : J’espère que non.  Je préférerais encore porter autant de plomb.

         Entrent D, P, Fu, C et E

 

D : Bon, mais si ça s’avère exact, Maître Page, avez-vous moyen dès lors de retirer votre accusation de folie ?  Posez le panier, scélérats.  Qu’on fasse venir ma femme.  Une jeunesse dans un panier !  Ô racailles d’entremetteurs !  Il y a toute une bande, un gang, une meute, un complot contre moi. Maintenant le démon va connaître la honte.  Hé quoi, femme, que je dis !  Venez, montrez-vous !  Regardez quels honnêtes fripes vous expédiez au blanchissage !

 

P : Hé mais, ceci passe les bornes, Maître Dugué. Plus question de vous laisser délirer.  Il faut vous ligoter.

 

E : Quoi, ça est des fous.  Ca est comme un chien enragé.

 

Fu : Vraiment, Maître Dugué, ce n’est pas bien, vraiment.

 

D : J’en dis autant, monsieur.

         Entre MD

 

Venez ici, Maîtresse Dugué.  Maîtresse Dugué, la chaste épouse, l’épouse pudique, la vertueuse créature, qui a pour mari un idiot jaloux !  Je soupçonne sans motif, maîtresse, n’est-ce pas ?

 

MD : Le ciel m’en soit témoin, vous le faites, si vous me soupçonnez d’un quelconque méfait.

 

D : Bien dit, d’un bel aplomb. – Continuez comme ça.  Venez ici, coquin !

         Il tire des vêtements du panier

 

P : C’en est trop !

 

MD : N’avez-vous pas honte ?   Laissez ces vêtements tranquilles.

 

D : Je m’en vais vous dénicher sous peu.

 

E : C’est déraisonnable.  Allez-vous soulever les habits de votre femme ?  Arrêtez.

 

D : Videz le panier, vous dis-je.

 

MD : Pourquoi, mon mari, pourquoi ?

 

D : Maître Page, aussi vrai que je suis homme, quelqu’un est sorti hier de cette maison dans ce panier.  Pourquoi n’y serait-il pas à nouveau ?  Je suis sûr qu’il se trouve en mon logis.  Mes informations sont exactes.  Ma jalousie est motivée.  Sortez-moi tout ce linge.

 

MD : Si vous y trouvez un homme, il mourra écrasé comme une puce.

 

P : Il n’y a aucun homme.

 

Fu : Par ma parole d’honneur, ça n’est pas bien, Maître Dugué.  C’est une disgrâce pour vous.

 

E : Maître Dugué, vous devez prier, et pas suivre les lubies de votre coeur.  Ca est des jalousies.

 

D : Hé bien, il n’y est pas, celui que je cherche.

 

P : Non, ni nulle part ailleurs que dans votre tête.

 

D : Aidez à fouiller ma maison cette fois encore.  Si je ne trouve pas ce que je cherche, n’admettez nulle excuse à mon extravagance.  Que je demeure à jamais votre tête de turc.  Qu’on aille dire de moi, « Jaloux comme Dugué, qui cherchait une noisette creuse comme amant de sa femme ».  Epaulez-moi encore une fois.  Encore une fois cherchez avec moi.

         Sortent J et R avec le panier

 

D : La vieille, là !  Qui est cette vieille là ?

 

MD : Hé quoi, c’est la tante de ma servante, de Brenfort.

 

D : Une sorcière, une ribaude, une vieille ribaude pleine de manigances !  Ne lui ai-je pas interdit ma maison ?  Elle joue l’entremetteuse, c’est bien ça ?  Nous sommes des hommes simples ; nous ignorons ce qui doit arriver par l’art des astrologues. Elle opère par charmes, par sorts, par signes ; et telle escroquerie dépasse notre entendement – nous en ignorons tout. Descends, sorcière, vieille carne, toi.  Descends, je te dis !

 

MD : Non, mon bon doux époux ! – Bons gentilshommes, ne le laissez pas frapper la vieille femme.

         Entre Falstaff habillé en femme, et MP

 

MP : Venez, bonne Mère Fessue, venez, donnez-moi votre main.

 

D : Je m’en vais vous la fesser

         Il bat Falstaff

 

Hors de chez moi, sorcière, carne, saleté, putain, charogne !  Dehors, dehors !  Que je vais te jeter des sorts, et te dire la bonne aventure.

         Sort Falstaff

 

MP : N’avez-vous pas honte ?  M’est avis que vous avez tué la pauvre femme.

 

MP : Non mais, il est bien parti pour. – C’est tout à votre crédit.

 

D : Au diable, sorcière !

 

E : Entre oui et non, je pense que la ‘emme est vraiment une sorcière.  Je n’aime pas quand une ‘emme a une grand parbe.  Je aperçois une grand parbe sous le châle.

 

D : Suivrez-vous, gentilshommes ?  Je vous en supplie, suivez.  Voyez le dénouement de ma jalousie. Si ainsi j’aboie pour rien, ne vous fiez jamais plus à moi quand j’annoncerai une piste.

 

P : Suivons sa lubie un peu plus.  Venez, messieurs.

         Sortent D, P, C et E

 

MP : Croyez m’en, il l’a étrillé que c’en est pitié.

 

MD : Non, par notre sainte messe, il ne l’a pas fait.  Il l’a étrillé que ce n’en est pas pitié, à mon avis.

 

MP : Je ferai bénir et pendre le bâton au-dessus de l’autel.  Il a rendu service fort méritoire.

 

MD : Qu’en pensez-vous ?  Pouvons-nous, avec la garantie de chastes femmes et le témoignage d’une bonne conscience, le harceler encore de notre vengeance ?

 

MP : L’esprit de luxure l’a sûrement quitté, terrifié.  Si le diable n’en veut pas, en pleine possession et de plein droit, il ne nous approchera plus, je pense, pour essayer d’user de nous.

 

MD : Dirons-nous à nos époux comme nous l’avons servi ?

 

MP : Oui, pour sûr, ne serait-ce que pour extirper les lubies de la cervelle de votre époux. S’ils peuvent décider en leur coeur que le pauvre gros chevalier sans vertu soit davantage affligé,  nous deux en resterons les organisatrices.

 

MD : Je garantirai qu’ils lui feront publiquement honte, et je pense que la farce serait sans fin s’il n’était publiquement humilié.

 

MP : Lors venez, mettons-nous à l’ouvrage.  Travaillons la chose.  Je veux battre le fer tant qu’il est chaud.

         Sortent

 

 

IV.3         Entrent Hôtelier et Bardolph

 

B : Monsieur, les Germains désirent avoir trois de vos chevaux.  Le Duc lui-même sera demain à la cour, et ils vont à sa rencontre.

 

H : Quel genre de duc est-ce là, qui vient en catimini ?  On ne m’en a rien dit à la cour.  Laisse-moi parler aux gentilshommes.  Ils parlent français ?

 

B : Oui, monsieur.  Je vais les appeler.

 

H : Ils auront mes chevaux, mais ça leur coûtera gros.  Je m’en vais les saler.  Ils occupent toute mon auberge depuis une semaine. J’ai dû refuser mes autres clients.  Il faut qu’ils crachent au bassinet.  Je vais les saler.  Viens.

         Sortent

 

 

IV.4         Entrent P, D, MP, MD, et E

 

E : Ca est une des meilleures discrètes de ‘emme que j’ai jamais vue.

 

P : Et il vous a envoyé à toutes deux ces lettres en même temps ?

 

MP : Dans l’espace d’un quart d’heure.

 

D : Pardon, femme.  Désormais fais comme tu veux.

Plutôt soupçonner le soleil de froid

Que toi de luxure.  Ton honneur se tient,

Pour lui qui naguère fut un hérétique,

Ferme comme foi.

 

P :                        Bien, fort bien.  Suffit.

N’allez point trop en faire en soumission

Autant qu’en offense. 

Mais tramons plus avant.  Que nos épouses

Une fois de plus, pour qu’on se moque de nous,

Prennent rendez-vous avec ce vieux pourceau,

Qu’on l’y pince et qu’il en soit disgracié.

 

D : Il n’y a pas mieux que ce qu’elles ont dit.

 

P : Comment ?  Lui faire savoir qu’elles le rencontreront dans le Parc à minuit ?  Fi donc, il n’ira pas.

 

E : Vous dites qu’il a été jeté dans les fleuves, et féroce étrillé comme vieille ‘emme.  Je crois qu’il devrait être terreurs en lui, qu’il n’irait pas. Je pense que sa chair est punie ; il n’aura plus désirs.

 

P : Je le pense aussi.

 

MD : Songez quoi en faire quand il s’y rendra,

Et nous deux laissez-nous l’y faire aller.

 

MP : Un vieux conte dit que Herne le Chasseur,

Jadis garde-chasse en forêt de Windsor,

Durant tout l’hiver, à minuit sonnée,

Tourne autour d’un chêne, avec haute ramure ;

Et détruit l’arbre, ensorcelle le bétail ;

Les vaches donnent du sang, lui agite une chaîne

De façon des plus hideuses et horribles.

Vous connaissez l’histoire, et savez bien

Que les aïeux niais et superstitieux

Acceptèrent et transmirent jusqu’à nos jours

Le conte d’Herne le Chasseur comme véridique.

 

P : Hé, il n’en manque pas beaucoup qui redoutent

D’en pleine nuit passer près du chêne à Herne.

Mais ensuite ?

 

MD :                             Bonne mère, c’est là notre plan :

Ce Falstaff au chêne nous rencontrera,

Déguisé comme Herne, grandes cornes sur la tête.

 

P : Hé bien, n’ayons aucun doute qu’il viendra.

Et quand sous cette forme vous l’aurez mené,

Que faire de lui ?  Quelle est votre intention ?

 

MP : Cela aussi nous y avons pensé ; donc :

Annette Page ma fille, et mon garçonnet,

Et trois de même taille, nous nous déguiserons

En lutins, en elfes et fées, vert et blanc,

Des serpentins et bougeoirs sur la tête,

Et des crécelles à la main.  D’un coup, quand

Falstaff, elle, et moi nous serons rejoints,

Qu’ils surgissent d’un coup d’une fosse à sciure.

Et braillent à tue-tête.  Les apercevant,

Nous deux en grande frayeur nous enfuirons.

Lors que tous fassent une ronde autour de lui,

Et, en bonnes fées, pincent l’impur chevalier,

Et demandent pourquoi, en cette heure féerique,

Leurs sentiers si sacrés il ose fouler

Sous forme profane.

 

MD :                             Jusqu’à ce qu’il avoue,

Que les prétendues fées le pincent au sang,

Et le brûlent de leurs bougeoirs.

 

MP :                                       Qu’il avoue,

Tous viendront décorner ce mauvais esprit,

Le huant jusqu’à Windsor.

 

D :                                          Les petits

Doivent bien répéter, sinon c’est manqué.

 

E : J’apprendrai aux enfants leurs comportements, et je ferai le babouin aussi, pour brûler le chevalier avec mon pougeoir.

 

D : C’est parfait.  Je leur achèterai des masques.

 

MP : Mon Annette sera reine de toutes les Fées,

Superbement vêtue d’une robe blanche.

 

P : Cette soie, je l’achèterai.  (Aparté)  Et en l’occasion,

Maître Flandrin enlèvera mon Annette

Et l’épousera.  (Aux autres) Allez mander Falstaff.

 

D : Non, j’irai le voir sous le nom de Duru.

Il me dira ses plans.  Sûr, il viendra.

 

MP : Nulle crainte.  Allez quérir des accessoires

Et des costumes pour nos fées.

 

E : Mettons-nous à l’ouvrage.  C’est des plaisirs atmirables et très honnêtes coquinages.

         Sortent P, D et E

 

MP : Allez, Maîtresse Dugué,  Mandez Claquelangue

A Messire John, pour connaître ses plans.

         Sort MD

 

Je vais au docteur.  Il a ma faveur,

Et nul autre, pour épouser Anne Page.

Ce Flandrin, malgré ses terres, est un niais ;

Et c’est lui que mon époux favorise.

Le docteur est aisé, et ses amis

Bien en cour.  A lui elle sera mariée,

Quand mille seigneurs viendraient la réclamer

         Sort

 

 

IV.5  Entrent Hôtelier et Simplet

 

H : Que veux-tu, butor ?  Quoi donc, grosse couenne ?  Parle, énonce, exprime ; bref, court, vite, fissa.

 

S : Bonne mère, monsieur, je viens parler à Messire John Falstaff de la part de Maître Lemince.

 

H : Voilà sa chambre, son logis, son castel, son lit dressé, son lit à roulettes.  Sur ses murs est peinte l’histoire du fils prodigue, tout frais tout neuf.  Va, frappe et appelle.  Il te répondra en vrai cannibale.  Frappe, te dis-je.

 

S : Il y a une vieille femme, une grosse femme, qui est montée à sa chambre.  Je me permettrai d’attendre, monsieur, qu’elle redescende.  Je viens lui parler à elle, en fait.

 

H : Ha !  Une grosse femme ?   Il se peut que le chevalier se fasse plumer. Je vais appeler.  Vaillant chevalier !  Vaillant Messire John !  Donne martialement du poumon !  Es-tu là ?   C’est ton hôtelier, ton bon Ephésien, qui appelle.

 

F (En haut) : Eh bien quoi, mon hôtelier ?

 

H : Il y a là un bohémien tartare, un sauvage qui attend que descende ta grosse femme.  Laisse-la descendre, mon vaillant, laisse-la descendre.  Mon établissement est honorable.  Fi des portes closes !

         Entre F

 

F : Il y avait, mon hôtelier, une grosse vieille avec moi juste à l’instant, mais elle est partie.

 

S : S’il vous plaît, monsieur, n’était-ce pas la sorcière de Brenfort ?

 

F : Oui, par la madone, c’est bien ça, crétin invétéré.  Que lui veux-tu ?

 

S : Mon maître, monsieur, mon maître Flandrin l’a envoyée chercher, l’ayant aperçue dans la rue, pour savoir, monsieur, si un certain Nym, monsieur, qui lui a dérobé une chaîne, avait la chaîne ou pas.

 

F : J’en ai parlé avec la vieille.

 

S : Ah bon, que dit-elle, je vous prie, monsieur ?

 

F : Sur la madone, elle dit que l’homme qui a dérobé la chaîne de Maître Flandrin est celui-là même qui l’a floué.

 

S : J’aurais aimé pouvoir parler à la femme en personne. J’avais d’autres choses à discuter avec elle, de sa part.

 

F : De quoi s’agit-il ?  Fais-nous savoir.

 

H : Oui, et vite.

 

S : Je n’ai pas le droit de les cacher, monsieur.

 

H : Cache-les, ou tu meurs.

 

S : Eh bien, monsieur, elles ne concernaient que Maîtresse Anne Page : savoir si c’était ou non la fortune de mon maître de l’obtenir.

 

F : Sûr, sûr, c’est là sa bonne fortune.

 

S : Quoi, monsieur ?

 

F : De l’avoir ou pas.  Va, dis que la femme me l’a raconté.

 

S : Puis-je me permettre de le dire, monsieur ?

 

F : Sûr, monsieur ; autant qu’on peut se permettre.

 

S : Je remercie votre grâce.  Je réjouirai mon maître avec ces nouvelles.

         Sort

 

H : Tu es homme de science, tu es homme de science, Messire John.  Y avait-il une voyante avec toi ?

 

F : Pour sûr qu’il y en avait une, mon hôtelier, une qui m’a enseigné plus d’esprit que je n’en ai jamais appris dans ma vie.  Et ça ne m’a rien coûté non plus, c’est moi qu’on a richement rétribué pour la leçon.

         Entre B

 

B : Hélas, monsieur, filouterie, filouterie pure et simple !

 

H : Où sont passés mes chevaux ?   Dis-m’en du bien, crapula.

 

B : Filés avec les filous.  Car dès que j’ai eu dépassé Eton, ils m’ont jeté bas, l’un d’entre eux, par derrière, dans un bourbier fangeux ; et ont piqué des deux, et bonsoir, comme trois démons teutons, trois Docteurs Faust.

 

H : Ils sont allés rencontrer le Duc, scélérat.  Ne dis pas qu’ils ont fui. Les Germains sont gens probes.

         Entre E

 

E : Où est mon hôtelier ?

 

H : Que se passe-t-il, monsieur ?

 

E : Ayez l’oeil à vos plaisantins.  Un de mes amis venu en ville me raconte qu’il y a trois cousins germains qui a filouté tous les aubergistes de Readinsse, de Maidenhead, de Colebrook, en chevaux et argent.  Je vous le dis en bonne partie, voyez-vous bien.  Vous êtes malin, et plein de ricolade et de farce, et ça ne convient pas que vous soyez cousiné.  Bonne journée.

         Sort

         Entre C

 

C : Où être mon hôtelier de Charretière ?

 

H : Ici, Maître Docteur, tout perplexe et en un dilemme bien anxieux.

 

C : Je ne sais pas tire quoi est ça.  Mais c’est que ça me dit ah que fous faire grandiose préparation pour un duc de Jarmanie.  Par mon foi, il y a pas de duc que la cour sait qu’il venir.  Je fous dis en ponne part.  Adieu.

         Sort

 

H : Sus à lui, scélérat, va !  A l’aide, chevalier.  Je suis fait !  File, cours, haro, crapule !  Je suis refait.

         Sortent H et B

 

F : Je voudrais que le monde entier soit filouté, car j’ai été filouté, et battu en sus.  Si venaient aux oreilles de la cour tous mes avatars, et comme ma métamorphose a été baignée et bastonnée, ils me dégraisseraient goutte à goutte, et huileraient avec moi les bottes des pêcheurs.  Je vous assure qu’ils me fouetteraient de leurs beaux esprits jusqu’à ce que je sois aussi déconfit qu’une poire desséchée, et la crête à marée basse.  Je n’ai jamais plus prospéré depuis que j’ai triché à la belote. Enfin, si j’avais assez de souffle pour dire mes prières, je battrais ma coulpe.

         Entre MC

 

Alors, d’où venez-vous ?

 

MC : Des deux parties, en fait.

 

F : Le diable embroche l’une des parties, et sa dame l’autre !  Et ainsi elles seront également expédiées.  J’ai souffert bien plus à cause d’elles, plus que la crapuleuse inconstance de la nature humaine ne peut en supporter.

 

MC : Et elles, elles n’ont pas souffert ?  Oui, je l’assure ; spécieusement l’une d’elles.  Maîtresse Dugué, ce bon coeur, a des bleus partout, que vous ne pouvez plus rien apercevoir de blanc sur elle.

 

F : Qu’est-ce que tu me chantes à propos de bleus ?  J’ai moi-même été étrillé de toutes les couleurs de l’arc en ciel ;  et j’ai failli me faire pincer comme étant la sorcière de Brenfort.  Si mon admirable agilité d’esprit, mon habileté à singer la vieille femme, ne m’avaient tiré de là, cette canaille d’officier de justice m’aurait fait tâter du pilori, sur la place publique, comme sorcière.

 

MV : Monsieur, laissez-moi vous parler en votre chambre.  Vous saurez le train des choses, et, je vous en assure, à votre satisfaction. Voici une lettre qui vous en apprendra déjà.  Braves coeurs, quelle affaire pour vous réunir ! Sûr, quelqu’un d’entre vous ne sert pas bien le ciel, que vous êtes si contrariés.

 

F : Viens là-haut dans ma chambre.

         Sortent

 

 

IV.6         Entrent Fenton et Hôtelier

 

H : Maître Fenton, ne me parlez pas.  Je suis accablé.  Je laisse tout tomber.

 

F : Pourtant écoute-moi.  Aide-moi dans mon but,

Et, en gentilhomme, je te donnerai

Cent livres en pièces d’or de plus que ta perte.

 

H : Je vous écouterai, Maître Fenton, et je souscrirai, à tout le moins, à votre conseil.

 

F : A l’occasion je vous ai parlé du

Grand amour que je porte à belle Anne Page,

Qui a répondu à mon affection.,

Tant qu’elle-même pourrait faire son propre choix,

Selon mes voeux. J’ai eu d’elle une lettre

Qui vous étonnera, et dont la gaîté,

Est tant entrelardée de mon affaire

Que ni l’une ni l’autre ne peut se dire seule,

Sans montrer les deux.  Le gros Falstaff tient

Le devant de la scène. L’allure de la farce

Je vais dépeindre.  Ecoute, bon hôtelier :

Cette nuit au chêne d’Herne, entre douze et une,

Ma douce Annette doit jouer la Reine des Fées –

C’en est là le but – en tel déguisement,

Tandis qu’autres choses doivent se dérouler,

Son père lui a commandé de s’enfuir

Avec Flandrin, et une fois à Eton

L’épouser de suite.  Elle a consenti.

Or, monsieur,

Sa mère – fortement contre cette union,

Et pour Docteur Caius—a arrangé

Qu’elle soit de la même manière emmenée,

Pendant qu’ils sont tous occupés ailleurs,

Chez le doyen, où attend le prêtre, et

La marier de suite.  Au plan de sa mère,

Elle, semblant soumise, a tout pareillement

Promis au docteur. Ainsi sont les choses :

Son père veut qu’elle soit tout de blanc vêtue,

Et en cet habit, quand Flandrin pourra

Prendre sa main et la prier partir,

Elle le suivra.  Et sa mère a conçu,

Pour qu’elle soit mieux repérée du docteur –

Car tous doivent porter masque et déguisement –

Qu’élégamment elle soit vêtue de vert,

Des rubans pendant autour de sa tête ;

Et quand le docteur perçoit l’occasion,

Lui saisir la main, et à ce signal

La jeune fille a consenti à le suivre.

 

H : Qui veut-elle duper, le père ou la mère ?

 

F : Les deux, mon bon hôtelier, pour me suivre

Et là – tu devras fournir le curé,

Qu’il guette en l’église entre douze et une,

Et au nom légitime des épousailles,

Nous donnerons nos coeurs au rite du mariage.

 

H : Bon, soigne ton plan.  J’irai au curé.

Amène la fille, tu me manqueras pas de prêtre.

 

F : Lors je suis pour toujours ton débiteur ;

En sus, je te récompenserai de suite.                                                  (Sortent)

 

*

 

V.1         Entrent Falstaff et MC

 

F : S’il te plaît plus de verbiage. Va. Je tiendrai parole.  C’’est la troisième fois ; j’espère que la chance est dans les nombres impairs.  Va-t-en ; file.  On dit qu’il y a du divin dans les nombres impairs, soit en naissance, chance, ou mort.  Va-t-en.

 

MV : Je vous fournirai une chaîne, et je ferai ce que je peux pour vous avoir une paire de cornes.

 

F : Fiche le camp, j’ai dit ; le temps passe.  Redresse la tête, et tortille des fesses.

         Sort MC

         Entre Dugué déguisé en Duru

 

Tiens, Maître Duru !  Maître Duru, on saura la chose ce soir ou jamais.  Soyez dans le Parc vers les minuits, au Chêne d’Herne, et vous verrez merveilles.

 

D : N’êtes-vous pas allé la voir hier, monsieur, comme vous m’avez dit que vous en aviez convenu ?

 

F : J’y suis allé, Maître Duru, comme vous voyez, comme un pauvre vieux. Mais j’en suis revenu, Maître Duru, comme une pauvre vieille.  Ce même coquin de Dugué, son mari, a en lui le summum du démon dément de la jalousie, qui jamais guida frénésie.  Je m’en vais vous dire : il m’a bastonné férocement, sous l’apparence d’une vieille femme ; car sous forme d’homme, Maître Duru, je ne crains pas Goliath avec sa poutre de tisserand, car je sais que la vie aussi est une navette.  Je suis pressé.  Venez avec moi. Je vous dirai tout, Maître Duru.  Depuis que j’ai plumé des oies, fait l’école buissonnière et été fouetté, je ne savais plus ce que c’était d’être battu jusqu’à récemment.  Je vous dirai des choses étranges sur ce coquin de Dugué, dont cette nuit je vais être vengé.   Et je vais vous livrer sa femme.  Suivez-moi.  Des choses bizarres se préparent, Maître Duru !  Suivez.

         Sortent

 

V.2         Entrent P, Fu et Fl

 

P : Venez, venez.  Nous allons nous cacher dans le fossé du Château jusqu’à ce que nous apercevions la lumière de nos fées.  N’oublie pas, fils Flandrin, ma fille.

 

Fl : Sûr, en vérité, je lui ai parlé, et nous avons un mot de passe pour nous reconnaître.  Je vais à celle en blanc, et crie « si » ; elle crie « lance » ; et ainsi nous nous reconnaissons.

 

Fu : C’est bien.  Mais pourquoi ce besoin de votre « si » et de sa « lance » ?  Le blanc la désignera bien assez.  Dix heures ont sonné.

 

P : La nuit est noire.  Lumière et esprits lui siéront bien.  Que le ciel favorise notre affaire !  Nul homme n’a mauvaises intentions sauf le diable, et nous le connaîtrons à ses cornes.  Allons-y.  Suivez-moi.

         Sortent

 

V.2         Entrent MP, MD et Caius

 

MP : Maître Docteur, ma fille est en vert.  Quand vous en verrez l’occasion, prenez-la par la main,  filez chez le doyen, et expédiez la chose rondement.  Allez en avant dans le Parc.  Nous deux devons aller ensemble.

 

C : Che sais ce que je tois faire.  Adieu.

 

MP : Bonne chance, monsieur.                                                   (Sort Caius)

Mon époux se réjouira moins de l’humiliation de Falstaff qu’il ne fulminera du docteur épousant sa fille. Mais aucune importance. Mieux vaut petite remontrance qu’abondance de chagrin.

 

MD : Où est Annette en ce moment, et sa troupe de fées, et le diable gallois Hugues ?

 

MP : Tous sont cachés dans une fosse toute proche du Chêne d’Herne, leurs bougies masquées que, à l’instant même de notre rencontre avec Falstaff, elles déploieront d’un seul coup dans la nuit.

 

MD : Ca va l’effarer à coup sûr.

 

MP : S’il n’est pas éberlué, il sera ridiculisé de toute façon.

 

MD : Nous allons joyeusement le duper.

 

MP : Contre de tels débauchés et leur vice

Ceux qui les dupent ne commettent nulle traîtrise.

 

MD : L’heure tourne.  Au Chêne, au Chêne !                                   (Sortent)

 

 

V.4         Entrent E déguisé en satyre, et d’autres en fées

 

E : Sa         udez, cambadez, les fées.  Venez.  Et n’oubliez pas vos rôles.  Soyez autacieuses, je vous prie.  Suivez-moi dans la fosse, et quand je donne le ‘ignal, faites comme je fous tis.  Allons, allons ; saudez, gambatez.

         Sortent

 

 

V.5    Entre Falstaff déguisé en Herne, une tête de cerf sur les épaules

 

F : La cloche de Windsor a sonné minuit ; l’instant approche.  Lors, les dieux luxurieux m’assistent !  Souviens-toi, Jupiter, tu fus taureau pour ton Europe.  L’amour se tenait sur tes cornes. Ô puissant amour, qui à certains égards fait d’une bête un homme, à d’autres d’un homme une bête.  Vous fûtes aussi, Jupiter, un cygne pour l’amour de Léda. Ô tout puissant amour, combien le dieu fut près de devenir une oie !  Une faute accomplie d’abord sous la forme d’une bête – ô Jupiter, une faute bestiale – et puis une autre sous l’allure d’un volatile – penses-y, Jupiter, une faute volage !  Quand les dieux ardent, que doivent faire les humbles mortels ?  Quant à moi, je suis un cerf de Windsor, et le plus gras, je crois, de la forêt.  Envoie-moi un rut bien frais, Jupiter, ou qui pourra me blâmer de pisser mon suif ?   Qui vient là ?  Ma biche ?

         Entrent MD et MP

 

MD : Messire John ?   Es-tu là mon cerf, mon viril cerf ?

 

F : Ma biche à la courte queue noire !  Que le ciel fasse pleuvoir des patates douces.  Qu’il tonne aux accents des « Filles de Camaret », qu’il grêle des pruneaux confits, et neige du poivre de Cayenne.  Que surgisse un orage érotique, je m’abriterai ici.

         Il l’enlace

 

MD : Maîtresse Page est avec moi, mon doux.

 

F : Partagez-vous ma personne comme un cerf braconné, un cuissot chacune. Je garderai mes flancs pour moi, mon encolure pour le garde-chasse, et mes cornes je lègue à vos époux.  Suis-je un homme des bois, un chasseur de biches, un bûcheron, hé ?  M’exprimé-je tel Herne le Chasseur ?  Hé quoi, Cupidon du coup est enfant de parole, il rend ce qu’il a pris.  Autant je suis un pur esprit, bienvenue !

         Son de cors

 

MP : Hélas, quel est ce bruit ?

 

MD : Le ciel pardonne nos péchés !

 

F : Qu’est-ce que ça peut être ?

 

MD et MP : Fuyons, fuyons !                                                     (Elles s’enfuient)

 

F : Je crois que le diable se refuse à me faire damner, de peur que le suif qui est en moi n’aille incendier l’enfer.  Autrement il ne me contrerait jamais ainsi.

         Entrent E en Satyre, MC en Reine des Fées, P en Lutin, AP et garçonnets en fées.  Ils tiennent des bougeoirs

 

MC : Fées noires, grises, et blanches, et vertes

Sous le clair de lune, vous spectres

Hoirs orphelins du destin

Faites vos devoirs avec soin

Crieur lutin, lance ton cri.

 

P : Vous elfes, à l’appel ; silence, moqueries.

Grillon, saute aux cheminées de Windsor.

Où tu trouves des âtres laissés en désordre,

Là pince les servantes bleues comme myrtilles

Notre glorieuse Reine n’aime point ces souilleries.

 

F : Ce sont des fées ; ceux qui leur parlent mourront

Vite me cacher ; nul ne doit voir ce qu’elles font.

         Il s’étend face contre terre

 

E : Où est Bead ?  Allez, et où trouvez fille

Qui, allant au lit, ses prières a dit,

Eveillez l’organe de sa fantaisie,

Qu’elle dorme comme une enfant sans souci.

Mais qui dort sans songer à ses péchés,

Pincez-les partout, de la tête aux pieds.

 

MC : Alors, on s’endort ?

Fouillez le Château, elfes, dedans, dehors.

Semez bonheur, elfes, sur toute pièce sacrée,

Qu’elle puisse tenir jusqu’au Jugement dernier

En un aussi bon état qu’il convient

Digne de son hôte et qui la détient.

Toutes les chaises de l’ordre veillez à briquer

De suc de baume et de fleurs consacrées.

Chaque noble siège, blason, armoiries

D’armes loyales soit à jamais béni !

De nuit, fées des prés, veillez à chanter,

Comme la Jarretière en cercle formées.

Faites que soit verte l’image qu’elle fournit

Plus fraîche et fertile que toutes les prairies ;

« Honni soit qui mal y pense » y gravant

En bouquets émeraude, pourpre, bleu et blanc,

Comme saphir, perle, et riche broderie

Noué au mollet de fière chevalerie.

Les fées emploient des fleurs pour leurs écrits

Allez, dispersez-vous !  Mais qu’une heure vienne

Notre danse rituelle autour du chêne

D’Herne le Chasseur n’allez oublier.

 

E : La ronde s’il vous plaît ; votre place trouvez ;

Et vingt vers luisants seront nos lanternes

Pour guider notre danse autour du chêne.

Halte – je flaire un homme du monde du mitan.

 

F : Les cieux me protègent de cette fée galloise, qu’elle n’aille me transformer en morceau de fromage.

 

P : Immonde ver de terre, maudit en naissant.

 

MV : D’un feu d’ordalie touchez-moi ses doigts.

S’il est chaste, la flamme retombera

Sans lui faire de mal ; mais s’il y a douleur

C’est une chair qui a corruption au coeur.

 

P : Une ordalie, bien.

 

E :                                Y aura-t-il des flammes ?

 

F : Oh, aïe, ouille !

 

MV : Corrompu, corrompu, désirs infâmes !

En ronde, les fées, et chantez sa bassesse,

Et, en gambadant, pincez-le sans cesse.

 

LA CHANSON

         Fi de fantaisies mauvaises !

         Fi de luxure et ses braises !

         Luxure n’est qu’un feu du sang

         Qui vient de désir méchant

         D’un coeur dont les flammes aspirent

         Fouettées par pensées, de faire toujours pire.

         Pincez-le, fées, de concert

         Pour tous ses désirs pervers.

Pincez-le, brûlez-le, tournez autour,

Jusqu’à fin de nuit et venue du jour.

 

         Durant cette chanson ils pincent Falstaff ; et le Docteur Caius vient d’un côté, et emmène un garçon en vert ; Flandrin d’un autre, et enlève un garçon en blanc ; et Fenton arrive, et emmène Anne Page.  Un bruit de chasse s’entend en coulisse ; et toutes les Fées s’enfuient.  Falstaff retire sa tête de cerf, et se relève.  Entrent P, D, MP, et MD

 

P : Non, ne fuyez pas.  Vous êtes pris, je pense.

Seul Herne le Chasseur peut vous seconder ?

 

MP : Je vous prie, assez de la plaisanterie.

Lors, bon Messire John, comment goûtez-vous

Les femmes de Windsor ?

         Elle désigne les cornes

 

                                     Voyez-vous ceci,

Mon époux ?   Ces nobles jougs ne seyent-ils

Pas mieux en forêt plutôt qu’à la ville ?

 

D : Alors, monsieur, quel est le cocu à présent ?   Maître Duru, Falstaff est un coquin, un coquin cocu.  Voici ses cornes, Maître Duru.  Et, Maître Duru, de Dugué il n’a joui que de son panier à linge, de son bâton, et de vingt livres en argent, qui doivent être payés à Maître Duru.  Ses chevaux ont été saisis à ce motif, Maître Duru.

 

MD : Messire John, nous avons eu la guigne ; nous n’avons jamais pu nous rencontrer. Je ne vous prendrai jamais plus pour mon amoureux, mais je vous tiendrai toujours pour mon cerf – mon cher cerf.

 

F : Je commence à comprendre qu’on fait de moi un âne bâté.

 

D : Sûr, et une tête de boeuf.  Les deux preuves en sont bien là.

 

F : Et ceux-là ne sont pas des fées ?  Je me suis bien dit trois ou quatre fois que ce n’étaient pas des fées, et pourtant mon esprit coupable, le soudain assaut sur mes facultés, firent de la grossièreté de la duperie un article de foi, en dépit de toute raison raisonnante, qu’il s’agissait bien de fées. Voyez donc comment l’inventivité peut être transformée en pantin quand elle est mise à mauvais usage.

 

E : Messire John Falstaff, servez Tieu et laissez là vos tésirs, et les fées ne fous pinceront plus.

 

D : Bien dit, fée Hugues.

 

E : Et vous, laissez aussi vos jalousies, je vous en prie.

 

D : Je ne soupçonnerai jamais plus ma femme, jusqu’à ce que vous soyez capable de la courtiser en français correct.

 

F : Ai-je laissé ma cervelle à sécher au soleil, qu’elle est incapable de prévenir une énormité si grossière ?  Suis-je en plus harcelé par une chèvre galloise ?  Aurai-je droit à un bonnet de fou en grosse laine ?  Il serait temps que je m’étouffe avec un morceau de fromage fondu.

 

E : Le vromage pas si pon pour faire du peurre.  Votre ventre est tout du peurre.

 

F : « Vromage » et « peurre » ?   Ai-je vécu pour me faire narguer par un qui massacre ainsi notre langue ?  C’en est assez pour causer la ruine de luxure et sorties tardives dans tout le royaume.

 

MP : Eh mais, Messire John, pensez-vous que, si nous avions expulsé la vertu de nos coeurs, et nous soyons sans scrupule consacrées à l’enfer, jamais le diable aurait pu de vous faire nos délices ?

 

D : Quoi, une grosse saucisse ?   Un sac de lin ?

 

MP : Un bibendum ?

 

P : Vieux, froid, fripé, et la tripe monstrueuse ?

 

D : Et aussi calomniateur que Satan ?

 

P : Et pauvre comme Job ?

 

D : Et mauvais comme sa femme ?

 

E : Et adonné aux fornications, et aux tavernes, et au vin blanc, et à tous les autres vins, et à l’hydromel, et aux beuveries, et aux jurons et vantardises, et aux discutailles et disputailles ?

 

F : Bien, je suis votre cible.  Vous avez sur moi l’avantage.  Je suis plus bas que terre.  Je suis incapable de répliquer à la flanelle galloise. L’ignorance elle-même m’a réduit à rien.  Faites de moi ce que vous voulez.

 

D : Bonne mère, monsieur, nous vous mènerons à Windsor, chez un certain Maître Duru, à qui vous avez soutiré de l’argent, pour qui vous deviez être un souteneur.  Par-delà tout ce que vous avez enduré, je pense que rembourser cet argent vous fera hurler de douleur.

 

P : Mais garde courage, chevalier.  Tu dégusteras un bon breuvage ce soir chez moi, où je te demanderai de te moquer de ma femme comme elle se moque de toi. Dis-lui que Maître Flandrin a épousé sa fille.

 

MP (Aparté) : Les docteurs en doutent.  Si Anne Page est ma fille, elle est, à l’heure qu’il est, l’épouse de Caius.

         Entre Flandrin

 

L : Ouah, ho ho, père Page !

 

P : Fils, et alors ?   Et alors, fiston ?   L’affaire est réglée ?

 

L : Réglée ?  Je ferai en sorte que tout ce qui compte dans le comté le sache.  Je voudrais qu’on me pende, vrai de vrai, sans ça !

 

P : Quoi donc, fils ?

 

L : Je suis allé là-bas à Eton pour épouser Maîtresse Anne Page, et c’est un grand flandrin.  Si ça n’avait pas été à l’église, je vous l’aurais étrillé, ou l’inverse.  Si je n’avais pas cru que c’était Anne Page, sûr que je ne m’en serais pas mêlé !  Et voilà que c’est un garçon de poste !

 

P : Sur ma vie, c’est que tu t’es trompé de fille.

 

L : A quoi bon me dire ça ?   Je m’en doute bien, quand j’ai pris un garçon pour une fille.  Si je l’avais épousé, malgré ses habits de femme, je n’en aurais pas voulu.

 

P : Hé, c’est votre propre bêtise.  Ne vous ai-je pas dit comment reconnaître ma fille à sa vêture ?

 

L : Je suis allé vers celle en blanc, et j’ai crié « si », et elle a crié « lance », comme Anne et moi avions convenu.  Et pourtant ce n’était pas Anne, mais un garçon de poste.

 

MP : Mon bon Georges, ne soyez pas fâché.  Je savais vos intentions, et j’ai vêtu ma fille en vert ; et en fait elle est à présent avec le docteur chez le doyen, et mariée.

         Entre Docteur Caius

 

C : Où être Maîtresse Page ?  Par Dia, je suis floué.  J’ai marié un boy, un garçon ; un peasant, par Dia, un garçon.  Ce n’est pas Anne Page.  Par Dia, je suis filouté.

 

MP : Quoi ?  Vous avez pris celle en vert ?

 

C : Oui, par Dia, et c’est un garçon.  Par Dia, j’ameuterai tout le Windsor.

 

D : C’est bizarre.  Qui a la véritable Anne ?

 

P : J’ai de mauvais pressentiments.  Voici Maître Fenton.

         Entrent F et AP

 

Eh bien, Maître Fenton ?

 

A : Pardon, bon père.  Ma bonne mère, pardon.

 

P : Alors, maîtresse, comment se fait que vous n’ayez pas suivi Maître Flandrin ?

 

MP : Pourquoi n’être pas allée avec Maître Docteur, ma fille ?

 

F : Vous l’effarez.  Voici la vérité.

Vous vouliez la marier honteusement

Là où n’était nul amour réciproque.

En vrai, elle et moi, longtemps engagés,

Sommes sûrs que plus rien ne peut nous séparer.

L’offense est consacrée qu’elle a commise,

Et cette tromperie perd le nom de ruse,

De désobéissance, ou tout nom indu,

Puisqu’en ceci elle évite et elle fuit

Mille moments irréligieux et maudits

Que mariage forcé lui eût imposé.

 

D : Ne restez pas bouche bée.  C’est sans remède.

En amour les cieux eux-mêmes guident l’état.

Argent achète terres, mais les épousées

Sont quant à elles vendues par destinée.

 

F : Je suis bien content que, bien que vous ayez monté toute une embuscade pour m’atteindre, votre trait ait dévié.

 

P : Hé, quel remède ?   Fenton, Dieu te donne joie.

Quand le vin est tiré, il faut le boire.

 

F : Quand courent chiens de nuits, maints cerfs sont chassés.

 

MP : Bien, je cesse de grommeler.  Maître Fenton,

Le ciel vous accorde bien des jours heureux.

Bon mari, allons, rentrons tous chez nous,

Pour rire de la farce autour d’un bon feu ;

Messire John et tous.

 

D :                                Soit.  Mais, Messire John,

A Maître Duru vous aurez dit vrai,

Car cette nuit il aura Maîtresse Dugué.                                            (Sortent)

 

 

                                                                                     (Décembre 2005)