En attendant
(dinterpréter) Godot
Bibliothèque
Angellier, Lille 3
Denis Gauer
Le premier acte par lequel Adam a constitué sa domination sur les bêtes est quil leur a donné un nom, cest-à-dire quil les anéantit en tant quexistants et en fit quelque chose didéal.
Hegel
Toute lecture dEn attendant Godot se heurte demblée à un problème résolument, délibérément insoluble : une structure "impossible" (littéralement non-structure), une incohérence fondamentale du "scénario" de base, lattente justement du mystérieux Godot. Les deux vagabonds ont-ils rendez-vous avec Godot ? Ils (se) le disent -- (se) le répètent, (se) le proclament, sur un ton qui va de lévidence au mécanique, de lurgence à la lassitude. Ont-ils rencontré Godot ? Ils (se) le soutiennent -- mais sur le ton de la fiction, de limprovisation hâtive, du numéro bien rodé et usé jusquà la trame (ou jusquà la corde, celle même qui leur manque pour se pendre, ce qui évidemment résoudrait tous les problèmes, y compris et surtout celui de Godot- qui-va-venir-mais-ne-vient-pas). Somme toute, jusque-là ça pourrait encore aller : reste tout de même de quoi échafauder un semblant de compte rendu. Mais voilà quà la fin du second acte il appert que nos vagabonds ne savent même pas à quoi ressemble le fameux Godot : "Vladimir. -- Il a une barbe, monsieur Godot?" (135)1. Ils ne lont donc jamais vu, jamais rencontré ! Bref, cest la quadrature du cercle -- sans carré ni cercle, pour faire bonne mesure. (Et, comme si tout cela ne suffisait pas, il faut encore noter que les deux versions, française et anglaise, ne se recouvrent pas exactement, de sorte que lexégète français et son collègue anglo-saxon risquent, à la limite, de ne pas parler de la même pièce: il ny a pas, strictement parlant, une pièce, un Godot, mais deux. Beckett, délibérément, vicieusement serait-on même en droit de dire, sarrange pour encore davantage brouiller les pistes. Quen est-il des Godot allemand, espagnol, italien, polonais, russe, etc. ? )
Et pourtant ce même dialogue avec le petit messager nous apprend certaines choses sur Godot : il vit sur ses terres, il a une barbe blanche, il est un maître capricieux, et à part ça il ne fait rien -- mais peut-être lui aussi attend-il quelquun ? Suggestion dun vertige atroce de la contingence, à laquelle néchapperait personne, ni Godot, ni les couples de déclassés, ni les couples maître-esclave. Mais dabord qui nous dit que ce petit messager nest pas aussi un petit menteur (comme dit le proverbe, a beau mentir qui vient de loin) -- sans compter quaprès tout, cest surtout un acteur, chargé de dire un texte. Car cest bien à ce niveau que se situe toute la pièce en dernier recours, cest à ce seul constat quaboutit, inévitablement, toute réflexion qui se veut encore un tant soit peu cartésienne. Lunique cohérence de Godot ne tient finalement que dans la réalité concrète, butée, incontournable, du fait théâtral : il y a une scène et une salle, du public et des acteurs -- et puis du texte, et de lexpérience, violemment perplexe sans doute, de tout cela (autant dailleurs chez les acteurs que dans le public, sil faut en croire la chronique). En somme Godot nest rien dautre quune pièce sur la représentation dune pièce, uneièce en creux -- une non-pièce en deux mots. Toute tentative dinterprétation, dès lors, se verrait contrainte dinclure cette dimension métadramatique à sa démarche, sous peine dêtre demblée nulle et non avenue.
Par contre, la critique dès lors pourrait vigoureusement et avantageusement se retremper : car enfin quattendent-ils, quespèrent-ils, ces gens qui paient pour venir passer un bout de soirée à regarder quelques types sagiter et palabrer vaguement sur une scène, sous le fallacieux prétexte dattendre un mystérieux Godot dont on peut assez vite se douter que jamais il ne daignera venir ? Art ? Rituel bourgeois ? Snobisme ? Monstrueux ennui ? Instinct grégaire ? Peur de la solitude ? Curiosité ? Dépravation esthétique et/ou intellectuelle ? Espérances secrètement métaphysiques dune quelconque révélation (et si un beau soir Godot arrivait) ? Hybris ou angoisse dherméneute (il faut que tout ça signifie quelque chose) ? Parce quenfin, on est assez tôt prévenu : "Ce nest pas folichon." (56). Serait-il un tantinet pervers, le spectateur moderne ? Ma foi, lorsquon jette un coup dil sur le siècle, il y a de quoi se poser des questions : ce nest vraiment pas folichon. En tout cas, le spectacle est aussi dans la salle...
Mais enfin dans cette pièce (ou non-pièce) il y a tout de même de la scène, du décor, des acteurs : bref de cette fameuse "présence" à laquelle se raccrochait naguère un Robbe-Grillet sans doute à peine moins perplexe que les autres 2 . Mais il y a aussi, avons - nous dit, du texte, du langage autrement dit -- de ce langage qui selon Beckett est bien plus que le rire ("Vladimir. -- On nose même plus rire. / Estragon. -- Tu parles dune privation.", 13) le propre de lhomme. Or, si lon admet la perspective hégélienne, il convient de considérer que le langage ne présente ni ne re-présente le monde (les choses, bref létant et les existants): bien au contraire, il labsente, le donnant comme un ailleurs, ou aussi bien un néant -- bref, comme, là encore, en creux. Et effectivement, Vladimir et Estragon se révèlent hégéliens dès lors quils parlent de larbre du décor :
Estragon. -- Quest-ce que cest ?
Vladimir. -- On dirait un saule.
Estragon. -- Où sont les feuilles ?
Vladimir. -- Il doit être mort.
Estragon. -- Finis les pleurs.
Vladimir. -- À moins que ce ne soit pas la saison.
Estragon. -- Ce ne serait pas plutôt un arbrisseau ?
Vladimir. -- Un arbuste.
Estragon. -- Un arbrisseau.
Vladimir. -- Un -- (17)
Inutile de préciser que larbre en question (du moins si lon en croit les photos de production) na strictement rien à voir, ni avec un saule, ni un arbuste ni un arbrisseau. En fait, le mouvement du dialogue ici est double : dune part, il évacue la chose réelle (larbre sur la scène) et dautre part, il introduit un arbre fictif et dailleurs protéen ("saule", "arbuste", "arbrisseau"). Pour faire bonne mesure, il conviendrait sans doute que les acteurs échangeassent ces répliques sans même regarder larbre. Celui-ci dailleurs se révélera parfaitement inutile dans la pièce, comme le souligne Vladimir : "Décidément cet arbre ne nous aura servi à rien." (1O8). En somme, la nature entière ne sert à rien -- à rien, sinon à y accrocher du discours (du langage, de la fiction), pour len recouvrir, et finalement lévacuer. Chez Beckett, ce nest pas larbre qui cache lhomme, mais bien linverse. Doù le choc de lhomme quand par hasard il est confronté à la réalité nue des choses, tel Estragon au réveil, qui du coup se voit "rendu à toute lhorreur de sa situation" (2O).
Mais si le langage a pour propriété dabsentifier la présence, il a également celle, inverse, de présentifier labsence. Le dialogue-fiction ayant pour objet Godot, et qui suit de peu celui qui est sur larbre, est en fait fort proche de ce dernier (obéissant pratiquement au même schéma de brèves répliques en succession rapide). Seule différence, dordre scénique : Godot nest pas sur scène (et pour cause !). Godot, donc, est fondamentalement absence ? Sans doute. Mais aussi bien est-il présence (omniprésence même) de par le langage (le discours des vagabonds) : il est présence dans labsence, présence de labsence -- il est en somme, par excellence, présence-absence. Ceci est encore plus évident selon une autre perspective, celle, linguistique, de Benveniste dans son essai "La nature des pronoms" 3 : Godot, troisième personne dans le discours des vagabonds, est la non-personne par excellence. Celle-ci nétant précisément rien dautre que ce tourniquet dune présence-absence (qui est dailleurs la condition à laquelle ce quon nomme littérature est tout simplement possible).
Et encore convient-il de préciser : ce tourniquet ne joue pas sur la totalité de la pièce. Il y a une certaine période au début, où Godot nest ni absence ni présence, mais où tout bonnement il nest pas. En dautres termes, la pièce souvre sur un "avant Godot" (qui dans le texte couvre une demi-douzaine de pages) où les personnages sont pure présence gratuite (pur être-là heideggerien) et où lon cause vaguement de ceci et de cela, ses petites misères, le péché dêtre né, les incohérences des Saintes Écritures, jusquà ce quinterviennent les fameuses répliques qui ensuite deviendront le leitmotiv de la pièce : "Estragon. -- (...) Allons-nous-en. / Vladimir. -- On ne peut pas. / Estragon. Pourquoi ? / Vladimir. -- On attend Godot." (17) -- démarche éminemment existentialiste là encore : lexistence (lêtre-là des vagabonds) précède lessence (lattente de Godot, Godot en tant quattente). Et encore faut-il remarquer que ce Godot demeurera, à la limite, purement imaginaire (car tout y concourt, on la remarqué, dans le texte) jusquà la fin du premier acte, lorsque le petit messager viendra "objectiver", du dehors, en tiers, son existence : la chose nest pas sans importance. Car lirruption de Godot dans lespace textuel dune part confère dun seul coup un sens à la présence des deux déclassés : ils sont là parce quils attendent Godot -- leur présence devient projet, au sens sartrien du mot. En dautres termes, cest lavenir qui structure leur présent. Et il est significatif que Beckett ait choisi de supprimer, dans le texte anglais, cette tirade de Vladimir qui associait un peu trop Godot à la sécurité matérielle : "Ce soir on couchera peut-être chez lui, au chaud, au sec, le ventre plein, sur la paille. Ça vaut la peine quon attende. Non ?" (26). Déjà Hegel, à la suite de Spinoza, tenait que toute détermination équivaut à une négation.
Mais ce projet "attendre Godot" est encore significatif à un autre égard : car il vise à dépasser la contingence fondamentale, le délaissement heideggerien en fournissant aux deux vagabonds un ancrage dans lespace et le temps (il nest pas inintéressant que cet ancrage renvoie également, là encore, au fait théâtral lui-même). Par ailleurs, en précisant que les deux hommes ne sont nullement liés à Godot, le texte fait encore de ce projet un libre choix, uniquement limité par le fait que les personnages nont pas mieux à faire ailleurs -- autrement dit, précisément, par leur délaissement absolu: de sorte que pour Beckett, la liberté nest rien dautre que la contingence (liberté en creux, pour ainsi dire, liberté pour rien). On le voit, même la notion de choix devient très aléatoire entre les mains de Beckett. De même, on pourrait considérer que lattente, en tant que projet, est une praxis vide, en creux, et qui sannule elle-même : car attendre, cest précisément ne rien faire. Et sans doute dès lors pourra-t-on estimer que les vagabonds sont des malins, surtout si on les compare à Lucky. Car en choisissant de se vouer à un maître étrangement lointain, étrangement absent, ils gagnent sur les deux tableaux : ils trouvent un ancrage tout en sauvegardant leur indépendance. Il est vrai que cette victoire est si mince que lopinion exactement inverse pourrait aussi bien être défendue... Or tout ceci déjà dessine une certaine approche de ce mystérieux Godot. Godot est plus quun individu : cest également un concept -- sécurité matérielle, ancrage, attente, avenir, il est en même temps ou successivement tout cela, et peut-être jusquà la théâtralité elle-même. Tout cela, et son contraire : car le second acte, en instituant la répétition, introduira en quelque sorte la non-sécurité, lavenir vide, lattente vaine -- et même qui sait le non-théâtre.
Autrement dit, comme tout concept qui se respecte (sans même parler des notions aristotéliciennes), Godot est en quelque sorte une coquille vide. On peut bien sûr à cet égard citer Malone : "Plus la peine de faire le procès aux mots. Ils ne sont pas plus creux que ce quils charrient."4 Ainsi en va-t-il des grands mots tels que "amour", "bonheur", "liberté" (déjà mentionnée), "égalité" (dont Orwell a montré quelle peut être à géométrie variable), "fraternité" (y compris la variété Caïn et Abel, dont Estragon fort justement notera: " Cest toute lhumanité.", 122), "Dieu" (vaste et fumeux programme, et généralement sanglant de surcroît -- mais on aura à y revenir), etc. : ils nont pas forcément, tant sen faut, le même contenu pour tout le monde (cest bien là tout le problème dailleurs). Ou encore : "Godot" est un signifiant en panne de signifié, ou bien (ce qui dans le fond revient au même) à signifiés multiples (ainsi quen témoignent certains délires critiques). Or, en tant que signifiant, notons déjà que celui-ci relève de loxymore, puisque capable de véhiculer à la fois une chose et son contraire (et lon verra plus loin un autre aspect, plus radical, de la question). De ce fait ce signifiant maintient littéralement le sens (les sens) en suspens : car, Godot vînt-il, serait-ce pour apporter une offre ou un refus ? Le salut ou la (con)damnation ? De sorte que son absence même maintient le doute, et donc lespoir -- mais aussi bien lescroquerie de lespoir : en somme, Godot instaure un véritable vertige de la parousie toujours remise au lendemain. Godot, cest finalement lessence même du possible (ni oui, ni non) ou, si lon préfère, lhorreur du peut-être (qui est sans doute le terme-clef de toute luvre beckettienne), ce même peut-être que Rabelais quant à lui partait, sur son lit de mort et non sans ironie, quêter comme espoir dun au-delà. Godot, cest lenfer dune dialectique sans espoir de synthèse -- une dialectique autrement dit qui tourne en rond -- qui tourne fou.
Par ailleurs, ce signifiant est lui-même pris dans une onomastique bien particulière : à la valse des concepts répond celle des noms (des phonèmes). Comme toujours chez Beckett, les noms propres sont loin de lêtre. Létat civil du personnage est toujours entre deux noms comme dautres entre deux chaises : Estragon-Gogo, Vladimir-Didi (qui sera ensuite "Monsieur Albert", 72, pour le petit messager) -- en somme, là où Godot, le signifiant, a plusieurs signifiés, les vagabonds ont un corps mais plusieurs noms. Pozzo suggèrera à la fois Bozzo (le clown ? ) et Gozzo. Godot néchappe pas à ce vertige de lincertitude: successivement "Godet... Godot... Godin..." (4O) dans la bouche de Pozzo (décidément tout le monde semble avoir loreille quelque peu vétuste chez Beckett), ce nom crucial va jusquà être lobjet dune radicale mise en doute: "Estragon. -- Il sappelle Godot?" (28) -- au même titre, notons-le, que par ailleurs le lieu et le jour du rendez-vous. Mais cest que tous ces noms semblent sortis dune même matrice, à base de /d/, de /g/, d/i/, d/o/ -- comme par hasard (ou bien "Godot" est-il la matrice dont sortent les autres patronymes, au même titre que, dans le fond, toute la pièce ?). Tous les noms en somme ne sont quun nom démultiplié, de même que tous les jours sont le même jour à quelques variantes près. Seul Lucky (le veinard !) a le bonheur de posséder (aux innocents les mains pleines) une identité en propre, cest-à-dire un "vrai" nom -- hélas, ce dernier se révèle totalement antinomique à létat du personnage (en flagrante contradiction, autrement dit, des conventions du théâtre traditionnel) -- sans compter que ce nom nen est pas un: cest un adjectif.
Mais Godot, cest bien sûr, cest aussi, (comme les commentateurs lont finement remarqué) la racine "God", autour de laquelle toute une polémique a fait rage : Godot est-il Dieu ou nest-il pas Dieu ? On connaît la réponse de Beckett : sil avait su ce que représentait Godot, il laurait dit dans la pièce. Réponse dune mauvaise fois punique, à première vue : on a noté plus haut que Beckett, dans la version anglaise, avait justement supprimé tel passage qui tendait à définir un peu trop Godot. Par ailleurs, à qui fera-t-on croire que Beckett, linguiste consommé, parfait bilingue, pût être aveugle à la résonance religieuse du nom ? Que Dieu soit ici en jeu ne fait pas le moindre doute -- encore faut-il correctement le situer.
La religion dans la pièce (tout comme Godot lui-même dailleurs) est avant tout objet de discours : on discute des Écritures, du repentir, du péché dêtre né, on sadresse à Dieu (en vain bien sûr), on parle du Sauveur, de la crucifixion -- tout cela renvoie explicitement à une intertextualité qui désigne avant tout la Bible, Livre des livres (matrice, autrement dit, de tous les livres, ou presque). Dieu sera encore objet de discours dans le long monologue de Lucky. Rien à voir, en tout cas, avec Godot a priori. Sauf tout à la fin du deuxième acte, avec les répliques : "Estragon. -- Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber ? / Vladimir. -- Il nous punirait." (136), et, un peu plus loin : "Estragon. -- Et sil vient ? / Vladimir. -- Nous serons sauvés." (138). À ce point par contre il semble bien que Vladimir (grand amateur dÉcritures Saintes) fasse lamalgame entre Godot et Dieu -- quil divinise, en somme, Godot. Et pas non plus de nimporte quelle manière : Godot serait Jahvé, le Dieu terrible de lAncien Testament. Ce qui déjà, notons-le, suggérerait un mouvement régressif dans la pièce (coutumier par ailleurs de la dynamique de toute oeuvre beckettienne) : le premier acte quant à lui était placé sous la référence du Christ, du Nouveau Testament donc. Autrement dit, on irait ici du salut (le Christ) à la rétribution (Jahvé), de lespoir au désespoir.
Or ce processus (à tout le moins apparent) de divinisation à son tour renvoie à dautres répliques, échangées un peu plus tôt par le même Vladimir avec le second messager (autotextualité, donc, cette fois) :
Vladimir. -- Il a une barbe, monsieur Godot ?
Garçon. -- Oui, monsieur.
Vladimir. -- Blonde ou... (il hésite) ... ou noire ?
Garçon (hésitant). -- Je crois quelle est blanche, monsieur.
Silence.
Vladimir. -- Miséricorde.
Passons sur lincertitude de la réponse du messager, et admettons avec la plupart des commentateurs les connotations bibliques de ce passage: la barbe blonde désignerait le Christ, la barbe noire Satan (ou encore cet Antéchrist que Moran, dans Molloy, appelait de tous ses vux), la barbe blanche Jahvé. Interprétation dautant plus séduisante que Godot, qui bat lun des frères mais pas lautre, affiche le comportement capricieux du Dieu de lAncien Testament. Remarquons encore que la dimension religieuse semble être ici surtout le fait de Vladimir (fort logiquement dailleurs).
Or cette structure dune alternative (blonde ou noire) débouchant sur un troisième terme (blanche), outre quelle suggère là encore une perverse dialectique, nest pas sans en évoquer une autre, bien plus tôt dans la pièce, puisquil sagit de lhistoire, à lacte I, de lAnglais au bordel. Cette histoire, nous nen connaîtrons jamais la fin, mais peu importe : cest uniquement le début qui compte. Car, à propos des pensionnaires de la maison, il est question de blonde (encore !), de brune et de rousse. Ce qui demblée suggère un rapprochement avec léchange ultérieur entre Vladimir et le messager (ou, si lon préfère, du point de vue du spectateur, entre ce dernier et lhistoire de lAnglais au bordel de lacte I). Et dès lors le rapprochement serait à peu près le suivant : la Création est un bordel où la créature cherche les consolations de religions péripatéticiennes -- en un mot comme en cent, Dieu est une putain. Excepté que lAnglais, lui au moins, avait le choix entre des charmes variés : tandis que les vagabonds de la pièce sont mis dautorité au régime de Jahvé -- ils nont en dautres termes même pas le choix. Commentaire vitriolique de Beckett à lencontre de son éducation puritaine (remarque qui est déjà en soi une vieille scie, souvent brandie par la critique) ? Il nest pas sûr que la chose fût consciente de la part de lauteur -- mais elle est là, indubitablement.
On note par ailleurs que cette divinisation de Godot est exclusivement le fait de Vladimir (pendant léchange avec le petit messager, Estragon, comme à son habitude, dort comme un bienheureux). Ce qui à son tour suggérerait une autre interprétation : Vladimir en quelque sorte sinstitue le grand prêtre de cette religion quil vient peu ou prou de fonder (ou de retrouver), et sen sert pour manipuler son compagnon dinfortune -- autrement dit, le pouvoir commence à pointer son mufle hideux au sein du couple, et qui sait, lombre du tandem de lexploitation (incarnée par Pozzo et Lucky) nest pas loin. Ce que semblerait confirmer, plus tôt dans lacte II, ce moment où les vagabonds décident (à linitiative de Vladimir) de jouer à Pozzo et Lucky -- mais il est vrai qualors Vladimir sattribue le rôle de Lucky ! Cette stratégie de Vladimir, qui peut avoir simplement pour but immédiat de retenir Estragon, a également pour effet dintroduire soudainement une coloration biblique, une sacralisation dérisoire. En effet, elle sacralise dun seul coup le couple : les vagabonds sont à présent le peuple élu, comme les Hébreux (et comme eux menacés de diaspora, du fait des velléités séditieuses dEstragon). Elle sacralise par ailleurs leur désert, qui devient Sinaï du pauvre (Estragon : "Jai tiré ma roulure de vie au milieu des sables!",88), avec bien sûr une Terre Promise au bout (avec Vladimir dans le rôle de Moïse ? Après tout, Estragon se prenait bien pour le Christ, lui qui par ailleurs se rappelait au premier acte "les cartes de la Terre sainte.", 14 -- objet pour lui, notons-le, dun fantasme ambigu, à la fois biblique et freudien : lune de miel forcément ! --, bonheur, bleu de la mer Morte qui donne soif -- de lait ?). Elle sacralise enfin lattente, qui devient rite, mise à lépreuve par Dieu (la Terre Promise se mérite, et puis il y a ce péché dêtre né, dont il faut se repentir, la vie servant dexpiation -- en somme, et comme lavait déjà fort bien compris Kafka, la Terre Promise nest rien dautre que la tombe, et ici la "promise" de la lune de miel, la mort...). Et du même coup labsence de Godot devient Mystère : et voilà derechef la contingence essentielle radicalement vaincue, effacée, transcendée, cette fois par le recours au Sacré.
Démonstration éblouissante, si lon veut, de la puissance du Verbe, du signifiant : tout cela surgit, en un clin dil ou presque, dun simple nom, Godot (mais en fait Godot, on la dit, nest pas un simple nom), comme le lapin du haut-de-forme du prestidigitateur ! Et dérision, tout aussi bien : outre la relecture freudienne des Écritures par Beckett, on note que le poids du Sacré nempêchera nullement les deux compères, un instant plus tard, dentreprendre un (vain) suicide -- à lencontre, bien entendu, des Lois divines, et sans craindre le moins du monde, apparemment, les foudres de Godot-Jahvé. En somme : pas un instant, nous ne sommes sortis de la sphère du langage. Toute cette affaire de religion, de Sacré, de Jahvé, nétait après tout quune futile affaire de présence-absence, une fois de plus : un mirage dans le désert de lespace et du temps. Dès lors, il serait abusif de reverser, rétrospectivement, toute cette illusoire sacralisation sur lensemble de la pièce : Godot nest pas Jahvé, il le devient, brièvement, et uniquement dans limpalpable chatoiement dun dialogue. Le sens ultime de cette "divinisation" de Godot pourrait alors être le suivant : que lhomme ne fait-il pas, nest-il pas prêt à faire, pour soulager un peu, un instant, lintolérable de sa fondamentale contingence, lhorreur sans remède de sa présence au monde -- qui est aussi bien absence, dans la mesure où lhomme na guère de prise sur "laveugle nature", non plus que sur lui-même (ainsi les chaussures dEstragon peuvent-elles fonctionner comme métaphore dune mesure introuvable par l'homme par l'hommen au sein de lUnivers), hors celle des mots, du vain balbutiement de ses discours. Pour masquer son délaissement, son néant, il va jusquà sinventer un Dieu jaloux, un Créateur sadique : tout, en somme, plutôt que linsupportable solitude et le silence infini des sphères.
Signifiant, concept, Divinité : qui, ou quoi, est finalement Godot ? Précisément tout cela, et rien dautre. En tout cas certainement pas un personnage (puisque jamais il napparaît, dans la parousie dune présence : il est, là encore, non-personnage). Tout juste se laisse-t-il entrevoir, deviner, cerner peut-être, dans le chatoiement du langage, qui est présence-absence. Godot, par la bouche de Pozzo, devenait "Godin" , ou encore God in ("in" dans le sens: "à la mode", "chic" ? ) -- mais aussi bien God out : après tout, Dieu na pas besoin dexister (nen déplaise à Descartes et sa preuve ontologique), puisque les hommes lont inventé. Et puis, de toute façon, sIl existait, il serait justement dehors -- hors de sa Création, soumis lui aussi à la contingence (et Godot dans la pièce nattend-il pas, peut-être, lui aussi son Sauveur, celui qui le justifiera ?) Ou aussi bien dedans-dehors -- en tant quIl est Lui-même Verbe. Toute une pièce, en somme, sortirait de ce God-ot, de même que toute une Création, selon Saint Jean, est contenue dans un Dieu-Verbe.
Par ailleurs, on peut ici suivre Edith Kern, qui note 5 que le nom "Godot" semble bâti sur le même modèle que "Charlot" -- le suffixe-diminutif "- ot" suggérant à la fois une idée daffection et de dérision : on pense bien sûr au petit tramp de Chaplin (quévoquent à leur tour les vagabonds de Beckett -- de sorte quau personnage sans nom de Chaplin répondrait le nom sans personnage de la pièce), mais aussi à lexpression "un charlot" (dérivation de "charlatan" ?), qui signifie à peu près un "rigolo", une personne peu crédible, peu compétente, guère digne de confiance (tout le portrait du Dieu de lhumanité, en somme -- et aussi bien de cette dernière, qui comme chacun sait est à Son image). Dès lors les vagabonds beckettiens, clowns métaphysiques, seraient lultime (et par ailleurs la seule) vérité de ce Godot, Dieu de pacotille. Mais ce Dieu-Verbe est, par là-même, avant tout signifiant et concept(s). Dès lors ce God-ot est par essence oxymore, le suffixe venant infirmer la racine : à la fois grandeur et dérision (pouvoir et nullité) du signifiant et du concept. Godot, cest la transcendance selon Beckett: celle qui à peine esquissée retombe comme un soufflé raté -- la grandeur qui immanquablement glisse, sitôt esquissée, sur la peau de banane de limpuissance et de la dérision. Cest, si lon veut, la première esquisse de cette transcendance négative tive dont, quelques années plus tard, une autre pièce, La Dernière bande, exposera le mécanisme rigoureux.6 Godot enfin, dans une perspective sartrienne7, serait lessence même du comique :
Le comique est enfermé dans une contradiction insurmontable et qui se manifeste comme circularité vicieuse puisque chaque terme produit le terme opposé.
Ce comique qui, toujours selon Sartre, aboutit à symboliquement tuer lhomme, en tant quêtre de praxis (principe de lattente, justement) et de valeurs (quon songe par exemple au monologue de Lucky), bref à le liquider moralement, à finalement le déshumaniser , labandonnant au monde comme pur objet humain. Godot dès lors serait peut-être aussi cela : lannonce de la possible fin du tragique, et jusquà celle de sa possibilité, dans la culture occidentale.8 Car, comme le fera remarquer la pièce suivante, Fin de partie, rien nest plus drôle que le malheur -- mais même lui, à la longue, finit par lasser, et son comique par sémousser. En somme, le comique à son tour est tué par le tragique (lusure, le temps). Que peut-il bien demeurer dès lors ? La morne grisaille (couleur beckettienne par excellence) dun indifférencié ? Ou, si lon préfère, là encore, dune viduité symbolique ?
Résumé :
Dans une perspective hégélienne, le langage est finalement une dialectique de la présence-absence. En attendant Godot, qui oppose la présence physique des personnages (leur être-là) à labsence de Godot, joue de cette perspective. Dès lors que représente, que désigne "Godot" dans la pièce ? Ceci, peut-être, tout simplement : signifiant, concept, divinité -- et leurs contraires aussi bien, leur dérision. Car ils se déploient exclusivement dans lespace dun discours. À la limite, ce sont les catégories mêmes du comique et du tragique -- et donc la référence culturelle dans sa totalité -- qui sont visées.
Summary:
In a Hegelian perspective, language, ultimately, is a dialectics of presence vs. absence. Waiting for Godot, which contrasts the physical presence of the characters (their being-there) with the conspicuous absence of Godot, plays upon such a perspective. What then does "Godot" represent, or point to, within the play? Maybe this, simply: the signifier, the concept, the divinity -- as well as their negation, or derision. For they exist within a discursive space exclusively. Ultimately, it may be the categories of comic and tragic themselves -- and hence the whole cultural frame of reference -- that are in jeopardy.
Les notes de bas de page n'ont pu être reproduites.
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