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LE DISCOURS DE LA PREMIÈRE PERSONNE DANS LES TEXTES EN PROSE DE SAMUEL BECKETT
Thèse en deux volumes
Volume I
Denis GAUER
Université de Lille III
UFR Angellier
Directeur de recherche : M. le Professeur R. DURAND
Thèse présentée en vue de lobtention du Doctorat dÉtat
Études anglaises
Octobre 1996
"... meublons, meublons, jusqu'au plein noir." (Molloy, p. 17)
INTRODUCTION
"L'homme se tait, l'oeuvre se
refuse à servir."
C'est sur cette magnifique formule que s'ouvre la remarquable étude de Ludovic Janvier, Pour
Samuel Beckett.
Peut-être. Mais autant qu'on sache, Beckett l'écrivain s'est
livré, ici et là, à quelques déclarations et confidences, sur sa vie, sur son oeuvre
surtout. A des journalistes et des universitaires, au cours d'interviews, dans les débuts
de sa notoriété. Et puis, également, à d'autres personnes, ici et là (co-traducteurs,
metteurs en scène, amis et connaissances). Précieuse moisson, rassemblée principalement
par Deirdre Bair, dans sa biographie "non autorisée" (mais il faudra en
reparler), Samuel Beckett. Ces déclarations, ces confidences de l'écrivain sont
assez parcimonieuses (surtout sur l'oeuvre) pour qu'on les prenne en compte. Sans pour
autant les tenir pour paroles d'Evangile -- après tout, Beckett lui-même savait fort
bien, à l'instar de la critique moderne, que l'auteur n'est guère plus habilité qu'un
autre à gloser son oeuvre, une fois celle-ci livrée au public. On connait par
ailleurs la fameuse profession de foi beckettienne, faite à Allan Schneider, qui semble
vouloir couper court à toute tentative dordre exégétique ou herméneutique (et
qui a peut-être influencé certains exégètes, sans pour autant décourager la
majorité) :
Mon travail est un corps de sons fondamentaux (sans jeu de mots) produit aussi pleinement
que possible et je n'accepte
de responsabilité pour rien d'autre.
Une question au passage -- pourquoi ici la
précision : "sans jeu de mots" ? On aura l'occasion d'y répondre d'ici la fin
de cette étude.
Et puis. Autant qu'on sache, l'oeuvre, quoi qu'on en dise, a tout de
même servi.
Elle a d'abord servi à son auteur. A diverses choses -- ne serait-ce
qu'à se faire connaître d'abord, lui et ses conceptions artistiques, à laisser une
certaine empreinte sur lépoque ensuite, à assurer ses vieux jours enfin. Ce qui,
somme toute, n'est pas négligeable. Et puis qui sait à ce qu'on l'écoute rager contre
le gâchis et vomir le Malheur.
Elle a ensuite servi à ces éminents esthètes de l'art, humanistes
comme il se doit, du jury du Nobel. A distribuer les dividendes de la fortune de ce
bienfaiteur de l'humanité, Monsieur Alfred Nobel, inventeur de la dynamite. Et ceci au
nom de la grandeur de l'Humanité. Car en effet à cette occasion, en 1969, le monde a pu
découvrir "une oeuvre qui, sous de nouvelles formes romanesques et théâtrales, a
transmué la misère de l'homme moderne en son élévation."
Ceci déjà appelle plusieurs remarques. D'une part, les gens du Nobel
sont non seulement fins connaisseurs en littérature, ce qui bien sûr ne surprendra
personne : après tout, c'est là leur métier, voire leur mission, mais encore experts
ès-misère. D'autre part, il y a la misère de "l'homme moderne", et puis celle
de l'autre, le pas moderne, sans même parler du post-moderne, le post-homme en quelque
sorte (en attendant le post-hume ?) -- sujet sur lequel, là encore, les gens du Nobel
sont d'éminents spécialistes. Quant aux "nouvelles formes romanesques", on
aura loccasion d'en reparler. Beckett pour sa part ne fut guère loquace quant à
l'insigne honneur qui lui était fait là. On sait simplement qu'il réagit avec
consternation à l'annonce de cette prestigieuse nomination. Apparemment il n'avait même
pas la reconnaissance du ventre, non plus que celle de l'ego.
Par ailleurs il appert que la misère de l'homme l'élève (jusqu'à
quel Ciel au juste ?) -- et nul doute que les jurés du Nobel ne soient là encore des
spécialistes ès-misère humaine élévatrice. Après tout, il est vrai que l'invention
de Monsieur Nobel élève effectivement l'homme, à l'occasion, dans les airs, plus haut,
toujours plus haut, plus près de toi mon Dieu, en un morceau ou en plusieurs. Enfin, pour
que la misère élève l'homme, il y suffit d'un "transmutateur" tel qu'un
Samuel Beckett (ô subtil alchimiste !) -- et le tour est joué. Il suffisait d'y penser,
puis de le dire, avant le grand banquet de circonstance, ou qui sait entre la poire et le
fromage, en quelques vibrants discours. Et derechef l'Humanité aura été servie, elle,
sa misère et sa grandeur, pour un an. Et les nobéliseurs, ayant une fois de plus
accompli leur Devoir, pourront digérer la conscience en paix.
Il apparaitra toutefois plus loin qu'il n'est pas bien sûr que les
gens du Nobel, ces grands humanistes, aient exactement mesuré le contenu de l'oeuvre
qu'ils avaient choisi de couronner cette année-là.
Et puis celle-ci aura tout de même servi aussi à Ludovic Janvier, le
"saint Jean de Beckett" comme dit Claude Roy. Ce grand prosélyte y aura
découvert une Cause à servir, voire, qui sait, une véritable vocation -- après son Pour
Samuel Beckett, il s'est lancé dans une thèse sur, et n'en doutons pas pour, le
même Samuel Beckett. Oeuvre des plus méritoires.
Elle aura servi à beaucoup d'autres. Et à faire couler beaucoup
d'encre et de salive parmi l'intarissable et jacassante humanité -- certes, il faut bien
que le discours se fasse. Ce qui constitue d'ailleurs l'un des thèmes de base de L'Innommable.
Elle aura servi aux pensionnaires de Saint Quentin, USA. Et à
André Bernold qui oui, il ose le dire, a pu contempler grâce à Beckett certains des
attributs d'un ange -- on y reviendra.
Et enfin, il faut bien le confesser, à l'auteur de ces lignes. Pour sa
modeste édification -- ou sa profonde perplexité, aussi bien. On s'en expliquera plus
avant dans la suite.
Bref. Samuel Barclay Beckett, quoi que certains en disent ou en aient
dit, peut désormais reposer en paix. Il a bien oeuvré. Apparemment pour le plus grand
bien de l'Humanité souffrante. Lui qui, selon certains, refusait tellement de servir.
Amère ironie ?
Watt, et non pas Murphy qui le précède, est le véritable commencement du roman de Beckett parce que c'est dans Watt que se produit la déchirure dans le langage, c'est dans ce roman que le monde se scinde en deux, en l'homme et les choses d'un côté et les mots de l'autre3.
Cela, c'est Olga Bernal qui
l'affirme avec un admirable aplomb dans sa remarquable étude, Langage et fiction dans
le roman de Beckett.
Sans doute. Mais enfin Beckett quant à lui a toujours inclu Murphy dans
son oeuvre (alors qu'il a voulu rejeter More Pricks than Kicks dans l'oubli,
refusant par exemple de le traduire -- il ne le sera que posthumement, par Edith Fournier,
sous le titre Bande et sarabande). Murphy qui sera régulièrement mentionné dans
tous les romans suivants à partir de Watt, qui ne manque pas de désigner cette
filiation : "à l'époque où il se mourait à Londres." (220). Ensuite,
nouvelle évocation dans Mercier et Camier :
J'ai connu un nommé Murphy, dit Mercier, qui vous ressemblait un peu, en beaucoup plus jeune. Mais il est mort, il y a dix ans, dans des circonstances assez mystérieuses. On n'a jamais retrouvé son corps, figurez-vous. (194)
Notons au passage que cette dernière phrase au premier abord contredit la fin de Murphy. Puis dans Molloy :
Quelle tourbe dans ma tête, quelle galerie de crevés. Murphy, Watt, Yerk, Mercier et tant d'autres. (183)
Nouvelle apparition dans Malone meurt, à
l'occasion de la "parade" finale, avant la dernière excursion : "Dans la
première un homme jeune, mort jeune, assis dans un vieux rocking-chair "(180).
Soulignons enfin que Murphy est mentionné pas moins de huit fois dans L'innommable.
Et que le nom de Murphy refera encore surface à la page 18 de Pour en finir encore et
autres foirades. Cela ne saurait être ni un hasard, ni un caprice d'auteur. Mais bien
plutôt (nayons pas peur des mots) une stratégie.
Car enfin, certains des thèmes qui aboutiront à la Trilogie se
rencontrent dès Murphy, comme on s'efforcera de le montrer. A ce propos, Beckett
lui-même, dans une lettre datée du 14-6-674, écrit :
If I were in the unenviable position to study my work my points of departure would be the 'Naught is more real...' and the 'Ubi nihil vales...' both already in Murphy and neither very rational.
Sans même parler du fait que (nous y reviendrons) les déductions bernaliennes (ainsi celle citée ici) ne sont pas toujours des plus fines ni des plus pertinentes. En fait (et c'est là l'origine d'un certain radicalisme regardant l'art et le langage, qui constitue le principal défaut de son ouvrage), O. Bernal tend à systématiquement opposer notre époque à toutes celles qui l'ont précédée, au nom d'un "effondrement du langage" et d'une "littérature de l'infaisable", apanage bien entendu de notre modernité. Ce parti pris se reflète assez bien dans son étude, qui de l'oeuvre beckettienne privilégie les deux "pôles" (Watt, en tant que rupture avec le roman traditionnel, et L'innommable, qui entérine ledit "effondrement du langage"), les autres textes n'étant que périphériquement sollicités. En fait, il semblerait que l'oeuvre beckettienne soit ici étudiée moins pour elle-même qu'afin d'illustrer, et conforter, les thèses bernaliennes : et d'ailleurs son étude porte le sous-titre "essai".
En 1951 apparaît Molloy. Ce roman terrible sonne le glas de toute la littérature militante qui avait surgi aux lendemains de la Libération. Mais peut-être sonne-t-il aussi le glas de toute littérature.
C'est ce que déclare la jaquette (verso) de
l'édition 10/18 de Molloy. Nous avons pour notre part découvert l'oeuvre
beckettienne à travers, précisément, Molloy. Nous n'en avons nullement retiré
le sentiment que ce texte sonnait le glas de toute littérature -- à moins qu'il ne
s'agisse de "littérature" au sens joycien du terme. Au contraire, cet ouvrage
donnait plutôt l'impression exaltante (n'ayons pas peur des mots) que peut-être, après
tout, la littérature était enfin possible. Que cette exaltation soit quelque peu
retombée par la suite, et surtout au cours de lexploration de loeuvre, est
une tout autre affaire. Après tout, que Molloy, vu de près, ne soit plus tout à
fait ce monument énigmatique et fascinant (ou dérangeant) quil a pu être lors de
sa parution, cest ce quon sefforcera en tout cas de montrer ici. En
toute modestie, autrement dit avec le fameux bénéfice du recul. Comme quoi il est
toujours décevant dinterroger les choses -- et finalement, loeuvre
beckettienne dit cela aussi : quen voulant à tout prix tout comprendre --
c'est-à-dire tout ramener à sa propre et insignifiante mesure (ô Protagoras) --
lhomme sest rapetissé. Que lon songe, par exemple, au monologue de
Lucky dans En attendant Godot.
Pour en revenir au sujet qui nous occupe, il semble déjà (on s'est
contenté jusqu'ici de citer deux études "canoniques" et une
"publicité") que l'on ait affirmé beaucoup de choses concernant l'oeuvre, et
pas forcément des plus pertinentes. Mais il faut bien que le discours se fasse. Et se
défasse. Et se refasse. Et se ressasse. Thème très beckettien, là encore. Certes,
dira-t-on, tout cela n'est pas bien méchant. Effectivement. Mais il y a plus grave : on y
viendra dans un moment.
Et puis il y a l'homme Beckett,
avec toute la consternante hagiographie qui s'est tissée autour de lui, toute cette
douteuse mythologie que Beckett d'ailleurs semble (du moins si l'on en croit Deirdre Bair)
avoir lui-même complaisamment encouragée. Ainsi de pratiquement toutes les photos
"officielles" de l'auteur d'En attendant Godot : Beckett y est pris dans
des poses de damné (normal, dira-t-on sans doute, pour un admirateur de Dante), Atlas
portant sur ses frêles épaules voûtées tout le poids de la souffrance du monde, et de
l'horreur de l'existence -- il n'est pas étonnant dès lors que parfois le public et
même la critique en soient venus à confondre l'auteur et ses créatures. Révélatrice
est à cet égard la photo de couverture de l'ouvrage de D. Bair : l'original montre un
Beckett serein et souriant, style patriarche débonnaire. Pour la traduction française,
on a droit à un Beckett sinistre et vaguement halluciné -- pourquoi cette substitution ?
Et cependant selon d'autres sources on apprend, tout étonné, qu'à l'inverse du Christ
il savait rire, parfois.
Mais là n'est pas notre propos. On se contentera de s'étonner, en
passant, de cette véritable "conspiration du silence" qui à une certaine
époque a prétendu si pudiquement entourer l'homme, puis de cette frénétique curiosité
(pour ne pas dire voyeurisme) qui l'assiégea à une certaine époque également -- la
même d'ailleurs. A croire presque que Beckett lui-même l'avait en partie orchestrée. Et
se complaisait dans une certaine image chagrine de l'Artiste cloîtré dans sa hautaine
solitude et muré dans sa souffrance, occupé seulement d'accoucher l'Oeuvre -- cet Opus
Magnum que La dernière bande sardoniquement dénigrera.
Certes, on prétend que tout grand
homme a son moment crucial, et donc son anecdote décisive auprès des biographes. Dans ce
domaine on peut par exemple citer :
- Archimède et son Euréka / son levier
- Baudelaire et le frôlement de l'aile de l'imbécilité
- Borges et son accident (raconté dans sa nouvelle "Le sud")
- Claudel et sa révélation derrière un pilier d'église
- De Gaulle et son appel du 18 juin / sa traversée du désert
- Flaubert et sa crise de Pont L'Évêque (d'ailleurs contestée par Sartre dans L'idiot
de la famille)
- Freud et son évanouissement (on en a appris bien d'autres depuis)
- Genet et sa décision "existentialiste" d'être traître et voleur (selon
Sartre toujours)
- Joyce et ses épiphanies / ses masturbations compulsives déclenchées par les bruits de
mictions féminines
- Sartre et la tragique coupe de ses belles boucles blondes (rapportée dans Les mots)
- Van Gogh et son oreille
- etc.
Pour Beckett, on n'avait que l'embarras du choix : son éducation puritaine, le coup de couteau sans motif dun marlou parisien, sa révélation sur une jetée de Dublin (rapportée dans La dernière bande et dûment reprise par D. Bair dans sa biographie), pour ne citer que celles-là. On ne s'est pas privé de les invoquer. Pour quel profit en fin de compte ?
Mais enfin, pour en terminer avec
l'hagiographie beckettienne. Il est vrai que certains comportements de l'individu laissent
quelque peu songeurs. Deux exemples : Beckett, de son appartement donnant sur la prison de
la Santé, fait des signes à un détenu, pour l'encourager parait-il. Son visiteur du
moment, subjugué, ne manquera pas, par la suite, de rapporter cette édifiante anecdote :
Beckett, figure christique vaguement mâtinée d'anar, relevant tous ceux qui tombent, ou
sont tombés. En une autre occasion, un taulard allemand, converti au beckettisme par une
représentation intra muros de Fin de partie, lui écrit du fond de sa
prison. Beckett, avec sa "gentillesse" légendaire, lui répond, l'invite même
à Paris. Et puis le taulard, de plus en plus enthousiaste, profite d'une permission de
sortie pour foncer à Paris, où il va voir Roger Blin et lui demande de rencontrer
Beckett. Averti, ce dernier panique, prend la fuite, se terre. C'est le malheureux Blin
qui prendra en charge l'admirateur un peu encombrant5. La compassion, même beckettienne,
semble avoir ses limites. Et s'exercer, en certaines occasions du moins, à distance. Il
est parfois à se demander s'il n'y avait pas du comédien chez lui. N'empêche : pour ce
qui est de la "sainteté", l'abbé Pierre serait peut-être un candidat plus
sérieux. Il est vrai qu'il ne s'agit plus tout à fait du même domaine, ni du même
public.
Et puis (notre second exemple en étant issu) il y a surtout cette
biographie "non autorisée" de Deirdre Bair. Il commence par lui déclarer ,
dit-elle, qu'il ne "m'aiderait ni ne me ferait obstacle6" Or ensuite il
lui accordera par paquets les lettres d'introduction ! Certes D. Bair elle-même dans sa
préface reconnait (!) que Beckett "ne souhaitait pas que ce livre fût composé,
et qu'il aurait été heureux si j'y avais renoncé 7." Pourquoi dans ce
cas une telle complaisance ? Rien après tout ne l'y obligeait. On en vient parfois à
soupçonner le grand Beckett de perversité : car après tout la biographie de D. Bair
vaut ce qu'elle vaut, mais de toute façon, comme toute biographie, ce n'est guère qu'une
fiction. Habile manière, de la part
de Beckett, d'encore davantage brouiller les pistes ? Ou tout simplement de jeter un os
aux limiers, afin d'être un peu tranquille ?
Elle-même au départ manifeste les intentions les plus pures :
Si j'ai écrit la biographie de Beckett, c'est que les études existantes sur ses ouvrages me laissaient insatisfaite. (...) Cette situation exaspérante me fit sentir la nécessité d'une base de faits pour toutes les exégèses critiques ultérieures8.
Le résultat n'est pas exactement à la hauteur de ce louable projet. Certes, on peut à la rigueur être reconnaissant à D. Bair de certaines informations, mais quant à ses commentaires et interprétations, on se montrera beaucoup plus réservé. Terrain glissant, sinon miné, sur lequel il ne s'agit pas ici de s'engager. Il n'empêche que, hagiographie ou voyeurisme, on en est réduit, non plus même à se demander si, mais tout bonnement à constater que, le "phénomène Beckett" n'a pas peu contribué à brouiller les perspectives, et plus particulièrement la perception des textes. Ce qui déjà en soi amène à certaines interrogations. Tout particulièrement concernant la réception d'un texte, ou d'une oeuvre, dans un contexte donné. Espérons qu'avec le fameux recul, les effets pervers à la longue se dissiperont.
La vérité d'un homme ne réside pas forcément dans le chaos des événements de son existence, ni même dans ce que Malraux appelait le misérable petit tas de secrets. Un autre Samuel (Clemens) considérait pour sa part qu'elle gît (fort beckettiennement à tout prendre) dans le flot des pensées et réflexions de l'individu au fil de son existence. Notons simplement pour l'instant que Beckett, ayant fait profession de bannir les certitudes, en conserve pourtant une : il choisit, résolument, radicalement -- dans son oeuvre sinon dans sa vie -- le Malheur. Majuscule. Inconditionnel et Absolu. Sans doute n'a-t-il pas forcément tort. A-t-il pour autant raison ? Après tout, il s'en sert aussi pour construire une oeuvre. Pour le reste, on nous dit que James Knowlson, biographe autorisé, s'apprête à nous révéler la vérité vraie sur le mystérieux grand homme. Et peut-être du coup nous épargnera-t-on des envolées de ce genre :
Les jours, peut-être, ne sont plus : mais j'aurai vu les yeux, les mains, les rides d'un messager, oui, j'oserai le dire : d'un ange. J'ai vu le pont rompu dans le brouillard (...) Il aura traversé le pont brisé et le monde, bien sûr, finira9.
A quand, serait-on en droit de se
demander en lisant ces lignes bouleversantes, la béatification -- ultime indignité ?
Pour le reste, rappelons simplement, avec Sartre (qui savait sans doute
de quoi il parlait), "qu'un homme n'est jamais qu'une imposture10."
Mais après tout, le monde en est une autre. N'est-ce pas Kafka qui
appelait très lucidement la société die Lüge -- le Mensonge ?..
De sorte que l'homme Beckett ne nous serait apparemment pas d'un grand secours. Lui-même d'ailleurs le répétait : seule compte l'oeuvre, la vie n'est rien (sinon que l'oeuvre ne cesse de suggérer qu'elle est encore bien trop : une calamité dont on ferait volontiers l'économie). Et cependant, l'oeuvre nous amènera, parfois, à un détour par la vie de l'auteur. En particulier lors du passage au français : car on s'aperçoit qu'au choix de la langue étrangère répond, en un apparent paradoxe, et dans un premier temps au moins, un retour spectaculaire, insistant, à l'espace originel, ce que nous interrogerons sous le terme d'irlandarité. Et lon pourrait même aller plus loin à ce sujet, et mettre en avant quil est impossible de véritablement comprendre lentreprise beckettienne sans lexpérience -- on y reviendra -- du bilinguisme, et plus précisément de l'instance anglais-français. Expérience qui dans lensemble parait être absente de la critique anglo-saxonne de loeuvre. Ce qui pourrait expliquer certaines choses.
Alors, donc, l'oeuvre.
Mais celle-ci, précisément, fait problème. Vis-à-vis de
l'entreprise critique tout d'abord. En effet, Beckett a déclaré : "Dans le genre de
travail que je fais, je ne suis pas maître de mon matériau.", "Je travaille
avec impuissance, ignorance11." A quoi on pourrait lui rétorquer, d'ailleurs, que
nul écrivain, à tout prendre, n'est jamais véritablement maître de son matériau,
qu'il travaille toujours, jusqu'à un certain point, avec impuissance et ignorance (certes
Gide se vantait d'avoir la plume facile, mais enfin Gide...). La grandeur de Beckett est
précisément de l'avoir dite, cette fondamentale incertitude de
l'écriture. Seulement l'exégète, qui n'est justement pas un écrivain (en tout cas pas
dans la même acception), quant à lui est supposé travailler à partir du principe (du
postulat, et donc de la promesse) d'un minimum de certitude finale, autrement dit d'une
certaine domination du matériau -- et tout d'abord d'un matériau déjà existant,
constitué.
Dès lors, l'oeuvre de Beckett ne risque-t-elle pas de se révéler à
l'examen incompatible avec les modalités (sinon les ambitions) d'une entreprise critique,
académique de surcroît ? Dans la mesure justement où cette oeuvre s'articule
ouvertement sur la position, à la fois humble et orgueilleuse, d'un "je ne sais
pas", qui par avance récuse toute prétention à affirmer. Certes il faut une
certaine dose de courage et d'humilité pour oser revendiquer l'ignorance en ces âges
âpres et sombres de véritable terrorisme de la "connaissance" et du
"savoir". Où il semble que quiconque s'aviserait de chuchoter, serait-ce au fin
fond du Sahara, qu'il "ne sait pas", verrait dans la minute fondre sur lui une
horde de prêtres de la Connaissance empestant littéralement de certitudes -- pas les
mêmes hélas. Ce qui n'est d'ailleurs jamais, si l'on y réfléchit, que l'odeur même
d'une certaine -- angoisse, dirons-nous. En sus bien sûr de la fameuse pulsion
épistémologique lacanienne, dont on aura l'occasion de reparler.
Dans ce domaine, d'une certaine manière, Beckett aura déclenché un
grand souffle aérateur, sinon libérateur, mais qui peut-être exclut toute autre
prétention qu'une expérience directe et brute de l'oeuvre, qu'une confrontation sans
médiation aucune avec les textes (ou avec les pièces) -- c'est en tout cas l'avis de
certains, dont on reparlera sous peu. Loin, autrement dit, de cette autre compulsion
moderne, celle du "méta" : après la "métaphysique", le
"métalangage", le "métadiscours", le "métatexte", le
"métathéâtre" (manifestation, semble-t-il, d'un indéracinable besoin de
transcendance -- on aura amplement l'occasion, à propos de l'oeuvre, d'y revenir). Ce
n'est peut-être pas tout à fait une coïncidence si les taulards incultes de Saint
Quentin ont d'instinct compris une pièce comme En attendant Godot dans le temps
même où les raffinés intellectuels de tous bords y perdaient leur latin de (nouvelle ou
traditionnelle) cuisine. Après tout, n'est-ce pas également le même Beckett qui a
déclaré :
J'ai conçu Moloy (sic) et la suite le jour où j'ai pris conscience de ma bêtise. Alors, je me suis mis à écrire les choses que je sens12.
Encore faut-il préciser que la
version anglaise de cette déclaration dit plus exactement "my own folly",
à savoir : folle présomption, démence à prétendre savoir, à être certain de,
quelque chose.
Et c'est ce que l'on est en droit de tout particulièrement reprocher
à une partie des études beckettiennes : la plupart (du moins parmi celles qu'on a eu
l'occasion de lire, qui souvent était aussi bien celle de le regretter) ne manifestent
guère qu'une ignorance pontifiante doublée de l'inévitable et morne panégyrique, à
moins qu'elles ne donnent dans le galimatias vaguement ésotérique prétendument culturel
(les Américains semblent particulièrement friands de ce genre de sport).
Un exemple, qui suffira largement à illustrer la chose.
Dans la note 6 de son article "Memory and the Narrative
Imperative: St Augustine and Samuel Beckett", James Olney13 se livre (en invoquant
une intervention non publiée de Germaine Brée) à tout un développement des plus
fouillés sur les différences entre les expressions "je suis né" et "I
was born", mettant au passage à contribution ce malheureux Rousseau qui n'en peut
mais, pour en arriver à démontrer que la langue française très habilement contourne ce
problème crucial d'évoquer l'inénarrable de la naissance, tout en introduisant,
comparativement à la locution anglaise, plus simple philosophiquement et linguistiquement
quant à elle (sic), certaines complexités (sic). Sans se rendre compte
qu'il prétend comparer des incomparables. En effet, le verbe "naître" (qui
entraîne une construction active) n'a pas grand'chose à voir autant qu'on sache
(linguistiquement aussi bien que sémantiquement aussi bien que philosophiquement) avec
"bear" (dont vient "born", qui quant à lui exige une construction
passive regardant "I was born"). En d'autres termes, J. Olney (sans même parler
de G. Brée) se livre à des élucubrations dignes de celles de Watt. En beaucoup moins
drôle, simplement.
Autre exemple, tout aussi révélateur. A la fin des années cinquante,
un éminent universitaire américain (il s'agit de Hugh Kenner, et c'est lui-même qui
rapporte fièrement l'épisode14) se rend à Paris pour rencontrer sa nouvelle idole.
Beckett le reçoit chez lui, dans son appartement de la rue des Favorites. L'autre de
s'extasier : Beckett existe donc -- il le voit, il lui parle. Ensuite, en quittant
l'immeuble, dans la cour il se trompe de porte, tombe sur un cul-de-sac où il voit des
poubelles et des roues de bicyclette. Il n'en croit pas ses yeux, les ferme, les rouvre,
les frotte, les secoue, les enlève, les vérifie, les frotte, les remet, salive,
s'extasie derechef -- c'est Fin de partie ! Non seulement Beckett existe, mais les
poubelles aussi ! Et les roues de bicyclette ! Et même qui sait, les bicyclettes ! Et
pourquoi pas, car il est des moments où tout devient possible, Dieu Lui-même ? Nous
voilà tous sauvés.
On exagère à peine. En tout cas on ninvente rien. Et pendant ce
temps une autre éminence spécialiste ès-Beckett (R. Cohn) compute et analyse gravement
le nombre, la durée, la tonalité, la tessiture, la portée métaphysique ou, plus
prosaïquement, la teneur boyautique sinon mayeutique des (rares) rires ponctuant le
paysage rien moins que souriant dEn attendant Godot, on a oublié en vue de
quelle époustouflante conclusion15. Voilà, à peu de choses près, le niveau moyen de la
critique beckettienne américaine -- D. Bair à cet égard n'avait pas tort. Conséquence
du fameux impératif "catégorique" Publish or perish qui dit-on sévit
outre-Atlantique ? Qu'on se rassure, il y a des exceptions. Mais elles ne semblent guère
être la règle.
Bref, bien souvent elles (lesdites "études beckettiennes"
sus-mentionnées) ne font que diligemment mettre en pratique le fameux adage de Cocteau :
puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs. Et puis il
faut bien que le discours se fasse. Rappelons cependant que Beckett lui-même a violemment
récusé bon nombre des critiques américains de son oeuvre16.
Mais encore.
Ces quelques remarques de Gérard Durozoi :
Philosophie et littérature seraient-elle donc indissociables dans les textes de Beckett ? Pourtant la lecture n'y repère ni les concepts ni les raisonnements habituels dans l'usage philosophique du langage. Mais elle ne parvient pas davantage à y retrouver les éléments qui figurent dans le "roman" ou le "théâtre". Faudrait-il admettre que le texte beckettien se situe à mi-chemin entre la littérature et la philosophie17 ?
Et de conclure, un peu plus loin sur la même page : "Lire Beckett nous obligerait donc à éprouver notre définition de la littérature18." Passons ici sur quelques naïvetés : pourquoi une entreprise à caractère ou visée philosophique devrait-elle automatiquement recourir aux "concepts" et autres "raisonnements habituels dans l'usage philosophique du langage" -- et d'ailleurs, de quoi s'agit-il au juste ? De jargon ? Comment dès lors G. Durozoi jugerait-il loeuvre littéraire dun Sartre, par exemple, ou d'une Beauvoir (vague épigone du précédent), ou encore d'un Camus ? Par ailleurs il est faux, sinon exagéré, d'aller prétendre que la lecture soit en peine de retrouver chez Beckett les "éléments" qui figurent dans le " 'roman' " ou le " 'théâtre' ". Cependant G. Durozoi a raison de souligner le caractère décapant de la lecture des textes beckettiens. Et sans doute eût-il pu ajouter, dans la dernière phrase citée, "de la littérature... et, pourquoi pas, de la philosophie".
On fera ici une place à part à deux démarches (aux antipodes l'une de l'autre) quant à la critique beckettienne, en tant qu'elles sont fort révélatrices, chacune à sa manière, et par ailleurs non dénuées d'intérêt. La première concerne un éminent et distingué exégète canadien, Brian T. Fitch, auteur de deux remarquables ouvrages sur Beckett. Dans le premier, dimensions structures et textualité dans la trilogie romanesque de Beckett (sic : ni majuscules ni ponctuation), lauteur déclare, entre autres, dans son avant-propos :
Il y a en fait peu de choses à dire de cette oeuvre remarquable (...). Nous croyons avoir dit dans ces pages ce qui peut se dire, bien qu'en toute dernière analyse, il se puisse que cela se réduise à notre étude de la textualité 19.
Fitchre -- pardon, fichtre -- fortes paroles !
"peu à dire", "avoir dit (...) ce qui peut se dire", "en toute
dernière analyse" ! Et tout cela, en dernier recours, une simple affaire de rapports
textuels !
Lorsquon lit l'ouvrage de ce (modeste) Aristarque moderne (voire post-moderne ?), on
découvre principalement deux choses. D'une part, il balance douloureusement entre
"esthétique" et "ontologie" (du texte littéraire, qui plus est) --
sans véritablement expliquer ce qu'il entend par là. En fait, disons-le tout crûment,
dès que son ouvrage se met en oeuvre de discuter "philosophie", cela devient
quelque peu confus. D'autre part, on retire limpression que ce dernier est une
espèce d'anthologie de délires critiques (essentiellement américains) auxquels a donné
lieu l'oeuvre beckettienne. Ce qui ne contribue guère à rendre son étude plus
convaincante.
C'est encore lui qui assène, avec une belle santé :
Tout critique un tant soit peu perspicace s'est vite aperçu que la fiction, dans la Trilogie, se désignait elle-même comme fiction et qu'il était parfaitement oiseux de scruter les bribes de fiction qui avaient subsisté à la suite du grand nettoyage par le vide, opéré systématiquement et consciencieusement par l'auteur, afin d'identifier une représentation quelconque du monde20.
Plus loin, citant Martin Esslin, il reprend la même antienne :
Si l'oeuvre de Beckett "défie toute tentative d'interprétation", c'est précisément parce qu'il n'y a rien à interpréter21 !
C'est là ce qu'on appelle vulgairement jeter le
bébé avec l'eau du bain. Que la Trilogie se désigne plus ou moins ouvertement comme
fiction(s), soit : mais cela suffit-il à automatiquement invalider toute notion de
représentation, et d'interprétation ? Car une telle assertion pose la question, tout de
même assez cruciale : est-il possible d'écrire "n'importe quoi" ? B. Fitch
pour sa part semblerait prouver que oui. Cependant, on retombe ainsi plus ou moins dans
l'aporie gidienne : l'acte gratuit n'est pas vraiment gratuit, puisqu'il vise à la
gratuité. Appliqué à la Trilogie, cela devient : les fictions beckettiennes sont-elles
si insignifiantes, puisqu'après tout Beckett a choisi de raconter telle histoire
plutôt que telle autre ? N'en déplaise à B. Fitch, il est au contraire fort
intéressant de scruter ces "bribes de fiction", d'ailleurs pas tant
"bribes" que cela, on le verra.
Cela dit, son ouvrage n'est pas, loin de là, sans mérite : on lui doit, par exemple,
dans la Seconde partie de la chose, une excellente étude des jeux de langage et du
travail de la signifiance dans la Trilogie. Etude qui semblerait quelque peu tirer
l'oeuvre beckettienne du côté de Raymond Roussel. Et qui n'est pas sans rejoindre, à
certains égards, mais à un autre niveau, le présent travail.
Second ouvrage de B. Fitch, An Investigation Into The Status Of The Bilingual Work /
BECKETT AND BABEL22. En résumé, il sagit dexplorer les implications de
la démarche bilingue de loeuvre beckettienne. Dune part (et si on a bien
compris) il affirme que Beckett dès le départ envisage ses textes dans une perspective
bilingue. Quà peine sèche l'encre de la version originale, il se précipite pour
ré-écrire son texte dans l'autre langue. Que par ailleurs de toute manière, quelle que
soit la langue de départ, cest toujours le texte français qui éclaire le texte
anglais. Sagirait-il alors dun imaginaire linguistique ? Non : dun
bilinguisme -- ce qui pour B. Fitch ultimement désigne en dernier recours un idéalisme,
celui dun texte au-delà dune dialectique bilingue, et qui parviendrait --
hypothétiquement bien sûr -- à un langage pur et non incarné (et qui de plus
réaliserait le silence tant appelé par loeuvre), dans un problématique espace
futur. A partir de cet ectoplasmique, ou idéal, langage, il imagine une langue intégrant
toutes les langues naturelles, et qui serait enfin idiome de vérité, donc de silence :
cest vers un tel idiome que tendrait implicitement la démarche beckettienne. En
somme, une sorte de "joycien", en plus radical et total. Enfin, il découvre que
les versions bilingues des textes beckettiens (qui selon lui relèvent de la prose
poétique) sont fortement basées sur les rythmes et les sons.
Soit. Encore qu'on verra que la langue idéale visée par l'oeuvre, en admettant qu'elle
existe, serait davantage celle des origines qu'une langue ultime et transcendante -- sans
compter qu'un idiome rassemblant toutes les langues naturelles, là encore en supposant
que tel phénomène fût possible, ne représenterait pas pour autant la Langue. Mais de
toute façon. Dune part, cette démarche bilingue se place assez tardivement dans
loeuvre : les exemples retenus par B. Fitch se situent bien au-delà de la Trilogie.
Que sil faut rappeler la démarche beckettienne (telle qu'évoquée là encore par
D. Bair) à partir de Murphy, en ce qui concerne lauto-traduction (et pour
autant quon sache), cela donne à peu près ceci, la liste nétant bien
entendu pas exhaustive :
- Murphy : Beckett co-traducteur avec Alfred Péron. Motivations possibles,
léchec commercial de la version originale. Beckett se plaint de
limpossibilité de traduire valablement loriginal, que par ailleurs il
"vulgarise" copieusement
- Watt : Beckett soucieux avant tout de le publier dans loriginal. Supervise
la traduction de Ludovic et Agnès Janvier
- Mercier et Camier : rangé dans la malle. Ne sera traduit (et tout simplement
publié) que du fait des retombées du Nobel
- Nouvelles : Premier amour remis dans la malle, nen sortira
quaprès le Nobel. Les autres : traduites tardivement
- Molloy : Beckett co-traducteur avec Patrick Bowles. Emet certaines théories
quant à la traduction, qui en fait visent à une ré-écriture dans la langue
darrivée, en fonction des spécificités de celle-ci
- Malone meurt, Linnommable, Textes pour rien : traduits par
lauteur. Bien après que lencre en ait séché. Auteur gémit (en privé)
devant ce "pensum". Personne ne ly obligeait
- En attendant Godot : traduit par lauteur. Qui plus tard proclamera
volontiers, après quelques verres, que la version anglaise est bien supérieure à la
version française originale. Assertion à notre avis quelque peu discutable (voir plus
loin)
- Fin de partie : traduit par lauteur. Dégoût proclamé de la version
anglaise. Se plaint derechef : la langue anglaise casse le rythme, la force du texte.
Laisse à contrecoeur jouer ce "désastre", étant lié par contrat au Royal
Court Theatre
- Tous ceux qui tombent : confie la version française à Robert Pinget, se
contente de superviser le produit fini
- All Strange Away : pas de version française
- Derniers textes (Ghost Trio, ... But the Clouds..., Nacht und Traüme,
Quad) : ne les traduira pas en français. Il est vrai quil ne sagit
plus de prose au sens noble du terme, mais de scénarios de télévision.
Autre théorie fitchienne, cette dialectique entre deux langues aurait un but précis : en
fait, loriginal de chaque texte servirait de base à la version dans lautre
langue, cette seconde version servant à lauteur à se débarrasser, se libérer de
la première (mais ensuite, pour se libérer de la seconde ?). De sorte que ce va-et-vient
linguistique ouvrirait finalement sur un exil : Beckett sinstallerait dans une sorte
de vide linguistico-littéraire, choisissant de demeurer assis entre deux idiomes
(cultures) comme dautres entre deux chaises. Pour une fois, on serait plutôt
daccord. Quant au reste, on ne prendra pas la peine de relever toutes les
contradictions de cet étrange et hypothétique système, certainement plus fitchien que
beckettien.
D'autre part est arrivé, enfin, un exégète qui ne
donne pas dans la niaise hagiographie : nous voulons parler de l'ouvrage de Bruno
Clément. Qui déjà pose de manière exemplaire la question : de quel "Beckett"
s'agit-il précisément dès lors que l'on parle de lui ? L'individu, le phénomène ou
l'oeuvre ? Effectivement, il est désormais -- hélas -- devenu pratiquement impossible de
différencier l'oeuvre de l'individu, et encore moins du phénomène. Notons déjà que ce
livre (préfacé par Michel Deguy, et donc présentant toutes les garanties du sérieux),
porte le titre, assez radical, de L'Oeuvre sans qualités. Le lecteur cultivé aura
bien sûr repéré l'allusion à Musil. Le rapprochement est-il tout à fait justifié ?
Car enfin, c'est un petit peu insultant aussi, malgré la référence culturelle, un titre
tel que L'Oeuvre sans qualités. Car cela laisserait supposer que l'oeuvre de
Beckett n'en a aucune. Or elle en a certaines, pas toutes forcément des meilleures, on
espère le montrer dans les pages qui suivent -- pas forcément non plus toutes celles
qu'on a voulu à toute force lui attribuer ou lui prêter. L'ouvrage de B. Clément se
veut néanmoins -- au départ du moins -- un long réquisitoire contre l'entreprise
beckettienne (en fait, exemplaire en ceci de la plupart des discours sur cette oeuvre, il
glisse souvent dans le panégyrique, quand ce n'est pas l'auto-complaisance). Mais encore
faudrait-il se placer sur le bon terrain. Ce qui à notre sens est loin d'être le cas :
B. Clément bien souvent fait un mauvais procès à des textes qu'il ne s'est apparemment
guère soucié de bien saisir en tant que tels. Mais après tout -- il ne serait
certes pas le premier à se fourvoyer regardant une oeuvre par ailleurs réputée
"difficile", "obscure", et dont le seul sujet est paraît-il le
"rien". Ne lui jetons pas la pierre. Il a certaines excuses : en fait il se
trouve victime d'une dialectique des plus vicieuses (on y reviendra en conclusion).
En revanche, là où les choses deviennent quelque peu étranges, c'est que lui non plus,
qui pourtant écarte dédaigneusement les hagiographes, ne peut se dispenser de quelques
trémolos dans son exergue, à l'intitulé hautement suggestif : "Pour Samuel
Beckett, in memoriam". Dans lequel il parle de
l'époque où je pensais encore que Samuel Beckett, comme je lui en avais fait promesse, recevrait un jour ces pages, en lirait peut-être quelques-unes (...)23.
En d'autres termes : apparemment un jeune homme qui
éprouve le besoin de tuer le Père (il n'y a pas d'âge pour ça, Moran en fera la
démonstration), mais attention -- avec son approbation. On n'est plus à la grossière
époque de la horde primitive : de nos jours, ces choses-là se font avec délicatesse, et
les politesses d'usage, entre gens du meilleur monde. La "victime" est bienvenue
de donner son aval (ou même, qui sait, de rédiger une préface). Las ! Beckett a eu le
mauvais goût de passer avant que ne pût lui parvenir sa sentence de mort. Alors du coup
on s'attendrit, on pardonne, peut-être même qu'on pleure un peu. Tant il est vrai
quaux morts, comme dit justement le narrateur de Premier amour, on pardonne
tout, ou presque.
Par ailleurs, B. Clément place son entreprise sous le signe du doute cartésien : ne pas
prendre pour argent comptant ni parole d'Evangile ce que disent les textes beckettiens.
Résolution fort louable. Et il ajoute :
Ce souci, joint à l'adoption d'un point de vue résolument taxinomique (impersonnel), m'a semblé la garantie la plus sûre contre une contamination de mon discours par celui de Samuel Beckett ou celui de ses exégètes les plus prestigieux (autres lui-même)24.
Pareille candeur est proprement confondante : l'auteur apparemment en est encore à croire à l'existence d'une lecture "impersonnelle". A moins qu'il ne cherche à faire prendre au lecteur des vessies pour des lanternes -- le reproche même qu'il adresse à l'oeuvre beckettienne ? Par ailleurs, c'est justement ce parti pris taxinomique qui condamne d'avance son entreprise à un relatif échec : il procède comme ces graves Diafoirius de la Renaissance qui prétendaient traquer le secret de la vie en disséquant du cadavre. Eût-il lu l'ouvrage, Beckett en eût sans doute souri : car, quoi qu'il proclame et quoi qu'il en pense, son auteur s'est laissé prendre aux rets du texte beckettien -- et d'ailleurs, le moyen de faire autrement ? N'est pas Erostrate qui veut. Et B. Clément lui-même finit par le reconnaître en fin de parcours, très discrètement il est vrai, au détour d'une parenthèse :
(...) il n'est peut-être pas possible finalement d'échapper entièrement à cette oeuvre, de l'appréhender par un de ses aspects qu'elle n'ait d'abord désigné (...)25.
Or, précisément, c'est bien cela qui devrait donner
à réfléchir. Et qui tout compte fait risque de rendre l'oeuvre suspecte.
Il parle par ailleurs, à propos de son étude, de "tentative d'un regard
neuf26". Sans doute. Et il convient de souligner que son étude est de loin la
meilleure (c'est-à-dire la moins mauvaise) qu'il nous ait été donné de lire à ce
jour. Tout juste pourrait-on lui reprocher un certain penchant (logique, ou inévitable à
tout prendre, puisqu'il s'agit au bout du compte de rattacher Beckett à une tradition
séculaire) pour le souverain poncif. Ce qui d'ailleurs amène vis-à-vis de son
entreprise à se poser une autre question : car il semble que de la fameuse rhétorique
annoncée il n'y ait guère à dire. Qu'elle soit avant tout pré-texte. Serait-ce parce
que celle-ci, dans le fond, va de soi ? On y reviendra dans les pages qui suivent.
Et plus particulièrement à propos de L'innommable. De manière sans doute moins
fine. Et certainement moins exhaustive.
Mais B. Clément a au moins un grand mérite : il récuse, entre autres, les vaticinations
d'un Blanchot, autre grand hagiographe de Beckett. Et on admettra que quiconque étrille
Blanchot, même timidement, ne saurait être foncièrement mauvais. B. Clément montre
fort bien, dans son introduction, que Blanchot critique beckettien n'est qu'un hagiographe
béat de plus, qui n'a pas bien scruté (c'est le moins qu'on puisse dire) ce sur quoi il
prétend délirer. En ce sens il est archétypique du problème des rapports de la
critique à l'oeuvre de Beckett, qui sont un peu à l'image de ceux de Molloy avec sa
mère : il s'agirait, pour commencer, de les établir sur des bases plus solides, ou moins
chancelantes, comme on voudra. Question de lecture là encore.
Or justement, là se situe une première difficulté
: lire Beckett. Il faut en effet remarquer que la critique littéraire
"moderne" (et même "post-moderne") s'est essentiellement élaborée
à partir de la littérature "traditionnelle", à savoir celle forgée par le
XIXe siècle, roman flaubertien en tête (mais Flaubert avait tout de même, dit-on, le
sens de la "modernité"). Proust suivant de près -- car à ce sujet, il ne
faudrait surtout pas croire que Beckett, lorsquil produit laborieusement son ouvrage
sur ledit, écrit sur Proust -- il écrirait plutôt contre (au mieux, à partir de). Car
il estime que Proust participe encore de la mentalité dix-neuviémiste : à savoir, qu'il
croit encore à la Littérature, et à lArt. Beckett déjà ny croit plus
guère. Et dans la mesure où l'entreprise beckettienne vise à consommer une rupture
"radicale" (en fait pas si radicale que cela, on sefforcera de montrer en
quoi, et pourquoi) par rapport au modèle canonique, il se pourrait dès lors que les
outils critiques provenant d'une telle littérature se révèlent insuffisants dans son
cas.
Sans compter le fait que, comme le note justement G. Durozoi, cette oeuvre met en jeu une
forte dimension "philosophique" -- en regard de laquelle la théorie littéraire
semble dans l'ensemble assez mal équipée. Fait surprenant à constater : les
"littéraires" se sont assez peu penchés sur ce qui est pourtant une branche de
leur "domaine" (cependant quà linverse les philosophes se sont
abondamment occupés de langage et de littérature). Et lon pourrait également
penser que peut-être la Poétique aristotélicienne a, depuis bientôt vingt-cinq
siècles, fait son temps comme on dit, et qu'il conviendrait de voir sil ne convient
pas de quelque peu la réviser. Et d'ailleurs déjà Shakespeare, il y a quatre siècles,
s'en souciait comme d'une guigne. Ce qui semble ne pas lui avoir trop mal réussi. Et
pourtant on verra que, en dépit des apparences elle reste ferme, jusqu'à un certain
point, sur ses bases. Pour une raison bien simple (et loeuvre beckettienne finit par
sy plier) : il ny a rien dautre.
Cependant, les inévitables bornes admises, il se pourrait que toute oeuvre radicalement
nouvelle, ou perçue comme telle (que lon songe aux Chants de Maldoror, qui
continuent dit-on de mystifier les exégètes), c'est-à-dire tout simplement en rupture
avec la morne et figée tradition du moment, contienne (donc sécrète) sa propre
"poétique", son propre système critique, ses propres "clefs". C'est
justement ce que Borges, avec une grave et délicieuse ironie, suggère dans son conte
"Pierre Ménard, auteur du Quichotte". Ce qui, notons-le déjà au passage, pose
des questions d'ordre épistémologique, car ce conte dit encore autre chose :
quun texte est aussi un miroir qui, bien plus que de lui-même, parle de qui le lit,
et donc de son épistémè27. La première tâche d'une critique beckettienne, dès lors,
serait de s'efforcer d'au moins esquisser cette poétique de l'oeuvre -- si elle
existe. Et donc d'abord de la repérer. Sans préjuger d'aucune certitude, d'aucun a
priori. En incluant, en toute humilité, le doute, ce commencement à toute sagesse --
dit-on.
En d'autres termes, cet ouvrage se voudrait avant tout l'histoire d'une perplexité. La
mise en scène -- et en page -- d'une parole, incertaine et solitaire comme toute parole,
qui en interroge une autre, figée sur le papier. Avec derrière, inévitablement,
l'absence. En somme, une parole qui aboutit à s'interroger elle-même. Dialogue à
une voix, en quelque sorte. Mais bien évidemment, il ne saurait de toute façon en aller
différemment. Et déjà, à ce point, nous sommes en plein dans l'oeuvre.
Le corpus à présent.
N'en déplaise à O. Bernal, il ira de Murphy aux Textes pour rien. Pour ce
qui est de la prise en compte de Murphy, on s'en est expliqué plus haut. Et
d'ailleurs, à ce sujet, encore :
Historically, Murphy forms a bridge between the novels of James Joyce and the new literature of the post-war world, in which Beckett's work occupies such a prominent place. (...) Though imbued with its author's characteristic pessimism, it is a comic masterpiece.
Ceci sur la jaquette (verso) de l'édition "Picador" de Murphy. Passons sur l'inévitable référence à Joyce, ainsi que sur l'amalgame avec la "nouvelle littérature d'après-guerre". Après tout, il faut bien faire vendre, donc appâter le chaland. Quant au rapprochement Joyce-Proust-Beckett, ce dernier, bien des années plus tard, s'en est encore défendu. En effet, dans la lettre de 1967 citée plus haut, Beckett écrit encore :
I simply do not feel the presence in my writings as a whole of the Joyce & Proust situations you evoke.
Faut-il totalement croire ici l'auteur, qui après
tout est à la fois juge et partie ? Notre réponse serait : au moins jusqu'à un certain
point. Des traces joyciennes, on en trouve dans Murphy (on en parlera plus loin --
brièvement). Mais il est certain qu'à partir de Watt Beckett s'est démarqué de
son prestigieux et encombrant aîné -- et cela sans doute délibérément aussi. Quant à
Proust, on aura également l'occasion d'y revenir, surtout à partir de la Trilogie.
Osons tout même affirmer que Murphy n'est ni vraiment un "chef
d'oeuvre", ni même particulièrement "comique" -- quoique passionnant à
étudier. En regard de ce qui suit, ce premier roman fait plutôt figure doeuvre de
jeunesse -- cela dit bien évidemment avec, là encore, le fameux bénéfice du recul. Et
pourtant il en constitue la pierre de touche. Quant aux Textes pour rien comme
frontière de notre corpus, écoutons encore à ce sujet l'auteur lui-même28 :
Il y a complète désintégration. Pas de Je, pas de Avoir, pas de Etre, pas de nominatif, pas d'accusatif, pas de verbe. Il n'y a pas moyen de continuer.... A la fin de mon oeuvre, il n'y a rien que poussière : le nommable. Beckett, 1958.
Cela à propos de L'innommable. Et puis encore :
J'écrivis toute mon oeuvre très rapidement, de 1946 à 1950. Depuis, je n'ai plus rien écrit qui me semble valable / 195629.
La même citation, reprise par Pierre Mélèse dans son Samuel Beckett, ajoute même :
Mon oeuvre française m'amena au point où je sentais que je répétais toujours la même chose30.
Or on sait que (selon lauteur lui-même) les
treize Textes pour rien constituèrent une tentative pour sortir de l'impasse de L'innommable.
Faut-il pour autant le croire ? Nous verrons bien. Il n'en demeure pas moins que le
texte en prose suivant fut From an Abandoned Work -- retour à l'anglais donc. Mais
du coup, quel rapport entre la langue utilisée et l'enfermement de la répétition? Il
conviendra également de se le demander. En tout cas, et dans la mesure où ce texte met
lui aussi en jeu la "première personne", il semblerait déjà qu'O. Bernal a
tort : au-delà de "l'effondrement" du langage et de la personne, il y a encore
du langage -- voire de la personne. Tout cela il est vrai placé -- et fort explicitement
-- sous le signe de l'échec.
Et dès lors, déjà se pose une première question, qu'on qualifierait si l'on osait
d'évidente : comment parvient-on d'un roman encore relativement traditionnel comme Murphy
à une prose comme celle des Textes pour rien ? Autrement dit, qu'est-ce qui se
passe sur ce parcours dont les étapes se nomment successivement Murphy, Watt,
Mercier et Camier, Premier Amour et les trois autres Nouvelles
("L'Expulsé", "Le Calmant", "La Fin"), Molloy, Malone
meurt, L'innommable, enfin lesTextes pour rien ? Bien évidemment, il se
passe déjà ce passage de la langue maternelle, l'anglais, à la langue d'adoption, le
français, à partir de Mercier et Camier. Evénement sur lequel, inévitablement,
nous aurons à nous interroger, sans présomption d'une réponse définitive bien entendu.
On peut cependant déjà remarquer que l'événement en question succède immédiatement
à, d'une part Watt, d'autre part cette formidable cassure que représente la
Seconde Guerre mondiale. Y a-t-il là matière à réflexion ? Là encore, nous ne
manquerons pas d'interroger les explications fournies par Beckett lui-même.
Et par ailleurs : y a-t-il véritablement rupture entre l'écriture de Murphy et un
texte comme L'innommable ? Et si oui, de quel ordre, de quel degré ? Mais à ce
sujet lévolution de loeuvre implique encore, de toute évidence, une
démarche dordre formel. Dès lors, il sagira de travailler
essentiellement sur les textes, sans autre a priori. Mais du même coup ceci pose un autre
problème : le choix de ces derniers. A partir de Mercier et Camier, la chose est
pour nous évidente -- ce seront les originaux en français. Mais pour les deux textes
précédents, à savoir Murphy et Watt ? La question est loin d'être de
pure forme. Car ici également on serait en droit de soupçonner Beckett d'une certaine
perversité. On sait que l'auteur a lui-même traduit la majorité de ses textes, soit du
français à l'anglais, soit de l'anglais au français. Certes, All That Fall est
devenu Tous ceux qui tombent par les bons soins de Robert Pinget -- toutefois,
autant qu'on sache, sous le contrôle de l'auteur.
Mais dès lors cette oeuvre, dans son versant bilingue français-anglais présente un cas
sans doute unique dans l'histoire de la littérature (même Nabokov, autre grand
polyglotte, est ici battu à plate couture) : car on s'aperçoit rapidement que les deux
versions, française et anglaise, de chaque texte ne se recouvrent jamais exactement. De
sorte qu'à la limite on serait en droit de considérer qu'on a à chaque fois affaire à
deux textes différents. A cet égard, il faut bien admettre que la critique anglo-saxonne
connait un certain handicap -- on aura loccasion den reparler -- dès lors
quil sagit dopérer à partir de traductions (mais à vrai dire,
lorsquun critique enfin un peu bilingue -- il sagit de B. Fitch --
savise de se pencher sur le problème, les résultats sont loin dêtre des
plus probants). Sans doute pourra-t-on invoquer la fameuse profession de foi beckettienne
mentionnée plus haut, sur le "corps de sons fondamentaux" : mais l'exégète
pour sa part n'a plus dès lors qu'à invoquer Sainte Epistémè en se tordant les mains.
Un exemple entre tous, lépitaphe du narrateur dans Premier amour. La
version anglaise (on nose même plus ici parler de traduction) donne :
Hereunder lies the above who up below
So hourly died that he survived till now. (11)
Dans son excellente analyse de ces deux vers, Anne Golomb Hoffman tire les meilleurs arguments de l'opposition quelque peu paradoxale entre les notions de dessous ("hereunder", "below") et dessus ("above", "up")31 -- seulement cette analyse ne saurait sappliquer à loriginal qui, quant à lui, dit plus brièvement (et plus énigmatiquement) :
Ci-gît qui y échappa tant
Quil nen échappe que maintenant. (10)
On remarque, outre la drastique simplification du premier vers, que le sens ici serait à la limite linverse de celui de la traduction anglaise : apparemment il ne sagit plus dans le vers 1 de mourir, mais au contraire déchapper à la mort pour seulement dans le vers 2 finalement échapper à la vie. Et même si on interprète, à l'opposé, le vers 1 comme signifiant "échapper à la vie", le sens demeure différent de celui de la version anglaise (la notion de mort ponctuelle restant résolument absente). Dès lors, on doit bien admettre (ce qui à la fois rejoint et contredit les opinions fitchiennes) quon a ici affaire à deux textes : dun côté Premier amour, de lautre First Love.
Mais le cas le plus flagrant (et le plus connu) est sans doute celui d'En attendant Godot / Waiting for Godot. Ne considérons que les disparités les plus visibles. Il y a tout d'abord ce passage supprimé par Beckett dans la version anglaise :
Ce soir on couchera peut-être chez lui, au chaud, au sec, le ventre plein, sur la paille. Ca vaut la peine qu'on attende. Non ? (25)
On en comprend aisément la raison : Godot ici se trouvait un peu trop étroitement associé à une sécurité matérielle -- autrement dit trop précisément défini, ce qui bien entendu nuisait à l'incertitude fondamentale sur laquelle s'articule toute la pièce. Il y a également une mère Gozzo qui "brodait au tambour" (30) de ce côté-ci de la Manche, cependant que la même "had the clap" (23) de l'autre. Il y a encore ce "Catulle" (51) d'Estragon, en réponse à une question de Pozzo, qui dans la version anglaise devient "Adam" (37). Et puis il y a ces répliques, absentes elles aussi de la version anglaise :
VLADIMIR. -- Tu as été loin?
ESTRAGON. -- Jusqu'au bord de la pente.
VLADIMIR. -- En effet, nous sommes sur un plateau. Aucun doute, nous sommes servis sur un plateau. (104)
Encore une fois, la raison est évidente : le jeu de
mots sur "plateau" était intransposable en anglais. Mais du même coup ce sont
diverses connotations, cruciales quant à la résonance de la pièce, qui disparaissent.
En effet, "plateau" renvoie aussi bien à "théâtre" qu'à
"consommation" (pour le bistrot), voire même "offrande" (être servi
sur un plateau) : avec la suggestion que Vladimir et Estragon, en tant que paillasses
(dont le sens original, rappelons-le, est "prostituée"), s'offrent en pâture
à un public qui paie pour se désennuyer -- de même qu'en tant que clochards ils sont
prêts à se vendre à Godot pour assurer leur matérielle (il se pourrait d'ailleurs que
la disparition simultanée en anglais des deux passages, celui-ci et celui relevé plus
haut, ne soit pas pure coïncidence).
Rappelons que Beckett lui-même proclamait volontiers la supériorité de l'adaptation
anglaise sur l'original. Au vu des quelques remarques précédentes, on peut déjà en
douter. Pour notre part, nous considérerons toujours que la puissance de concision de la
réplique (sans doute la plus profonde de toute l'histoire du théâtre) "Les gens
sont des cons." (16) se trouve lamentablement dénaturée par la traduction anglaise,
d'une regrettable faiblesse, "People are bloody ignorant apes" (13). Ah, le
génie de la langue de Racine !
(De même, Beckett a toujours estimé que Fin de Partie était sa meilleure pièce.
Nous estimerions pour notre part que c'est sa plus mauvaise, que contrairement à En
attendant Godot, dont le jaillissement brouillon -- mais seulement en apparence -- et
heureux ne cesse de fasciner, elle sent regrettablement le travail, et qu'elle affiche,
telle la créature de Frankenstein, les coutures de sa besogneuse fabrication.)
Mais les choses peuvent aller plus loin. Considérons cette réflexion de Vladimir :
"Voilà l'homme tout entier, s'en prenant à sa chaussure alors que c'est son pied le
coupable." (12). Il s'agit bien sûr des fameuses chaussures d'Estragon, trop petites
au premier acte, trop grandes au second -- et qui en somme peuvent être perçues comme
métaphore de l'homme jamais à sa place dans un univers qui résolument refuse d'être
pour lui à la juste pointure. Mais on peut également faire intervenir certaines
associations selon la méthode chère à Freud, qui comme chacun sait était fort curieux
(jusqu'à l'obsession pour ainsi dire) des choses du sexe.
En effet, l'homme "tout entier" s'oppose bien sûr à l'homme "coupé"
(castration), "chaussure" renvoie à l'expression "trouver chaussure à son
pied" (aux connotations sexuelles évidentes), "pied" quant à lui suggère
"prendre son pied" (sans commentaires) aussi bien qu'un symbole phallique (sans
même parler du fétichisme du pied), enfin "coupable" bien évidemment fait
inévitablement resurgir le spectre hideux de la fameuse castration freudienne. Ce qui
immanquablement suggère la possible interprétation suivante : ce que dit Vladimir, en
substance (en son discours latent) c'est que l'homme ferait bien mieux de se la couper
plutôt que de continuer d'encombrer un univers qui ne se soucie vraiment pas de lui.
Interprétation renforcée par, successivement, la réplique immédiatement suivante sur
le péché d'être né, un peu plus loin les évocations d'érections de pendus,
elles-mêmes reprises plus loin encore dans la furieuse tirade de Pozzo sur les
accouchements à cheval sur une tombe -- ou, plus largement, les considérations, dans Molloy
et Malone meurt (qui tous deux comme on sait précèdent immédiatement En
attendant Godot), sur la procréation comme (à tout le moins) lamentable faute de
goût.
Précisons que ce qui précède n'est nullement une plaisanterie. Car quiconque examine
avec soin l'ouverture de la pièce s'apercevra que Beckett de toute évidence procède par
associations -- ce que lui même, interrogé sur la composition d'En attendant Godot,
a d'ailleurs implicitement confirmé : il s'était, a-t-il tenu à préciser, trouvé
écrire une pièce. Ce processus associatif dans l'écriture beckettienne, nous aurons
d'ailleurs à en reparler à propos du passage de l'auteur au français. Sans compter que
la chose pose déjà le problème des codes / discours déployés / ressassés par
l'oeuvre.
Or dans le texte anglais, cette phrase devient : "There's man all over for you,
blaming on his boots the faults of his feet." (11). Allitérations nonobstant,
inutile de préciser que le discours latent repérable dans la réplique française
disparait totalement. Certes, on trouve en revanche ici la riche polysémie de ce
"all over" : l'homme est partout, total et fini, achevé -- aux deux sens de ces
derniers termes. Ce qui d'une certaine façon tendrait à donner raison aux tenants de
l'inconscient du texte, avec tout de même cette petite précision, qu'il s'agirait
plutôt de l'inconscient de la langue -- et apparemment les compatriotes de Rabelais et de
San-Antonio sont comme Freud, ils ne pensent qu'à "ça". C'est ainsi qu'une
commentatrice (même les femmes !) a pu repérer dans le titre La dernière bande
d'égrillardes connotations, sans songer que la version originale de la pièce
s'intitulait quant à elle Krapp's Last Tape -- ce qui suggère que si les
Français sont cochons, les Anglais (ou Anglo-Irlandais), eux, sont scatologiques (ce qui
se verra nettement confirmé dans le cas de Beckett). A chacun son stade, dirait Freud.
Et d'ailleurs, à ce propos, les remarques qui précèdent posent de sérieuses questions
quant à la validité de la théorie freudienne du "sujet" : ainsi, le discours
"latent" renvoie-t-il au "sujet", ou bien aux structures et contenus
de la langue ? Que vaut dès lors l'inconscient du "sujet" (principalement
exprimé à travers son discours), face à cet inconscient "collectif"
manifesté -- et imposé -- par la langue elle-même ? Et donc que vaut, tout simplement,
le fameux "sujet" lui-même ?. L'oeuvre beckettienne, précisément, pose au
passage toutes ces questions. Nous aurons l'occasion d'en reparler.
Mais, pour en revenir à (à défaut den finir avec) En attendant Godot / Waiting
for Godot, rappelons également que sont récemment parus outre-Manche les Theatrical
Notebooks of Samuel Beckett qui, entre autres, et à partir dune production de
la pièce au Schiller-Theater de Berlin en 1975, dans une mise en scène de lauteur,
offrent une version encore différente du texte. Doit-elle, étant la plus tardive, être
considérée comme la version définitive ? Mais il y a encore à ce sujet la mise en
scène de 1987, supervisée par lauteur également, pour la télévision française,
dont le texte affiche certaines modifications par rapport à la version originale
publiée...
Profitons encore de l'occasion pour recenser ce jeu
de mots éminemment bilingue de Molloy, bizarrement négligé par les exégètes,
et qui bien entendu est absent de la version anglaise. Moran, à propos de son fils très
calé en géographie, confie non sans une naïve fierté, "C'est de lui que j'appris
que Condom est arrosé par la Baïse."(187). Plaisanterie grivoise (à un tréma
près) d'autant plus délectable qu'elle ne fait qu'attester d'une fort prosaïque
réalité géographique.
Plus sérieusement, ce qui se trouve encore posé ici, c'est la question, précisément,
de la pertinence des notions de discours "manifeste" et "latent".
Langage et langues seraient-ils à tout prendre des auberges espagnoles ? Et d'abord,
qu'en est-il de l'intériorité, de la profondeur de la langue ? "Intériorité"
et "profondeur" ne sont-elles pas finalement dès lors des notions illusoires ?
On connait la célèbre réflexion de Malone meurt à ce sujet :
Plus la peine de faire le procès aux mots. Ils ne sont pas plus creux que ce qu'ils charrient. (34)
Question qui d'ailleurs, notons-le, touche de près à celle de la pertinence d'une méta-dimension du discours. Sur laquelle il conviendra également de revenir.
On sait que Murphy fut traduit par l'auteur en collaboration avec Alfred Péron, cependant que Watt fut habillé en français par Agnès et Ludovic Janvier sous la direction de l'auteur. On se demande, concernant Murphy, laquelle des deux versions est la pire : l'anglaise est en partie illisible à force de pédanterie, la française souffre, entre autres nombreuses carences, de regrettables erreurs de traduction -- il semble qu'à cette époque Beckett eût encore quelques progrès à faire regardant son "système". Ayant mûrement pesé le pour et le contre, et selon le principe qu'entre deux maux il faut choisir le moindre, on a très beckettiennement choisi de faire l'inverse, et de retenir pour la présente étude le texte français, quitte à recourir au texte original en cas de différences pertinentes. Quant à Watt, Dieu merci, le dilemme était nettement moindre : la version française est dans l'ensemble supérieure à l'original -- avis personnel il va sans dire, mais on fera valoir à lappui que celle-là accentue nettement le trait philosophique (que ce soit dans une intention de dérision ny change rien). Toutefois là encore on signalera, le cas échéant, les différences révélatrices, ou considérées comme telles.
Enfin. Quel fil d'Ariane pour démarrer nous guidera
dans ce parcours labyrinthique ?
Tout d'abord précisons que ce parcours sera chronologique. Et là encore c'est l'auteur
lui-même qui nous guide : "Malone est sorti de Moloy (sic), L'innommable
est sorti de Malone32." Ce qui déjà suggère une démarche quasi
dialectique dans l'oeuvre -- mais également que la Trilogie n'a pas été conçue
d'un seul tenant, dès le départ : elle s'est faite, progressivement. Or on
tentera de montrer que cet aspect quasi dialectique affecte également la succession des
autres ouvrages de notre corpus (ce qui justement confère à la chose son unité
profonde) : ainsi, on pourrait considérer que Murphy et Watt pour ainsi
dire déblaient le terrain pour la Trilogie à venir, dont les Nouvelles
constitueraient alors une première esquisse, ou si l'on préfère une espèce de
répétition générale (un peu de la même manière que le Ulysses de Joyce n'est
pas pensable sans Dubliners qui le précède -- et dont Ulysses d'ailleurs
devait à l'origine faire partie, comme dernière nouvelle du recueil). Paul-Louis Mignon
remarque fort justement :
Pour Samuel Beckett, chaque travail nouveau procède du précédent ; chaque travail sécrète le suivant. Qu'il s'agisse d'un roman ou d'une pièce. Le roman peut conduire à la pièce, comme la pièce au roman33.
Nous serons d'ailleurs amenés à relever bon nombre
de ces "filiations". Ce qui déjà ressort à ce point, en tout cas, c'est que
l'entreprise beckettienne dès Murphy apparait nettement délimitée quant à ses
contenus et ses buts.
Par ailleurs ce parcours de l'oeuvre met en question la notion de structure du
texte : Murphy, là encore, demeure assez classique (encore que l'on verra que
Beckett, déjà, ouvre certaines béances dans le principe et les conventions du roman),
cependant qu'un glissement, radical, a lieu dès Watt. A partir de là, c'est le
principe même de structure qui se trouve résolument pris à partie. Un aspect
généralement négligé par la plupart des commentateurs est que ces textes (la Trilogie
tout particulièrement) sont, comme Moran, des fabrications, des fictions, qui,
comme le souligne B. Fitch, se donnent résolument pour telles. Il est d'ailleurs assez
significatif que Beckett lui-même se soit longtemps, par la suite, interrogé avec
angoisse (réelle ou feinte) sur la structure (ou absence d'icelle) de sa Trilogie -- ce
qui somme toute est quelque peu étrange, comme on tentera de le montrer dans les pages
qui suivent.
La notion de structure, en bonne logique, débouche directement sur celle de clôture
: autre véritable obsession de l'oeuvre. Car cette hantise de la fin impossible, on la
rencontrera jusqu'à la dernière phrase du (presque) dernier texte, Soubresauts :
"N'importe comment, n'importe où. Temps et peine et soi soi-disant. Oh tout
finir." (28). Et à son tour la clôture implique le problème de la signification.
Car, comme le note fort justement le fragment VIII des Textes pour rien,
"c'est la fin qui la donne, la signification aux mots." (168). Et derechef le
problème de la signification ouvre sur celui de la Valeur. Citons là encore
l'auteur :
Qu'est-ce qui est plus vrai qu'autre chose? Nager est vrai, de même que couler. L'un n'est pas plus vrai que l'autre34.
Et l'on peut encore remarquer, à ce sujet, que
l'oeuvre beckettienne fait un ample usage de la négation, sous toutes ses formes.
Ce qui en retour, et de manière très spinoziste, pose bien évidemment le problème de
la détermination. Et donc du même coup de la représentation. Ce qui nous
ramène à la problématique de la fabrication textuelle. Comme quoi tout se tient --
comme dirait Molloy.
Et puis il y a le problème de cette fameuse "première personne", ce
"je" crucial à l'oeuvre, puisque c'est lui qui avant tout rend possible la
démarche même de la Trilogie. Et d'ailleurs, à ce propos, qui parle, au
juste, dans les textes beckettiens ? C'est là encore une très bonne question posée par
O. Bernal, mais ses réponses sont loin, à notre avis, d'être vraiment satisfaisantes en
regard des textes. Et que penser de ces narrateurs successifs qui se souviennent des
avatars qui les ont précédés, jusqu'à en avoir conservé certains traits, et qui
soulignent volontiers ces parentés ? En outre "je", on le sait depuis
Benveniste, présuppose un "tu".
Et d'ailleurs, s'agit-il uniquement de parole ? Il y a aussi la question de l'écriture
-- car ils écrivent, ces parleurs, la chose est explicitement signalée. Ce qui pose
encore le problème du lieu de cette parole-écriture. On voit là encore que le
problème de la forme est fondamental à l'oeuvre (comme Beckett lui-même
d'ailleurs, on l'a suggéré, l'avait fort bien perçu, en ayant fait pour ainsi dire son
cheval de bataille). On ne saurait manquer d'en tenir compte.
Bien évidemment, d'autres pistes se présenteront durant le parcours. On s'efforcera de
les suivre, aussi scrupuleusement que possible. En s'efforçant de garder à l'esprit le caveat
de B. Clément -- le texte beckettien est éminemment manipulateur. Ce qui, notons-le,
déjà suggérerait une certaine perversité : voilà selon lui une oeuvre qui tout
en prétendant dénoncer, au nom de l'authenticité, l'essence, la nature, le caractère
fondamentalement truqués du discours fictionnel, aboutit à mener le lecteur, et
jusqu'au troupeau des exégètes, par le bout du nez, et à leur faire prendre des vessies
pour des lanternes. S'agit-il d'une habileté retorse de l'oeuvre, ou, en face, d'une
coupable candeur ? Or on verra que, dans l'ensemble, l'oeuvre vis-à-vis du lecteur ne
vise nullement à tricher. Bien au contraire.
Le théâtre sera sollicité, à chaque fois quil paraît offrir des échos
pertinents. Car enfin, répétons-le, tout se tient, tout se répond, dans cette oeuvre.
Pour le meilleur et pour le pire.
L'oeuvre à présent. Et, en première partie, pour commencer, Murphy. Et ensuite Watt.
PREMIÈRE PARTIE
MURPHY
WATT
MURPHY, ou LA QUÊTE DE L'INTÉRIORITÉ
1. Le même et l'autre / l'usure
N'en déplaise à O. Bernal, Murphy, et non
pas Watt qui le suit, est le véritable commencement du roman de Beckett, parce que
c'est dans Murphy que sont abordés les divers thèmes qui hanteront toute
l'oeuvre.
D'une certaine manière, tout est dit (ou du moins annoncé) dès le premier chapitre,
voire dès la première phrase : "Le soleil brillait, n'ayant pas d'alternative, sur
le rien de neuf." (7). Cette phrase, bien évidemment, est une allusion directe au
Livre de l'Ecclésiaste, 1-9 : "Il n'y a rien de nouveau sous le soleil."
L'oeuvre beckettienne s'ouvre donc sur le constat ("pessimiste" si l'on veut)
d'un "rien de neuf", qui lui-même renvoie à une autre oeuvre, Livre des
origines de notre culture, qui lui même déjà formule ce même constat -- Murphy
en d'autres termes fait écho à l'Ecclésiaste qui déjà, en ces temps éloignés...
Notons toutefois, au passage, que cette vision, précisément, est culturelle -- le
détail n'est pas sans importance. Et que par ailleurs, de ce fait, l'oeuvre beckettienne
d'emblée et ouvertement, se situe dans un au-delà. Dans une espèce de survivance de la
culture biblique -- l'anglais dirait living on borrowed time. Un temps
(mythiquement au moins) d'après le temps, c'est-à-dire le vrai, celui de l'épopée
biblique (d'ailleurs déjà elle-même temps blasé de la répétition) -- mais justement,
toute la civilisation occidentale est (supposément) basée là-dessus : autrement dit
elle vit, dès le début de l'oeuvre, un ersatz de temps, elle aussi n'a jamais vécu tout
compte fait qu'on borrowed time -- qu'en sursis pour ainsi dire.
Temps mort, autrement dit, ou plutôt temps de survie -- c'est-à-dire d'agonie. Dès Murphy,
la civilisation occidentale est présentée comme moribonde, autant dire déjà morte.
Mais tout de même, logiquement, encore, sur le mode du mort-vivant : le soleil continue
de briller parce qu'il n'a pas le choix -- mais s'il l'avait ? Choisirait-il de
s'éteindre, de mettre fin à sa fonction de glorieux luminaire -- d'inévitable et
impardonnable source de vie ? C'est en tout cas ce que suggère cette ouverture de Murphy.
Sans y répondre bien entendu. Car de réponse nul besoin, autant qu'on sache :
l'astrophysique nous enseigne que le soleil s'éteindra -- d'ici cinq cents millions
d'années au moins. Guère besoin donc de s'en inquiéter dans notre immédiat. Mais
justement, Murphy ne parle pas d'astrophysique : il parle de culture.
On comprend dès lors que Murphy ait choisi d'être un non-lecteur, et même un
non-parleur, résolu -- tout déjà, de toute façon, a été écrit, et dit, et le
langage (qu'il soit parlé ou écrit) ne peut plus guère être que ressassement. Et
Murphy a priori revendique sa liberté -- symboliquement, il se tient à l'abri de ce
soleil-robot. Mais par ailleurs et plus radicalement, l'allusion à l'Ecclésiaste déjà,
de toute manière, semble par extention renvoyer, logiquement et ironiquement, toute la
quête ultérieure du protagoniste -- sans même parler de celle des autres personnages --
à une autre de ses affirmations désabusées (et purement logique elle aussi) : tout
n'est que vanité et poursuite du vent. La suite de l'oeuvre d'ailleurs s'en souviendra. A
commencer par Murphy : car il y sera aussi, entre autres, question de vent --
puisque de cerf-volants.
Mais déjà cette première phrase introduit (d'emblée) une très nette distance entre le
protagoniste et le narrateur (de celui-ci on reparlera plus loin). Murphy en fait n'est
pas vraiment un non-lecteur (car on apprendra qu'ex-étudiant en théologie, il a
également lu les philosophes) : c'est surtout un mauvais lecteur (qui a eu de mauvaises
lectures) -- c'est-à-dire, dans l'économie beckettienne, un lecteur naïf (on aura
l'occasion d'en reparler). En revanche, la figure narrative, elle, se pose comme un
lecteur non-naïf, c'est-à-dire un lecteur critique, en un mot sceptique. Autrement dit
transcendant. A sa manière, bien sûr. La transcendance étant dans l'oeuvre beckettienne
une question épineuse, on le verra plus loin.
En somme : le narrateur parle du soleil, de manière désabusée et iconoclaste
(transcendante et insolente, transcendance insolente en un mot), en s'appuyant (et
l'ironie n'y change rien) sur la Culture (ici la Bible). Son protagoniste quant à lui
récuse le soleil (il le fuit), au nom d'une illusion de liberté (liée à un motif
d'action -- ou, ce qui revient au même, d'inaction). Tout le problème est déjà là :
comment réconcilier l'expérience et le discours ? La culture et l'expérience ?
C'est-à-dire, comment réconcilier la culture (c'est-à-dire le passé de l'espèce, tel
bien évidemment qu'il est raconté, ce qui veut tout dire), l'expérience (c'est-à-dire
le passé personnel, tel qu'il s'est déroulé), et le discours, c'est-à-dire -- quoi
justement ? -- tout cela simplifié évidemment -- le passé de l'espèce revu et corrigé
(à revoir et à corriger) par le passé personnel, tel qu'il n'a pas été dit et se
heurte au passé de l'espèce qui n'est rien d'autre que ce qui en a été dit, et qui ne
vaut que par son côté monumental -- statue du Commandeur qui broie, puisque c'est son
rôle et que tout le monde applaudit -- en face, les cimetières et la mort dans l'oeuvre
de Beckett, et ces mort-vivants, ces pourrissants, jubilants qui plus est ! Bref,
l'expérience contre l'idéologie (à défaut d'un autre mot) -- et surtout contre
l'idéologie ultime, l'idéologie au-delà des idéologies, la dernière : l'humanisme.
Puisque le passé culturel est un discours (mort et bien mort, et qui le restera, chaque chose à sa place), l'expérience dès lors -- quoi d'autre ? Pour un écrivain, bien sûr. Qui est Beckett. Car reconnaissons que l'oeuvre beckettienne a au moins posé le problème : elle a mis en jeu la culture (tout le monde est d'accord là-dessus), et le discours (personne n'en disconviendra) -- mais l'expérience ? Beckett a toujours affirmé que seule comptait l'oeuvre. Soit. Mais tout de même -- il a bien vécu, ce monsieur (quatre-vingt-deux ans à sa mort) : ça ne vous arrive pas sans laisser des traces, année après année, surtout lorsqu'on est, justement, Samuel Beckett. C'est lui par exemple qui fait dire à l'expulsé : "C'est tuant, les souvenirs." (12). Et même, il a mis dans ses textes son existence (en partie, bien sûr). D'ailleurs, qu'avait-il d'autre à y mettre ? A part la culture bien sûr -- c'est-à-dire, dans l'oeuvre beckettienne, la culture revue selon le prisme Beckett. Subjectivité donc -- mais qu'y a-t-il d'autre ? Toute l'oeuvre -- toute oeuvre -- tient dans cette question.
D'emblée l'oeuvre se place sous le signe d'un univers condamné à l'enfer de la répétition futile et vaine, immuable et morne (le soleil, roi de la création, n'est finalement qu'un Sisyphe des sphères : thème que l'on retrouvera du côté des parleurs à travers le reste de l'oeuvre) mais surtout univers ramené à humain (qui ne jouit pas de l'inhumaine sérénité des planètes), autrement dit donné à travers la notion exclusivement humaine d'ennui et de pensum -- il y a bien évidemment du Dante dans cette notion : dans l'Enfer dantesque, les tourments se répètent pour l'Eternité. Et il est tout à fait concevable qu'à la longue, l'Enfer ne soit, même lui, qu'un vaste ennui. Comme quoi même Dante manquait quelque peu d'imagination -- comme tout fanatique. Mais encore : ici-bas la répétition, c'est à la fois le même et l'autre. Mieux -- c'est, fondamentalement, le même dans l'autre, et l'autre dans le même. Ce thème de l'imbrication, de la confusion inextricable pourrait-on dire, du même et de l'autre, on le rencontre déjà dans les poèmes de Poèmes, suivi de Mirlitonades :
Elles viennent
autres et pareilles
avec chacune c'est autre et c'est pareil
avec chacune l'absence d'amour est autre
avec chacune l'absence d'amour est pareille (7)
Ce thème, l'oeuvre ne cessera par la suite de le
reprendre et de le rejouer, en des variations lancinantes et obstinées (pour ne pas dire
obsédées) : dans les textes en prose bien sûr (que l'on songe seulement aux Nouvelles,
dont trois sur quatre pratiquement ressassent la même histoire d'expulsion et d'errance,
ou encore, plus radicalement, aux deux volets de Molloy, reconstruisant chacun,
vaille que vaille, une quête dérisoire et ratée), mais, de façon encore plus
spectaculaire, si l'on peut dire, dans le théâtre (les deux actes d'En attendant
Godot et de Oh les beaux jours, la succession de vaines tentatives d'Acte
sans paroles I, les deux personnages d'Acte sans paroles II, les figures
répétées de Va et vient, la reprise infinie de Comédie et de Pas moi
--- pour ne mentionner que ces instances-là). Jusqu'à Film qui en fin de
compte affirme cette inextricable et louche complicité du même et de l'autre, dans le
redoublement final du visage ravagé de Buster Keaton1.
D'où, sans doute, également, le goût beckettien pour la figure du double, qui se
retrouve fréquemment dans l'oeuvre : ainsi, Watt à la fin de son séjour chez Monsieur
Knott verra son double sur le chemin de la gare, les allées et venues de Mercier et
Camier finissent par se confondre, cependant que dans Molloy pratiquement tous les
éléments se retrouvent d'un récit à l'autre, ou que l'histoire "inventée"
par Malone finira par redoubler ses souvenirs et expériences, sans même parler des doppelgänger
d'Impromptu d'Ohio ou de ceux de Nacht und Traüme .
Cette figure du double (du redoublement) est bien sûr déjà présente dès la première
page de Murphy :
Là, depuis des mois, peut-être des années, il mangeait, buvait, dormait, s'habillait et se déshabillait, dans une cage de dimensions moyennes, exposée au nord-ouest, ayant sur d'autres cages de dimensions moyennes exposées au sud-est une vue ininterrompue. (7)
Notons au passage que la version française tend ici
à amplifier l'aspect répétitif par rapport à l'original anglais, qui pour sa part dit
plus simplement : "Here, for what might have been six months (...)." (5). Notons
également déjà le thème de la cage qui, après un détour de l'oeuvre à
travers des espaces incertains ou imaginaires plus vastes, réappparaîtra dans L'innommable.
Autre exemple, plus radical, vers la fin du chapitre 3 : "Oui ou non ? dit Murphy.
Eternelle tautologie." (35)
De toute façon l'impression générale est celle d'un univers "moderne"
anonyme, standardisé, bloqué, où la monotonie, aussi bien temporelle que spatiale, est
la règle (nul doute que les autres "cages" n'abritent à peu de choses près
d'autres Murphy, et ceci presque à l'infini), et où "oui" et "non"
tous deux débouchent sur la même impasse. D'autres instances de répétition se
rencontreront encore, plus loin dans le texte. Citons-en quelques unes. Il y a bien sûr
d'abord ces références astrologiques qui sous-tendent le livre (douze chapitres
renvoyant successivement aux douze maisons du zodiac), et permettent de souligner l'aspect
de morne mécanique de la Création, par exemple le "pauvre vieux soleil de nouveau
pour la trillionième fois dans la Vierge." (7), précision qui, tout d'abord, a pour
effet d'élargir l'ennui répétitif aux dimensions du cosmos.
On trouve ensuite les passions successives de Neary (pour Mademoiselle Dwyer, puis pour
Mademoiselle Counihan, enfin pour Célia), toutes aussi pathétiques et dérisoires, de
même que, d'une manière proche, cette véritable ronde des amours (qui n'est pas sans
évoquer le film d'Ophüls) ayant le même Neary pour point de départ et d'arrivée :
Tel était l'amour de Neary pour Mademoiselle Dwyer, qui aimait un certain lieutenant-navigateur-mécanicien Elliman, qui aimait une certaine demoiselle Farren de Ringsakiddy, qui admirait passionnément de loin un certain Révérend Père Fitt de Ballinclashet, qui en toute sincérité ne pouvait se dissimuler une certaine vocation pour une certaine Madame West de Passage, qui aimait Neary. (10)
Passage qui, au-delà des variations de vocables
("aimer", "admirer passionnément", "une certaine vocation")
pose là encore de façon ironique l'amour malheureux et la frustration comme règles de
toute passion (mais nous reviendrons un peu plus loin sur ce sujet), et par ailleurs n'est
pas sans évoquer le chaton qui se mord la queue cher à Joyce, ou, aussi bien,
l'Ouroboros, serpent mythique qui lui aussi se mord la queue.
En outre, on verra Célia répéter un geste de Neary au début du roman :
Elle expédia ses mains dans le geste qu'avait tellement bâclé Neary à la pensée de Mademoiselle Dwyer (...). (31)
Puis on la rencontrera dans deux attitudes explicitement identiques, avec Monsieur Kelly et avec Murphy :
Célia voulut se lever, Monsieur Kelly lui saisit les poignets. (...)
-- Lâche-moi, dit Célia. (24)
et, au chapitre suivant,
Elle voulut se lever. Il lui saisit les poignets.
-- Lâche-moi, dit-elle. (35)
La répétitivité de ces deux scènes sera d'ailleurs explicitement évoquée à propos de Mademoiselle Counihan s'asseyant sur le lit de Neary :
Semblablement Célia s'était assise sur le lit de Murphy, et sur le lit de Monsieur Kelly, sauf que celui-ci avait gardé sa chemise. (149)
Trois scènes répétitives (mais en même temps
différentes) donc, qui, au-delà des variations d'acteurs, suggèrent le caractère
profondément conflictuel des relations entre hommes et femmes (ou tout bonnement entre
les êtres). On peut déjà remarquer que, dans ce domaine, la Trilogie ira nettement plus
loin.
Il y a encore, de manière plus dramatique, la fin des chapitres 1 et 11 (une douzaine de
lignes), toutes deux rigoureusement identiques, et qui constituent en quelque sorte
l'alpha et l'oméga de l'odyssée de Murphy : "Bientôt son corps serait tranquille,
bientôt il serait libre." (13,181). Cette identité a encore d'autres implications,
sur lesquelles on reviendra dans un instant.
Il y a enfin, bien évidemment, de façon aussi suggestive, le parallèle entre ces
diverses quêtes (celle de Murphy, celles de la "bande des trois", Neary,
Counihan et Wylie -- Cooper étant de toute évidence un cas un peu spécial, et pour tout
dire une caricature -- mais qui déjà anticipe le Clov de Fin de partie), d'abord
présentées en une structure d'alternance avant de fusionner dans le temps même où
elles échouent ou deviennent sans objet (au chapitre 12, lors de la réunion finale
devant le corps carbonisé de Murphy). Elles ont encore ceci de commun qu'elles ne cessent
de changer d'objet respectif. La quête solipsiste de Murphy va déraper vers celle de
Monsieur Endon, celle de Neary va aller successivement de Mademoiselle Counihan à Murphy
à Célia, celle de Mademoiselle Counihan va errer entre Murphy, Neary et Wylie, de même
que Wylie jette, simultanément ou successivement, son dévolu sur Neary et Mademoiselle
Counihan (et surtout sur leur argent) et Célia -- autre illustration du principe de
répétition, et de sa futilité.
Mais, pour en revenir au début du texte, le principe de répétition, en tant justement qu'il contient le même et l'autre, implique que cet univers n'est pas statique (ou stable, ou immobile) pour autant, comme la suite immédiatement le précise :
Bientôt il lui faudrait s'arranger autrement, car l'impasse de l'Enfant Jésus venait d'être condamnée. (7)
Autrement dit, si dans cet univers les choses changent (et on verra qu'inéluctablement elles changent), il ne pourra guère s'agir, paradoxe ou ironie, que d'un changement d'habitudes, c'est-à-dire d'un renouvellement de répétitions :
Bientôt il lui faudrait réapprendre, dans un cadre tout à fait étranger, à manger, à boire, à dormir, à s'habiller et à se déshabiller. (7)
L'autre, là encore, ne peut déboucher que sur le même2. Monde clos donc, et dont l'illusoire mouvement s'apparente aussi bien aux conceptions des Présocratiques qu'au cercle cher à Giordano Bruno, ou aussi bien au chaton qui se mord la queue et à l'Ouroboros déjà mentionnés plus haut. Mais également univers dans lequel tout mouvement se teinte de tragique : bouger, changer de lieu ou d'habitude est une sorte de mort et de renaissance symboliques et douloureuses -- autre effet de l'instabilité.
Monde clos, mais du même coup monde saturé, aussi bien de cages que de gens que d'objets que de mots. A cet égard l'original anglais est plus révélateur que la version française, faisant répondre à l'énumération des diverses activités de Murphy la série verbale des nombreux mérites de sa berceuse, "guaranteed not to crack, warp, shrink, corrode, or creak at night." (5) -- alors que la traduction note simplement qu'elle
était garantie contre tous vices de fabrication, y compris les craquements nocturnes. (7)
Cette série verbale développée dans l'original est
d'autant plus précieuse qu'en même temps elle introduit un autre thème crucial dans
l'oeuvre, celui de l'usure (de la déliquescence, de la dégradation, voire de la
déchéance) : est-il besoin ici d'évoquer la fortune de ce thème dans la suite de
l'oeuvre, qu'il s'agisse des figures de clochards agonisants, de Molloy et Moran, de
Malone qui meurt, de l'univers d'En attendant Godot qui lentement (ou brutalement,
si l'on considère le personnage de Pozzo) se déglingue, de Winnie peu à peu avalée par
son monticule, de Krapp épave alcoolisante, dans La dernière bande, continuant de
traquer sans conviction un moi et un passé depuis longtemps engloutis ?
Ce principe de l'usure qui semble être la loi (ou du moins l'une des lois fondamentales)
du monde beckettien relève lui aussi, bien entendu, du même et de l'autre : Murphy
suggère que le vieil immeuble habité par le protagoniste sera remplacé par un autre
immeuble -- ce qui revient à faire du neuf avec du vieux, si l'on peut dire, mais qui là
encore dans le fond s'inscrit sous le signe de l'inéluctable répétition. Mais plus
précisément, l'usure, c'est l'altération du même ou, si l'on préfère, l'autre qui
ronge l'identique : et les créatures beckettiennes seront sans cesse confrontées à ce
remarquable et inquiétant phénomène -- à commencer d'ailleurs, ici, par le personnage
de Monsieur Kelly, très emblématique déjà, à cet égard, des créatures ultérieures
:
C'est seulement au visage et aux jambes que Monsieur Kelly était sérieusement avarié. Il lui restait encore de la vigueur aux bras et dans le torse. (197-198)
En effet les jambes sont, significativement, les
organes déjà privilégiés de la déliquescence du corps. De même, Murphy a les pieds
douloureux : "Il souffrait beaucoup de ses pieds" (50)3.
De même, on peut dire que c'est dans ce sens que les deux actes d'En attendant Godot,
ou aussi bien d'Oh les beaux jours, se suivent et se ressemblent, tout en étant
différents. Mais il est encore une autre forme d'usure, plus insidieuse, c'est celle du
même par le même. Les enjarrés de Comédie, par exemple, et ce malgré leur
situation apparemment "terminale", y sont soumis : car il leur reste à subir
l'usure même de la répétition futile de leurs discours, de leurs mots tout aussi
dérisoires. Ou, comme le remarque Nell dans Fin de partie :
Mais c'est toujours la même chose. Oui, c'est comme la bonne histoire qu'on nous raconte trop souvent, nous la trouvons toujours bonne, mais nous n'en rions plus. (34)
Sans doute est-il possible, d'ailleurs, de ramener cette usure du même par le même à l'autre. Car ce qui ressort de la réflexion de Nell, c'est que la répétition entraîne un écoulement de sens, une sorte de déperdition d'être -- un subtil envahissement par le vide, le néant, si l'on préfère. Déja Murphy en fait l'expérience :
La sensation d'un siège enfin qui faisait contact avec son cul accablé était si délicieuse qu'il se leva aussitôt et répéta le mouvement. (...) Cependant la seconde jonction fut une grosse déception. (62-63)
On aboutit alors à une espèce de nausée sartrienne -- ou à une lassitude beckettienne. Murphy, pour sa part, est "né retraité" (22). De même, son premier vagissement, nous précise-t-on, "n'avait donné qu'un sol poussif" (56). Neary le décrit comme "ce grand paquet d'asthénie, (...) ce spasmophile schizoïde" (41), ajoutant :
-- La dernière fois que je l'ai vu, dit Neary, il mettait de côté pour acheter un poumon d'acier, pour lorsqu'il serait las de respirer. (41)
Cet anéantissement au goutte à goutte, on le rencontre partout chez Beckett. C'est lui par exemple qui s'imposera durant le séjour de Watt chez Monsieur Knott :
Watt était maintenant fatigué du rez-de-chaussée, le rez-de-chaussée l'avait fatigué pour de bon. (...)
Il se voyait comme il avait été alors, si petit, si pauvre.
Et maintenant ?
Plus petit, plus pauvre. (...)
Si malade, si seul.
Et maintenant ?
Plus malade, plus seul. (153-154)
On peut déjà remarquer que le plus, dans ce cas, est tout aussi bien un moins (qui déjà annonce un autre ouvrage futur, Sans -- c'est-à-dire, de manière plus explicite en anglais, Lessness). C'est la même imperceptible et constante usure qui mettra fin à la belle amitié de Mercier et Camier. Elle encore qui accompagne les errants des Nouvelles et (dans une certaine mesure) les scripteurs de la Trilogie, et qui scande les Textes pour rien. Elle enfin qui imprègne pratiquement tout le théâtre.
Le stade ultime de cet épuisement est, théoriquement du moins, la mort (l'anéantissement final, la destruction ultime). C'est en tout cas là le sens de cette répétition des fins de chapitres 1 et 12, marquant respectivement comme on l'a dit le début et la conclusion de la quête de Murphy. Car le chapitre 12 ajoute, fort significativement :
Dans les W.C. le gaz se mit à couler, du gaz excellent, du chaos surfin
Bientôt son corps fut tranquille. (181)
L'association des W.C., du gaz, du chaos et de la tranquillité n'est pas gratuite. Les trois premiers termes renvoient à l'indifférencié, à l'informe -- autrement dit à un dépassement, ou si l'on préfère à une résolution "dialectique" de la tension entre le même et l'autre. Ces trois éléments par ailleurs sont réunis, symboliquement, dans le roman, en un même lieu, qui, tout aussi symboliquement, se trouve juste sous la mansarde leibnizienne de la Maison Madeleine de Miséricorde Mentale ("Magdalen Mental Mercyseat" dans l'original), où Murphy, ayant élu séjour, se livre à ses séances de berceuse (siège qui réapparaîtra bien plus tard dans, précisément, Berceuse). Egalement, c'est dans les "privés" du Théâtre de l'Abbaye à Dublin que Murphy demande, dans son testament, que l'on dispose de ses cendres. Auparavant, au chapitre 9, le texte avait établi un rapport entre gaz et chaos :
Et l'étymologie de gaz ? Etait-ce le même mot que chaos ? Possible. Chaos était baîller. (128)
Le même passage ne manque pas, par ailleurs, de relier chaos et Genèse biblique :
Que ne pouvait-il faire ? Le bon gaz, plus léger que l'air. Vous aliéner l'arithmétique ? Non. Pour cela il fallait... Qu'il y ait le Ciel entre les eaux... Pour séparer les eaux d'avec les eaux... Et des luminaires... Pour luire sur le sec... Et pour dominer sur le jour... Et pour dominer sur la nuit... (128)
Notons que l'original est à la fois plus précis (dans la référence biblique) et moins étoffé -- autre, pour tout dire :
What could it not do ? Gas. Could it turn a neurotic into a psychotic ? No. Only God could do that. Let there be Heaven in the midst of the waters, let it divide the waters from the waters. The Chaos and Waters Facilities Act. The Chaos, Light and Coke Co. Hell. Heaven. Helen. Célia. (100)
La différence la plus intéressante ici concerne le
remplacement de l'allusion d'ordre psychiatrique (qui annonce l'échec final de Murphy)
par une référence à l'arithmétique -- on aura l'occasion d'y revenir. Quant à la
référence au "plus léger que l'air", il se pourrait qu'elle vise les
cerf-volants qui flottent dans le ciel de Hyde Park -- un symbole de l'âme (de l'esprit)
délivré(e) de la matière et enfin libre ? Effectivement, celui de Monsieur Kelly
s'envole et disparaît dans les cieux au dernier chapitre, semblant du même coup annoncer
sa mort.
En tant que lieu de l'indifférencié, les W.C. ne sont pas, encore, sans rappeler la
nourriture, en quelque sorte pré-mâchée (voire pré-digérée -- on y reviendra) de
Monsieur Knott dans Watt. Quant au gaz, Molloy en reparlera, pas tout à fait sur
le même registre il est vrai :
Que voulez-vous, le gaz me sort du fondement à propos de tout et de rien, je suis donc bien obligé d'y faire allusion de temps en temps, malgré la répugnance que cela m'inspire. (38)
Molloy qui après avoir gravement computé ses pets concluera :
Allons, allons, je ne suis qu'un tout petit péteur, j'ai eu tort d'en parler. Extraordinaire comme les mathématiques vous aident à vous connaître. (39)
Plus tard, il précisera, à propos de son "fondement" :
On le méconnaît, à mon avis, ce petit trou, on l'appelle celui du cul et on affecte de le mépriser. Mais ne serait-il pas plutôt le vrai portail de l'être, dont la célèbre bouche ne serait que l'entrée de service ? (105)
Cette série de citations fournissent un bel exemple,
non seulement d'humour scatologique anglo-irlandais, mais plus encore du processus
associatif qui régit l'écriture beckettienne -- et dont les premiers jalons se
rencontrent dès Murphy. Logique associative, d'ailleurs, selon laquelle l'Etre ne
serait rien d'autre que le chaos. Mais, pour en revenir au roman, la
"tranquillité" recherchée par le protagoniste, jusque dans le suicide
peut-être, est précisément le dépassement du conflit entre le même et l'autre dans
l'informe (l'indifférencié), c'est-à-dire, pour ce qui est de la matière, le chaos
d'avant la Genèse, d'avant l'acte divin de la Création, autrement dit du Verbe. Ce sera,
si l'on veut, la boue de Comment c'est.
Mais cela renvoie également à une réflexion de Neary dans le premier chapitre :
"Murphy, la vie n'est que figure et fond." (9). Neary qui immédiatement
précise, reprenant les termes mêmes du psychologue William James :
-- La figure (...) ou le système de figures, devant l'énorme confusion bourgeonnante et bourdonnante. (9)
-- la "figure" étant précisément (en
tant qu'elle s'arrache sur l'informe, ou sur la multiplicité des autres formes possibles)
cette tension dialectique du même et de l'autre, le "fond", ou
"confusion", étant le chaos de l'indifférencié. Ce que Watt à son
tour nommera le "rien" (qui d'ailleurs n'est pas tout à fait rien, justement,
sinon par opposition au "système de figures" -- on y reviendra). En d'autres
termes (ceux de Neary, autrement dit de James) Murphy, à travers ses exigences
testamentaires vise à abolir la "figure" pour retrouver le "fond"
("ground" dans l'original)4.
Et regardant ce que son testament, fort cartésiennement, appelle "esprit et âme
ci-joints" (192) ? Si l'on se réfère au commentaire ultérieur de Molloy, cité
plus haut, sur le "vrai portail de l'être" (ainsi qu'à tout le jeu
d'associations qui l'entoure, et que nous avons tenté de dégager), la
"tranquillité" équivaudrait alors à une forme extrême de la stase, à savoir
tout bonnement la mort. Et ici il semblerait que Beckett anticipe le Sartre de L'être
et le néant, selon qui l'homme n'atteint à l'Etre que dans la mort qui seule permet
de refermer la béance (sorte de lame de néant) d'une conscience en perpétuels poursuite
et manque d'elle-même.
Or il est une autre forme de "tranquillité" cultivée par certains
protagonistes. C'est une stase d'ordre végétatif, si l'on peut dire, qu'exprime par
exemple le narrateur de La fin :
J'avais envie d'être à nouveau enfermé, dans un endroit clos, vide et chaud, avec de la lumière artificielle, une lampe à pétrole autant que possible, coiffée d'un abat-jour rose de préférence. Il viendrait quelqu'un de temps en temps s'assurer que j'étais bien et n'avais besoin de rien. (79)
Dans ce passage on reconnaîtra bien sûr un fantasme de régression vers la petite enfance (c'est le mode de vie dont rêvent, et que recherchent en général, les protagonistes des Nouvelles), voire vers la vie intra-utérine. A cet égard Premier Amour est encore plus explicite :
(...) je me sentais libre de penser (...) aux vieilles choses éprouvées, l'une après l'autre, et ainsi de proche en proche à rien, comme par des marches descendant vers une eau profonde. (39)
Murphy affiche déjà certains des traits de ses
successeurs : il aime lui aussi les lieux clos (chambre, cellule capitonnée, mansarde).
Mais il a encore recours à autre chose, qui lui est spécifique : ce sont bien sûr ces
séances au cours desquelles il s'attache dans sa berceuse et se retire en son esprit.
Or il s'agit là d'une forme de rituel (recours qui sera abandonné par ses
successeurs, sauf à considérer l'écriture comme un rituel -- on y reviendra). On sait
que le rituel a principalement pour fonction de symboliquement abolir le temps
(l'écoulement -- donc la dégradation, la déperdition d'être) : en somme, il vise à
réaffirmer une intégrité sans faille, une totalité sans rupture. Ce qui nous ramène
au problème de la répétition et de l'usure. Or ce rituel de la berceuse (auquel fait
écho un autre, celui du déjeuner de la tasse de thé et des biscuits) permet à Murphy
d'atteindre à la troisième zone de son esprit, lieu qui là encore évoque le chaos de
l'indifférencié :
La troisième, le noir, était un flux de formes, qui allaient sans cesse s'agrégeant et se désagrégeant. (...) Ici il n'était pas libre, mais un atome dans le noir de la liberté absolue. Ici il ne se mouvait pas, il était un point dans un bouillonnement de lignes, dans une génération et dans un effondrement, sans cesse ni condition, de lignes. (84)
Autrement dit, cette troisième zone du "noir" équivaut à la suppression de ce que Neary nommait "figure", et à un retour au chaos. Et même, d'une certaine façon, d'un au-delà de la notion de liberté elle-même. De sorte que nous rencontrons ici une conception très nettement brunéiste : liberté absolue enveloppant une "métaboulie" (85) -- ce que l'original nomme une "will-lessness"(66) toute schopenhauerienne --, et rituel (par essence très formel) menant à l'absence de toute forme. C'est là précisément l'indifférencié beckettien : là où la liberté se confond avec la non-liberté, la forme avec l'absence de forme. Et là apparemment se situe, chez Beckett, la seule vraie tranquillité de ce côté-ci du tombeau...
De la dialectique insoluble du même et de l'autre
nous avons dans un premier temps abouti à la notion d'usure (dégradation, déchéance,
déperdition d'être), puis à celle d'informe (chaos, indifférencié), qui en serait
l'aboutissement soit logique, soit idéal. Logique (de l'ordre de la progression) pour la
matière, idéal (d'un ordre régressif) pour la conscience. La chaîne toutefois, à ce
point, n'est pas encore complète.
Mais, avant que de poursuivre, notons déjà que cette dialectique du même et de l'autre,
qui est l'un des fondements de l'oeuvre beckettienne, n'est pas sans parenté avec la
théorie mathématique de la binarité (O/1), théorie qui, on le sait, est la base même
de la pensée : on la retrouve dans la théorie des jeux et dans la théorie informatique
(cybernétique), tandis que dans le champ des sciences humaines Lacan y fait appel pour sa
théorie de l'inconscient, cependant que Lévi-Strauss l'utilise comme base de son
anthropologie structurale. On pourrait également la déceler dans le système saussurien,
par exemple, et sans doute dans bien d'autres encore -- ainsi par exemple la retrouve-t-on
de nos jours dans la technologie de numérisation. Il est intéressant de rappeler que ce
principe binaire trouve son origine dans la différenciation sexuelle, cette altérité
biologique fondamentale et théoriquement irréductible -- les fameux chromosomes X et Y
de la génétique moderne (qui non seulement structurent les schémas de parenté dans
toutes les cultures, mais aboutissent encore, par le biais du tabou de l'inceste, à
fonder la Culture elle-même, autrement dit la pensée et le symbolique). Umberto Eco, par
exemple, bâtit une épistémologie des nombres à partir de cette différenciation du
corps humain dans son roman Le pendule de Foucault.
Cependant ce qui importe ici c'est, encore une fois, la visée beckettienne : il s'agit ni
plus ni moins que d'abolir la barre séparant (et donc fondant) les valeurs "0"
et "1" -- en d'autres termes, non pas d'anéantir ces valeurs, mais de les fusionner,
de sorte que 0 soit en même temps 1, et 1, 0. C'est là le sens de la description finale
de la troisième zone de l'esprit de Murphy comme "Matrice d'irrationnels" (84).
Et, tout aussi bien, du goût de Beckett pour ces nombres. C'est également, dans une
large mesure, la portée même de l'entreprise beckettiennne, proclamée à partir de Murphy,
et systématiquement (si l'on peut dire) poursuivie dans les textes ultérieurs : là
encore, que lon songe par exemple à lévacuation de la différence
(cest-à-dire, dans les faits, de la dimension) sexuelle, réduction de lautre
au même donc -- et par voie de conséquence suppression de la sexualité elle-même
(puisquaussi bien cest la barre de laltérité qui en fonde la
réalité), de plus en plus systématique à partir de la Trilogie.
2. Le besoin, le manque
La dialectique hégélienne du même et de l'autre,
le mécanisme d'usure font que le monde ne saurait jamais -- déjà Héraclite le
proclamait -- être identique à lui-même. Ce monde, autrement dit, ainsi que les
créatures qui l'habitent, ne saurait se réclamer de la plénitude de l'Etre -- on peut
ici à nouveau citer la Bible, Exode 3, 14 plus précisément, où le Seigneur dit :
"Je suis celui qui est". L'identité à soi étant, précisément, le privilège
de l'Etre -- de la divinité. Or cette impossiblité de l'identité à soi -- de la
plénitude en d'autres termes -- à son tour renvoie à un autre thème fondamental chez
Beckett, celui du manque. Lui aussi hantera toute l'oeuvre, Watt et L'Innommable
tout particulièrement.
Nous avons évoqué les amours de Neary et d'autres. Il y a aussi l'attraction de Murphy
(ou du moins d'une partie de lui-même) pour Célia. Or ces divers épisodes ne servent
qu'à progressivement, mais résolument, rejeter la notion de désir, négative aux
yeux de Beckett, au profit de celle de besoin. Ainsi, c'est dans ces termes qu'est
décrit le rapport de Murphy à Célia : "Il s'était laissé entraîner par son
besoin de Célia"(...)." (34). Et que sera décrit le séjour de Murphy au
milieu des aliénés : "Il n'aurait jamais admis qu'il avait besoin de frères. Mais
il en avait besoin." (129). De même les rapports des autres personnages à Murphy,
après la mort de ce dernier :
Ainsi, Neary et Célia cessaient lentement d'avoir besoin de Murphy : lui, afin d'avoir besoin d'elle ; elle, afin d'être sans besoin. (183)
Cette notion de besoin (sorte de degré zéro du désir, apparemment), on la rencontrera souvent dans les textes ultérieurs. Ainsi dans Watt :
Et Monsieur Knott n'ayant besoin de rien sinon, primo, d'être sans besoin et, secundo, d'un témoin de son absence de besoin, sur lui-même ne savait rien. D'où son besoin d'un témoin, non pas aux fins de savoir, mais aux fins de ne pas cesser. (210)
Dans Mercier et Camier : "Nous n'avions pas besoin de ça, dit Camier." (19), "Rien dont nous ayons besoin ? dit Mercier." (108), "Il y a deux besoins : celui que l'on a, et celui de l'avoir." (117), "Nous avons besoin de dormir, dit Camier." (155). Dans Premier amour : "Je n'ai pas besoin du couvercle, dis-je." (45), "elle venait de temps en temps voir si j'allais bien et n'avais besoin de rien" (47), "mais j'avais quand même besoin de silence pour vivre ma vie." (49). Dans La fin :
Il viendrait quelqu'un de temps en temps s'assurer que j'étais bien et n'avais besoin de rien. (79)
"Certaines femmes avaient tellement besoin d'argent" (80-81), "Je n'avais pas besoin d'affection heureusement." (83), "Elle dit qu'elle avait un besoin urgent de liquide" (85), "Il était bon. Je n'avais pas besoin de bonté." (92). Dans Molloy :
Besoin de ma mère ! Oui, proprement ineffable, l'absence de besoin où je périssais. (44)
(On remarquera déjà qu'au fil des textes la notion
de besoin est de plus en plus radicalement niée elle aussi. Démarche que l'on retrouve
au théâtre, dans Acte sans paroles I)
Or l'origine du besoin, c'est précisément le manque, comme le soulignera Watt à
propos de Monsieur Knott :
S'il mangeait, et il mangeait copieusement ; s'il buvait, et il buvait abondamment ; s'il dormait, et il dormait profondément ; s'il faisait autre chose, et il faisait autre chose régulièrement, ce n'était pas par besoin de nourriture, ou de boisson, ou de sommeil, ou d'autre chose, non, mais par besoin d'être sans besoin, à tout jamais sans besoin, de nourriture, de boisson, de sommeil et d'autre chose. (210)
L'auteur de L'être et le néant, au vu d'un
tel passage, eût estimé sans doute que Monsieur Knott s'efforce à sa manière -- mais
bien sûr vainement -- de réaliser l'Etre : c'est-à-dire de combler, définitivement, le
manque. Car bien entendu cet état de non-besoin définitif est impossible à atteindre,
même pour Monsieur Knott.
Murphy lui-même est très explicitement placé sous le signe du manque. Ainsi, de cet amor
intellectuallis qui le caractérise, on nous précise :
Cela n'avait jamais suffi, et rien ne laissait supposer que cela pût jamais suffire. De telles dispositions et d'autres ancillaires (...) pouvaient tout au plus faire pencher la décision du côté voulu, sans jamais parvenir à la fixer. (130-131)
Murphy, donc, est irrémédiablement clivé et incomplet. Cela se manifeste d'abord vis-à-vis de son coeur "irrationnel" (8) :
Inspecté, palpé, ausculté, radiographié, il ne laissait rien à désirer, c'était un très bon petit coeur. Mais sitôt habillé et laissé à ses fonctions, il se mettait à faire comme Petrouschka prisonnier, tantôt peinant tellement que Murphy était tenté de croire qu'il allait caler, tantôt dans un tel état d'ébullition que Murphy était porté à craindre qu'il ne fût sur le point de peter (sic). (8-9)
Puis de son moi, là encore placé sous le signe irrémédiable du manque :
Il continuait à être deux morceaux, témoin sa faiblesse déplorable pour Célia, pour le pain d'épice, etc. Les moyens d'être un lui faisaient défaut. (131)
Sans doute ce clivage est-il ici d'optique
cartésienne, à savoir entre corps et esprit (la "faiblesse déplorable"
renvoie aux besoins physiques). Mais ceci ne vaut que pour le "grand monde" de
la société, non pour le "petit monde" de l'asile;, qui ne s'occupera plus que
de l'esprit -- de sorte que le roman peut légitimement être divisé en deux parties,
selon le même clivage, grand / petit monde (ou si l'on préfère, corps / esprit). Et
c'est précisément ce que suggère cet aveu soudain d'un besoin de l'autre chez ce
"solipsiste éreinté" (64). Ou, comme dit plus justement l'anglais, ce
"seedy solipsist" (50) -- autrement dit, solipsiste miteux (ou aussi
bien, mité) : à tout prendre, c'est la quête de Murphy qui se voit éreintée
par le monde et ses modalités (en un mot ses limitations).
Car l'original anglais est plus précis, qui poursuit :
Suppose he were to clinch it now, in the service of the Clinch clan! That would indeed be very pretty. (102)
"To clinch it", c'est-à-dire ce que le texte français traduit par "être un" -- réduire la dualité, le clivage. Murphy compte poursuivre dans le petit monde des aliénés sa quête de totalité (d'unité). Or ironiquement, le clivage s'accentuera, du fait de la tyrannie du corps -- de la fatigue du travail (et Beckett connaissait de première main le problème). Par ailleurs la rencontre avec Monsieur Endon placera un accent tout berkeleyien sur la conscience de Murphy.
La règle du manque fondamental gouvernant la vie se trouve, fort logiquement, exposée à Neary par un Wylie fort versé dans les Proverbes (alors même que Murphy, ancien étudiant en théologie, semble étrangement ignorant des enseignements des Ecritures) :
J'ai grand'peur, dit Wylie, que le syndrome Vie ne soit trop diffus pour comporter d'être pallié. Pour chaque symptôme qu'on allège, il y en a un autre qui s'aggrave. La fille de la sangsue est un système clos. Son quantum de manquum ne peut pas varier. (46-47)
La référence ici est à la maxime numérique 30, 15
qui dit que : La sangsue a deux filles : donne, donne ! Notons que Wylie le bien nommé
est un petit malin, qui, connaissant le principe du manque, est du même coup le seul dans
le livre à tirer son épingle du jeu (ce qui donc l'oppose également à Murphy). En bon
parasite (autrement dit, sangsue lui-même), il s'accroche tout d'abord à Neary (le
bien-nommé lui aussi, puisque sa myopie métaphysique le condamne à sans cesse répéter
les mêmes erreurs, les mêmes échecs), puis à Mademoiselle Counihan.
Par ailleurs, cette maxime évoquée par Wylie se retrouvera au début de Watt
(livre du manque par excellence), dans la description comico-dantesque de la servante Mary
qui ne cesse de se goinfrer, description qui là encore renvoie à la répétition :
A l'instant même où une main enfonce, paume ouverte, entre les mâchoires inlassables la patate, l'oignon, le sandwich ou la tarte, l'autre plonge dans la poche et là agrippe, infailliblement selon l'ordre reçu, la tarte, le sandwich, l'oignon ou la patate. Et l'une, descendant pour se remplir, croise l'autre qui remonte pour se vider, à un point équidistant de leurs points de départ, ou d'arrivée. (56)
D'une certaine façon, c'est d'avoir voulu dépasser
(transcender) cette loi du manque vers l'unité (la plénitude, apanage de l'Etre) que
mourra Murphy. Ses successeurs, forts de la leçon de Watt, ne commettront pas la
même erreur.
On le voit, les notions de répétition et d'usure débouchent sur celles du manque et de
son corollaire, le besoin. Notons que ces deux dernières notions recouvrent autant le
domaine du corps que celui de la conscience. Or un épisode fournit au passage une
solution à ce problème du manque : il s'agit de celui des biscuits, justement associé
à cet autre rituel, le déjeuner (Murphy, ce contempteur du corps, est frugal : il
déjeune de cinq biscuits et d'une tasse et quelque de thé -- il faut dire aussi qu'il
est pauvre). Ce qui introduit un autre thème, celui des permutations, qui sera largement
repris et développé dans Watt. De ses cinq biscuits différents, Murphy a
l'habitude de manger le pain d'épice en dernier (parce qu'il l'aime le plus) et l'anonyme
en premier parce que, nous dit-on, "il l'estimait probablement le moins bon."
(73). Ce qui réduit à six les possibles combinaisons de son maigre repas. Murphy
poursuit alors ses réflexions :
Même en surmontant son aversion pour l'anonyme, il n'y aurait que 24 manières dont les biscuits pourraient être mangés. Mais pour peu qu'il fît le premier pas, et vainquît son engouement pour le pain d'épice, voilà que devant lui l'assortissement se dresserait dans toute sa plénitude, dansant la danse radieuse de sa permutabilité totale, mangeable de cent-vingt façons différentes ! (73)
Ce dont il s'agit ici, c'est d'une autre approche de la totalité et de la plénitude. Au fur et à mesure que Murphy renoncera à ses préférences ou à ses aversions, les possibles se multiplieront, jusqu'à englober le réel (ici les biscuits, mais par extention tous les autres aspects de l'existence) dans sa totalité, et l'épuiser -- et ce n'est pas un hasard si plus tard dans le livre Monsieur Endon sera à son tour associé à la permutation, lorsqu'il s'amusera
à actionner, ici un commutateur d'électricité, là un bouton témoin, d'une façon apparemment fortuite mais en réalité déterminée par un système amental aussi rigoureux que celui qui le servait aux échecs. Murphy le rattrapa dans le transept sud, se balançant gracieusement devant la cellule de l'hypomaniaque, en train de combiner toutes les façons dont il était possible d'allumer, d'éteindre et de presser le bouton témoin. (177)
C'est bien de renoncement, bouddhique, en quelque
sorte, dont il est ici question. Il faudrait que Murphy, renonçant à son
"engouement" (là encore il est révélateur que Beckett contourne le terme
de"désir") pour le pain d'épice, parvînt à l'indifférence suprême
vis-à-vis de ses cinq biscuits. On voit dès lors se profiler l'ombre de Schopenhauer
(dont la théorie précisément s'inspire de la philosophie hindoue, et dont Beckett est
comme on sait féru : des échos du "divin Arthur" traversent une bonne partie
de l'oeuvre, comme on le verra), mais là encore avec un ironique paradoxe : il faudrait
que Murphy "fît le premier pas" -- autrement dit, pour vaincre le désir, et
donc la volonté schopenhauerienne, il y faut d'une part le désir de vaincre celle-ci, et
d'autre part un acte de volonté ! Pareillement, le système de Monsieur Endon est une
espèce de non-système. On retombe dans l'infernale dialectique du même et de l'autre.
Par ailleurs, cette perspective de dépassement du désir et de la volonté vers le
non-désir, la non-volonté, ramène dans un premier temps à la distinction opérée par
Neary entre figure et fond -- et plus précisément à l'indifférencié. Et là nous
rencontrons l'ombre de Spinoza pour qui, on le sait, toute détermination est une
négation. L'indéterminé étant alors, tout bonnement, la négation d'une négation,
retour si l'on veut au "positif" de l'indifférencié. Mais par ailleurs la
suprême indifférence chère au bouddhisme zen, qui sans doute est supposée permettre
dépasser les apparences -- ainsi pour les biscuits de Murphy, "dont il ne saurait
assimiler l'essence qu'à condition de ne plus préférer celui-ci à celui-là."
(73) --, implique tout d'abord l'abandon de toute valeur et de toute morale. C'est en ce
sens que le Zen est une philosophie des plus nihilistes (puisqu'il ignore, par exemple,
toute pitié), voire des plus violentes (on sait que la littérature japonaise est remplie
de ces "héros" Zen, véritables anges exterminateurs5) -- toutes choses dont
certains textes beckettiens, et plus particulièrement Molloy, se souviendront.
Mais surtout elle exige la négation et la mort du moi (de l'ego). Autrement dit
l'abolition du sujet si cher à la tradition occidentale qui s'étend de Descartes à
Freud. Et dont l'oeuvre constatera qu'il subsiste toujours une trace, une présence.
Mais il est une autre figure, présente dès Murphy, qui combine tout en même temps le même, l'autre, la répétition, le besoin et le manque : c'est celle de l'identification. On en rencontre ici deux instances. D'une part Célia, ayant perdu Murphy d'avoir à toute force voulu le changer, s'identifie peu à peu à lui dans la solitude de leur chambre, à la pension de Mademoiselle Carridge. Cette identification prend d'abord la forme d'une compréhension intellectuelle :
Ainsi, c'était à partir du moment où il avait renoncé à expliquer qu'elle commmençait à comprendre. (54)
Mais cette compréhension bientôt se redouble d'une identification d'ordre physique (là encore placée sous le signe du besoin et du manque), par le biais de la berceuse si chère à son propriétaire :
Elle ne pouvait rester longtemps dans la berceuse sans que se réveillât frémissante en elle, comme au seuil d'une innommable volupté, l'envie d'être nue et ligotée. (54)
Cependant qu'un peu plus loin on nous parlera du
"tremblement de son corps en mal de liens." (54). Bien sûr, il pourrait aussi
bien s'agir d'une banale tendance masochiste.
L'autre exemple est Murphy, que sa fascination pour Monsieur Endon -- et surtout pour sa
félicité schizophrénique -- va bientôt pousser à tenter de s'identifier à ce
dernier, afin d'atteindre au même état. Et là également cette identification sera
placée sous le signe d'un besoin de fraternité. Et notons par ailleurs que cette
tentative du protagoniste est elle aussi précédée d'une prise de position radicale
(encore qu'erronée) en faveur des aliénés.
A travers l'identification, c'est donc, sous l'aiguillon du besoin (du manque), l'autre
qui se glisse vers le même au point de le reproduire -- afin, précisément, d'abolir
toute trace d'altérité. On pense déjà ici à Molloy, qui mettra en scène le
même phénomène (Moran s'identifiant à sa proie au point de finalement lui ressembler).
On peut à ce sujet évoquer cette réflexion de Kierkegaard dans son Journal :
"(...) à peine en idée a-t-on poursuivi quelque chose qu'on se trouve
l'être.6" Il est toutefois à noter qu'ici ces processus sont systématiquement
voués à l'échec : en fait Célia finira par renoncer au besoin de l'autre -- tandis que
Murphy, plus radicalement, perdra la vie d'avoir voulu être Monsieur Endon. Alors qu'au
contraire c'est l'échec de Moran qui le mènera du côté de Molloy.
Pourquoi ce double échec dans Murphy ? Peut-être parce qu'ici c'est la
réconciliation du même et de l'autre qui est affirmée comme impossible, de même qu'est
impossible le comblement du manque : même et autre dialectiquement s'impliquent (et
l'identification dès lors ne saurait les fondre), tandis que demeure toujours la béance
dans l'individu (dans le sujet).
Besoin, manque, sujet / ego, identification à l'autre : toutes ces notions confluent vers
une quatrième -- l'autre, justement.
3. Le sujet : moi / l'autre
Murphy, jusqu'à son arrivée à l'asile;, est présenté comme un solitaire, un apprenti solipsiste porté sur l'amor intellectualis de soi (en quoi il prétend s'égaler à Dieu, dont l'amour de soi est l'un des traits). Friand des lieux clos, on le rencontre successivement dans sa "cage", dans son esprit, dans sa mansarde, ou bien encore salivant devant une cellule matelassée. Or ces lieux théoriquement clos, monadiques, sont systématiquement, en fait, placés sous le signe, toujours agressif ou menaçant, de l'autre. Ainsi de la "cage", munie d'un téléphone et d'une porte qui ne ferme pas :
Brusquement, à côté de son oreille, le téléphone poussa un cri épouvantable. Il avait négligé de décrocher le récepteur. S'il n'y répondait pas sans tarder, la logeuse viendrait en courant, elle ou un autre locataire. Alors on le découvrirait, car la porte n'était pas fermée à clef. (11)
Le texte original est ici plus précis, la traduction française ayant supprimé (on se demande d'ailleurs pourquoi) une bonne moitié de ce paragraphe, qui en anglais poursuit :
There was no means of locking his door. It was a strange room, the door hanging off its hinges, and yet a telephone. But its last occupant had been a harlot, long past her best, which had been scarlet. (8)
Téléphone, porte qui ne ferme pas -- Murphy, dans son isolement, est donc d'emblée présenté comme étant à la merci du dehors, et des autres. Quant à la prostituée, femme publique, elle constitue l'emblème même de l'aliénation par l'autre. Notons d'ailleurs que cette figure de la femme publique hantera l'oeuvre jusqu'aux Nouvelles. Il y a d'abord, bien sûr, Célia, d'ailleurs plutôt aliénatrice qu'aliénée. Peut-être l'Hélène de Mercier et Camier. Et puis bien sûr la Lulu / Anne de Premier amour. Dans "L'expulsé" on trouve :
Une jeune femme, peut-être à vendre, assistait à cet entretien, en qualité de témoin sans doute. (27)
Enfin dans "Le calmant" :
A un moment donné une jeune femme, de mauvaise vie peut-être, échevelée et les vêtements en désordre, fila à travers la chaussée, comme un lapin. (58)
Ce thème de la prostituée peut encore être relié
à celui de l'argent, qui précisément traverse les textes lui aussi jusqu'aux Nouvelles.
Or l'argent lui aussi renvoie à l'autre (ici, par exemple, Murphy dépendant des subsides
de son oncle de Hollande, ou encore traîné par Célia vers le gagne-pain puis se voyant
proposer un travail par un Ticklepenny se débattant dans des problèmes pécuniaires).
Nous y reviendrons.
La mansarde de Murphy à l'asile; est doublement ouverte sur le dehors : en haut par
la tabatière donnant sur le ciel, en bas par la trappe et le tuyau du gaz. Quant aux
cellules matelassées, qui
dépassaient de loin tout ce qu'il avait jamais pu imaginer en fait de paradis d'intérieur. (132)
on nous précise toutefois un peu plus loin :
Le compartiment, tel la monade de première classe, était sans fenêtres, sauf un judas à volets pratiqué dans la porte, auquel se collait, ou devait se coller, à des intervalles réguliers d'un bout à l'autre des vingt-quatre heures, un oeil sain d'esprit. (132)
Autrement dit, "monade de première classe"
si l'on veut, mais néanmoins là encore placée sous le regard (littéralement aliénant
qui plus est, puisque déclaré sain d'esprit) de l'autre -- de l'Ordre psychiatrique.
Mais le meilleurs exemple de l'illusion de la monade est l'esprit de Murphy, objet du
fameux chapitre 6. Remarquons tout d'abord qu'il s'agit d'une représentation de
cet esprit par lui-même, ce qui déjà le clive en sujet-objet (ou conscience et
conscience réflexive, selon une terminologie phénoménologique) :
Nous n'avons heureusement pas à nous occuper de cet appareil tel qu'il était en réalité -- cela serait trop demander --, mais simplement tel qu'il se sentait et s'imaginait. (81)
Ce qui, notons-le, ramène une fois de plus au couple
du même et de l'autre : l'esprit de Murphy comme répétition, ou copie, de l'univers
extérieur (à moins que, solipsisme oblige, il ne s'agît de l'inverse). Par ailleurs, ce
refus de considérer cet esprit tel qu'il est suggère une faille dans l'omniscience du
narrateur.
Cependant cet esprit s'imagine effectivement en termes d'une monade leibnizienne :
L'esprit de Murphy s'imaginait comme une grande sphère creuse, fermée hermétiquement à l'univers extérieur. Cela ne constituait pas un appauvrissement, car il n'excluait rien qu'il ne renfermât en lui-même. Rien n'avait été, ni n'était, ni ne serait, dans l'univers extérieur à lui, qui ne fût déjà présent, soit en puissance, soit en acte (...) dans l'univers intérieur à lui. (81)
A noter le rôle prépondérant de l'imaginaire :
celui-ci connaîtra un long destin dans la suite de l'oeuvre, en tant qu'univers
parallèle, en quelque sorte, au réel. Egalement, cette similarité entre l'infiniment
grand (l'univers extérieur) et l'infiniment petit (l'univers intérieur de l'esprit) là
encore évoque les théories de Bruno. Or, si l'esprit de Murphy contient, virtuellement
ou en acte, la totalité de l'univers extérieur, l'autre logiquement fait partie de ce
contenu. Par ailleurs, pour Murphy c'est le monde qui est dans la conscience -- alors que,
selon Sartre, c'est tout le contraire : c'est la conscience qui est dans le monde, comme
Murphy finira par le découvrir à ses dépens. Enfin, notons que ce problème de l'épaisseur
de la conscience sera repris et examiné dans L'innommable.
Cet esprit a encore des composantes cartésiennes. Ainsi la division dualiste entre
mental et physique :
Il y avait le fait mental et il y avait le fait physique, également réels sinon également agréables. (81)
Or cette distinction, outre le fait qu'elle autorise à déboucher sur le solipsisme (qui est une implication possible du Cogito cartésien), en réintroduisant par ailleurs le corps et le monde, du même coup le place, là encore, sous le signe de l'autre. En revanche, il est résolument hermétique à la loi morale et aux impératifs kantiens :
L'esprit ne fonctionnait pas et ne pouvait pas être réparti selon un jugement de valeur. Il était fait de clarté, de pénombre et de noir, d'un dessus et d'un dessous, non pas de bien et de mal. Il renfermait des formes qui avaient leurs parallèles dans un autre mode et des formes qui n'en avaient pas, non pas des formes bonnes et des formes mauvaises. (82)
Cette répudiation de la Valeur (qui est étroitement
liée au problème de la signification, et plus généralement de l'ontologie) ressurgira
dans les textes suivants, et plus particulièrment dans les Nouvelles et Molloy.
Mais surtout, Murphy est un adepte de l'occasionaliste Geulincz, épigone de Descartes
(que le roman d'ailleurs cite nommémment) :
Ainsi Murphy se sentait fendu en deux, d'un côté un corps, de l'autre un esprit. Ils communiquaient apparemment, sinon il n'aurait pas pu savoir qu'ils avaient certaines choses en commun. Mais il sentait l'esprit à l'étanche du corps, et ne comprenait pas pas par quelle voie la communication s'effectuait, ni comment les deux expériences venaient à déborder l'une sur l'autre. Il était persuadé qu'il n'y avait pas d'action directe entre les deux. (82)
On connait la réponse cartésienne à cet intéressant problème : le lien entre corps et esprit se fait au niveau de la glande pinéale (le conarium). Pour Geulincz, en revanche, l'explication réside, on le sait, dans un acte divin. C'est précisément à cette conception que renvoie la suite du passage :
Quoi qu'il en fût, Murphy était prêt à accepter cette congruence partielle entre le monde de son esprit et celui de son corps comme résultant d'une détermination surnaturelle quelconque. Le problème n'avait pas beaucoup d'intérêt. (82-83)
Or, action divine ou "détermination
surnaturelle quelconque", les deux hypothèses encore une fois renvoient à l'autre
-- après tout, c'est l'autre (Dieu) qui place les fameuses notions premières dans
la conscience cartésienne.
La suite reprend explicitement cette question du rapport entre le "dedans" de
l'esprit et le "dehors" du corps et du monde :
Fendu en deux, toute une partie de lui-même ne quittait jamais ce cabinet mental qui s'imaginait comme une sphère pleine de clarté, de pénombre et de noir. Elle ne le quittait jamais parce qu'il n'y avait pas de sortie. Mais tout mouvement dans ce monde de l'esprit exigeait dans le monde du corps un état de repos. (83)
Le problème du rapport corps-esprit apparaît dès
lors loin d'être sans intérêt -- puisqu'il y a interdépendance étroite entre les
deux, selon un système, en quelque sorte, de vases communicants. Beckett ici se livre à
une critique féroce des philosophies classiques de l'Etre, de Platon à Kant. Car les
belles constructions de Murphy seront balayées lors de son séjour à l'asile; : d'une
certaine façon, sa mort équivaut à l'échec et l'inadéquation de ces philosophies, et
à leur répudiation par l'auteur.
Plus intéressante en revanche est la division de l'esprit de Murphy en trois zones de
clarté, pénombre et noir, sorte de cirque ontologique à trois pistes (le fameux three-ring
circus des anglo-saxons) : car on peut déjà y déceler, d'une certaine manière et
jusqu'à un certain point, la progression même de la Trilogie, dont les trois volets
reprendront ce schéma initial -- pour ironiquement mieux le récuser. Où, si l'on
préfère, fidèles en ceci à la visée de dépassement de l'opposition entre le même et
l'autre, en y ajoutant systématiquement un envers qui finalement l'annule.
Ainsi, parler de la créature beckettienne en termes de monade (comme le fait
systématiquement L. Janvier, par exemple), n'est guère exact. L'univers
"monadique" de Murphy est ouvertement donné comme une construction de
l'imaginaire, que la suite des événements (c'est-à-dire, fort ironiquement, le repli du
protagoniste dans le "petit monde"-refuge de l'asile;) se chargera de
dramatiquement récuser. C'est dans une telle perspective que G. Durozoi, par exemple,
situe certains aspects de la narration :
Alors même que tous les efforts du héros tendent à une mise entre parenthèse du physique, le récit qui les rapporte nie l'opposition qu'il instaure entre physique et mental (d'où, par exemple, l'importance accordée aux indications topographiques : le roman fourmille de noms de rues, de places, à Londres ou à Dublin, qui déterminent une présence physique du milieu urbain, oppressant pour Murphy qui, pourtant, ne cesse de le parcourir jusqu'à ce qu'il s'en exclue en se retirant à l'asile;7.
Peut-être -- car après tout, un roman n'étant
jamais fait que de mots, la "présence physique" y est fort relative. On peut
néanmoins faire plusieurs remarques quant à cette interprétation.
D'une part, les errances de Murphy dans Londres résultent directement de son aliénation
par Célia. Par ailleurs, dans la mesure où ce milieu urbain oppresse Murphy, il est tout
à fait logique qu'il s'y retrouve et sache s'y diriger, afin d'au plus vite réintégrer
le refuge de sa chambre. Enfin, et surtout, on note que cette toponymie envahissante qui
parcourt le roman ne concerne pas exclusivement Murphy, justement, mais englue
pratiquement tous les personnages. En fait, cette obsession toponymique n'est pas nouvelle
chez Beckett : on la rencontre déjà dans More Pricks than Kicks, ouvrage dans
lequel le lecteur est littéralement assommé de précisions topographiques, quel que soit
l'endroit où se trouve son héros Belacqua -- précisions qui, dans cet ouvrage, n'ont
apparemment aucune fonction symbolique ou diégétique, en dehors de la "couleur
locale". Un exemple, le début de la seconde nouvelle de ce recueil,
"Fingal8" :
So one fine Spring morning he brought her out into the country, to the Hill of Feltrim in the country. They turned east off the road from Dublin to Malahide short of the Castle woods and soon it came into view, not much more than a burrow, the ruin of a mill on the top, choked lairs of furze and brambles passim on its gentle slopes. It was a landmark for miles around on account of the high ruin. The Hill of the Wolves. (25)
Peut-être ce goût des précisions topographiques et
toponymiques provient-il d'une influence joycienne (Ulysses est le livre des noms
de lieux par excellence). Dès lors il n'est pas sûr que l'ironie liée à la présence
insistante de la toponymie urbaine dans Murphy soit véritablement volontaire. A
moins évidemment de considérer le précédent de More Pricks than Kicks comme une
satire de la "couleur locale".
En tout cas, et quoi qu'il en soit, la leçon de Murphy est claire : l'autre est
par essence aliénant, et ceci d'autant plus qu'il se situe déjà dans ce double clivage,
de l'esprit et du corps d'une part, de la conscience en son redoublement réflexif d'autre
part. Dès lors l'aliénation est inévitable dans la mesure où, si l'on peut dire, le
ver est déjà dans le fruit : en d'autres termes, où l'autre est déjà dans le moi --
l'autre et le manque dès lors ne faisant qu'un. Murphy en fait successivement la double
expérience, du côté du corps avec Célia, de celui de l'esprit avec Monsieur Endon,
double expérience qui aboutit à la mort.
Le problème du même et de l'autre, du moi et de l'autre, du besoin et du manque à leur
tour débouchent sur d'autres notions, présentes dès Murphy : il s'agit d'abord
de l'opposition dedans / dehors, ensuite de la communication.
4. Dedans / dehors
Toute la conception de l'esprit de Murphy, nous l'avons vu, renvoie au système leibnizien de la monade (ou, aussi bien, au dualisme cartésien version Geulincz -- ce qui est tout de même assez savoureux, lorsqu'on sait l'estime dans laquelle le frileux courtisan Leibniz tenait le prudent Descartes). Il y aurait donc un "dedans" (l'esprit de Murphy) et un "dehors" (son corps, le monde, etc.). De même, ce n'est certainement pas un hasard si les derniers mots du livre sont, en anglais : "All out. " (158), ce qui revient à désigner un "dehors" -- alors que la traduction française, "On ferme. " (201), aboutit pour sa part à inversement suggérer un "dedans". Cependant nous avons déjà pu vérifier que cette conception naïve était purement imaginaire, et que l'autre (le monde) en réalité fait partie du moi : de même, tous les espaces monadiques du roman ouvrent sur l'altérité d'un dehors. Dès la première page du roman, d'ailleurs, le ton est donné : la "cage" de Murphy ouvre sur une multitude de cages en tous points semblables -- où, dès lors, se situe l'opposition entre dedans et dehors ? De même, si l'esprit de Murphy reproduit en tous points l'univers, quelle peut bien être au juste la différence entre eux ? Lui-même d'ailleurs, une fois à l'asile;, finira par plus ou moins les confondre, dans sa mégalomanie solipsiste :
Plus son propre système se refermait autour de lui, moins il supportait de le voir subordonné à un autre. (...) C'étaient ses étoiles à lui, le système primaire c'était lui. (133)
De sorte que, là encore, le même et l'autre
symboliquement s'annulent. Ainsi lorsque Murphy prétend sortir dans son esprit, ne
fait-il, qu'entrer dans un univers bis (que tous deux à la limite soient de son
invention ne change rien à la chose). Et d'ailleurs, ses séances de berceuse ne sont
guère, dans l'ensemble, des succès : la première à laquelle nous assistons le ramène
brutalement dans son corps et donc dans le monde physique (anticipant déjà le destin de
ses cendres), cependant que les suivantes, à l'asile;, seront, du fait de la fatigue de
son travail auprès de ses "frères" les aliénés, de plus en plus vaines. De
même, sa sortie finale (telle que théâtralement il l'a prévue) ne fait que rejeter ses
restes dans ce "fiasco colossal" (130) qu'il avait prétendu fuir. Mais surtout,
il y a cette opposition entre le grand monde de la société ("fiasco
colossal" précisément) et le petit monde de l'asile (vu par Murphy comme
véritable paradis des asociaux). Opposition qui par ailleurs est supposée reproduire peu
ou prou le clivage, chez lui, entre corps et esprit.
Or la "Maison Madeleine de Miséricorde mentale, sertie dans un parc de toute
beauté" (115) nous est présentée comme un lieu des plus ambigus --
significativement, elle est "située un peu en dehors de la ville, sur la frontière
de deux comtés." (115). Cette situation mitoyenne n'est d'ailleurs pas tout à fait
gratuite :
Pour que certains malades rendissent l'âme dans une préfecture plutôt que dans l'autre, il suffisait de les pousser un peu dans le lit. Cela tombait parfois fort à propos. (115)
Outre que ce passage met en jeu de nouvelles
manifestations du même et de l'autre, du dedans et du dehors, ces précisions suggèrent
encore plusieurs aspects très peu édéniques. Et tout d'abord que cet "asile"
(qui pour Murphy s'entend dans tous les sens du terme) est également un mouroir (et
lui-même en fera la démonstration) -- mais aussi bien un miroir, comme le révélera sa
rencontre avec Monsieur Endon. Notons encore que le directeur de ce charmant
établissement répond au nom anglo-germanique de Killiekrankie, c'est-à-dire
"kill" en anglais et "krank" en allemand -- en d'autre termes, le
directeur est, onomastiquement parlant, un "tueur de malades", et plus
précisément de dingues ("cranks"). A moins qu'on ne nous laisse entendre que
le bon docteur en est un lui-même.
Mais également que de telles manipulations administratives servent certains intérêts --
et donc que ce microcosme prétendument béni, finalement, n'est qu'une partie du
macrocosme. Ce que la suite du descriptif ne manque pas de confirmer. Il y a d'abord le
clan Clinch, à la fois redoutable et grotesque tribu de mandarins, qui dirigent la
M.M.M.M. d'une main de fer, et dans la plus grande discrétion médicale :
Il n'oublierait jamais de la boucler. Les miséricordes de la maison étaient privées et confidentielles. (117)
sont en effet les ultimes instructions reçues par Murphy lors de son engagement. Le statut exact de cet établissement est par ailleurs des plus flous. Ainsi, seulement quinze pour cent approximativement des pensionnaires sont certifiés fous, car :
Après tout la M.M.M.M. était un sanatorium, non pas un asile d'aliénés ni une maison d'idiots, et comme tel ne pouvait accepter que les malades dont le pronostic n'était pas tout à fait désespéré. (118)
Certes, on y accepte aussi l'aliéné chronique
occasionnel, mais uniquement s'il "était vraiment sympathique, tranquille, propre,
soumis et solvable" (118) -- cette institution est en fait une sorte de pudique
dépotoir de luxe pour inadaptés mentaux de l'univers social. Bref, un lieu louche qui
servira de cadre à une mort louche.
Il y a par ailleurs la furieuse passion de "l'infirmier-chef, Monsieur Thomas ('Bim')
Clinch" (115) pour Ticklepenny, qui n'est pas sans rappeler les autres relations dans
le roman, celle entre Célia et Murphy, ou encore celle entre Neary et Mademoiselle
Counihan, ou même entre Neary et son homme à tout faire Cooper. C'est dire qu'il s'agit
toujours de rapports de désir et de pouvoir :
Ainsi il obligeait Ticklepenny à se porter garant de Murphy et donnait à sa flamme un mois pour se consumer. (115-116)
Certains, en outre, ont cru voir en Beckett un précurseur de l'antipsychiatrie, sans doute à partir de passages tels que ceui-ci :
Tout cela ne manquait pas de révolter Murphy, dont l'expérience en tant que roseau pensant l'obligeait à appeler sanctuaire ce que les psychiatres appelaient exil, et à concevoir les malades, non comme bannis d'un système bienfaisant, mais comme échappés d'un fiasco colossal. (130)
Or il ne s'agit là que des convictions du protagoniste, bientôt sardoniquement dénoncées par le narrateur :
Les expressions fréquentes apparemment de douleur, de rage, de désespoir, et le reste, auxquelles certains malades donnaient libre carrière, suggérant qu'il y avait une mouche quelque part dans le miel microcosmique, étaient par Murphy soit ignorées, soit amorties jusqu'à signifier ce qu'il voulait. (...) Laissés en paix, ils auraient été heureux comme Dieu en France. (131)
Bien évidemment Murphy, aveuglé par ses fantasmes solipsistes, ne veut pas démordre de sa conception du "petit monde" :
Car il s'était prononcé. "Je ne suis pas du grand monde, je suis du petit monde" était chez lui un vieux refrain, et une conviction, deux convictions, la négative d'abord. (130)
Aussi, précise encore un peu plus loin la narration,
"il travaillait de plus en plus à son petit cachot en Espagne." (131).
Ainsi, les conceptions "antipsychiatriques" révolutionnaires du roman sont
ouvertement attribuées au protagoniste, et tout aussi explicitement récusées par le
narrateur (et donc, en bonne logique, l'auteur). Pour lui, en effet, le "petit
monde" de l'asile n'est visiblement qu'une illusion, et le microcosme une simple
extention du macrocosme, dont il est d'ailleurs le produit et la création -- telle que la
décrit par exemple Michel Foucault dans son Histoire de la folie à l'âge classique,
c'est-à-dire selon une ligne de partage entre raison et déraison, cette dernière se
trouvant officiellement exclue mais à l'intérieur de l'espace social, où elle
sert en quelque sorte de caution (sinon de repoussoir) à la raison : selon Foucault,
c'est avec la naissance de l'asile que le fou devient autre, et c'est précisément
cette altérité que quant à lui récuse Murphy -- mais en vain, et avec les
conséquences que l'on sait.
Il n'en demeure pas moins qu'à ce point, une fois encore, l'opposition bien tranchée
entre dedans et dehors semble s'effriter pour le protagoniste : Murphy, en optant pour la
retraite dans la M.M.M.M., ne sort pas pour autant du "grand monde", pas plus
qu'il ne parviendra à se fixer dans le "dedans" de son rêve solipsiste. En
d'autres termes, dès Murphy il semble que tout "dedans" ouvre sur un
"dehors", et vice versa : là encore, c'est le même qui rejoint l'autre. Les
symboles et autres figures de la mitoyenneté qui caractérisent la M.M.M.M., on
les retrouvera fréquemment dans la suite de l'oeuvre. On peut déjà noter à ce point
que les initiales de l'établissement reprennent celle du nom du protagoniste, en la
multipliant ironiquement, venant ainsi d'emblée contredire son fantasme d'unité.
Et pourtant, Murphy va apporter une exception à cette règle des "vases
communicants", lors de la rencontre entre le protagoniste et Monsieur Endon -- ce
dernier constituant justement l'autre de la folie foucaldienne. Mais à ce point
nous entrons déjà dans le domaine (autrement dit le problème) de la communication.
5. La (non-) communication
La communication est, on le sait, l'un des thèmes fondamentaux qui hantent l'oeuvre. Murphy manifeste déjà un souci remarquable en ce domaine. Pas tant d'ailleurs du côté de la parole. Murphy lui-même est un taciturne qui ne croit guère aux échanges verbaux -- et pour cause :
Se justifier n'était pas son genre. Un athée blaguant Dieu n'était pas plus ridicule que Murphy défendant sa manière de ne pas agir, et il le savait mieux que personne. (33-34)
Taciturnité que le narrateur évoque à nouveau, à un moment crucial du rapport Murphy-Monsieur Endon, et qui place la parole, là encore, sous l'égide de l'autre :
(...) Murphy qui ne parlait pour ainsi dire jamais, à moins d'être interrogé, et même alors pas toujours. (179)
Quant aux autres personnages, leurs discours sont délibérément ridicules ou abscons, leurs dialogues de véritables cacophonies (encore que Neary et Wylie par exemple, nous l'avons vu, énoncent au passage certaines règles cruciales à l'univers beckettien). En revanche le roman met en scène diverses autres instances de communication. Il y a bien sûr le fameux testament de Murphy. Et puis, corollairement en quelque sorte, cet horoscope de quatre sous qui va décider (enfin, d'une certaine manière, que nous verrons plus loin) du destin du protagoniste. Mais également les parties d'échecs (et surtout la dernière) avec Monsieur Endon. Et puis la tentative de "conation" de Murphy avec le même Monsieur Endon (que Malone meurt reprendra à propos d'un certain Jackson). Et encore, pourquoi pas, cet étrange "portrait" de Célia au début du chapitre 2 -- et dès lors, à la limite, toute l'entreprise narrative que constitue Murphy (on songe ici plus particulièrement à certains épisodes, tel le récit de Mademoiselle Carridge à propos du suicide du "vieux" : on y reviendra).
Monsieur Endon est tout en même temps le modèle, le reflet et l'envers de Murphy :
Monsieur Endon était un schizophrénique de la plus aimable variété, au moins par rapport aux fins d'un spectateur aussi humble et jaloux que Murphy. (...) Bref, une psychose si limpide et imperturbable que Murphy s'y sentait attiré comme Narcisse à sa fontaine. (135)
Précisons toutefois que pour "spectateur", l'original anglais donne "outsider" (105) -- ce qui là encore oppose le dehors au dedans. En effet, on sait que "Endon" en grec signifie "dedans". Mais ce n'est pas tout. L'onomastique ici peut aller plus loin : "Endon", c'est aussi "end on", la fin qui se poursuit, en d'autres termes la fin sans fin, car, par anagramme, on obtient justement "no end" (sans fin). Et effectivement, un détail semble indiquer que Monsieur Endon, à sa manière, a su maîtriser le temps, donc l'usure et la dégradation :
Il tenait serré dans son petit poing le mégot, dont la longueur variait selon l'heure, d'un excellent cigare. A son arrivée le matin, Murphy le lui allumait et continuait, tout le long de la journée, à le lui rallumer. Et cependant la nuit venait sans qu'il fût fumé jusqu'au bout. (136)
Ce détail peut être considéré comme la première apparition d'un thème qui hantera l'oeuvre jusqu'au bout : celui justement de la fin sans fin, de l'impossibilité de finir. On connaît la première réplique de Fin de partie : "Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir." (15). Rappelons également que le dernier texte beckettien, Soubresauts, se termine précisément sur cette phrase :
N'importe comment, n'importe où. Temps et peine et soi soi-disant. Oh tout finir. (28)
En somme, Monsieur Endon est un schizophrène heureux, un schizophrène "qui a réussi", si l'on peut dire -- d'où la fascination de Murphy. Mais par ailleurs Monsieur Endon est encore un tissu de contradictions, voire de contraires. Ainsi de son apparence physique :
Le corps petit était parfait en chaque détail, et extrêmement hirsute. (...) Le crâne, grand par rapport au corps normal, immense par rapport au sien, crépitait de poils raides, épais et noirs, coupés au sinciput par une seule mèche épaisse d'une blancheur éclatante. (135)
Autrement dit, Monsieur Endon allie la beauté à la
laideur, l'harmonie à la difformité. Et là encore, un détail en fait l'antithèse de
Murphy : cette épaisse mèche blanche au sommet de la chevelure noire, qui en tous points
s'oppose à l'esprit de Murphy tel que décrit au chapitre 6. En effet, cet esprit, depuis
une lumière de surface, descend vers les ténèbres du fond, alors qu'ici, le centre
"d'une blancheur éclatante" surmonte le noir. Cela signifie-t-il, selon une
symbolique toute dantesque, que la schizophrénie mène vers une béatitude de lumière,
tandis que la névrose de Murphy l'entraîne au contraire vers les ténèbres du chaos ?
C'est fort possible. Toujours est-il que Monsieur Endon est systématiquement placé sous
le signe, non seulement du même et de l'autre, mais encore et surtout de la négation
(autre thème beckettien de prédilection).
Et d'abord, nous venons de le voir, de par son nom -- dans le fond, il y a déjà du
Monsieur Knott dans cet Endon, impression d'ailleurs renforcée par ce côté multiple et
protéen du personnage, par son étrange mutisme, par sa liberté et son indifférence
toutes régaliennes. Mais également du fait de sa préférence suicidaire :
Monsieur Endon avait bien affirmé que pour lui ce serait l'apnée ou rien. Sa voix intérieure s'opposait à toute autre méthode. (135)
Or le narrateur prend soin de préciser :
Le suicide par apnée a souvent été tenté, notamment par les condamnés à mort. En vain. C'est une impossibilité physiologique. On s'évanouit, puis on se remet à respirer malgré soi. (135)
Autrement dit, ce suicide est en même temps un non-suicide. Et puis il y a surtout, bien entendu, ces étranges parties d'échecs (dont les couleurs, noir et blanc, sont celles mêmes de la monstrueuse tête de Monsieur Endon) disputées avec Murphy :
On peut juger de combien l'action était peu engagée par le fait que, après huit ou neuf heures de cette guerrilla, ni l'un ni l'autre n'avait perdu une pièce ni même été échec. (136)
Là encore, ces parties sont des non-parties.
Pareillement, ses mégots de cigare sont des non-mégots. En outre, Monsieur Endon, ne
s'habillant jamais, ne se déshabille pas non plus. Monsieur Endon, finalement, est une
non-présence, une non-personne, un non-sujet. Ou aussi bien un sujet total, car inentamé
par le manque, et imperméable à l'autre, insaisissable par lui, comme Murphy en fera
l'expérience. On conçoit dès lors qu'il représente l'idéal de ce dernier.
Mais par ailleurs, Monsieur Endon n'est pas sans rappeler ce fameux automate joueur
d'échecs du baron von Kempelen, engin appelé Turc et qui défraya la chronique au 18ème
siècle et prit même une partie à Napoléon durant la campagne de Wagram, jusqu'à ce
que -- avec un certain soulagement sans nul doute -- on découvrît la supercherie : un
nain à grosse tête (tout le portrait ou peu s'en faut de Monsieur Endon autrement dit),
dissimulé dans les entrailles de la machine, guidait les pièces grâce à un jeu de
miroirs. Dans le fond, il s'agissait là, ni plus ni moins, d'une concrétisation du rêve
cartésien : les "grands articulés", la mécanique humaine, et au centre, le
sujet -- l'esprit et ses "notions premières" (eussent-elles trait aux échecs).
A la limite, Monsieur Endon en constitue à sa manière une autre réalisation -- et l'on
sait que Murphy est un cartésien enragé. Monsieur Endon est en quelque sorte pour ce
dernier ce rêve fou de la négation idéale -- celle de l'autre, et donc du manque.
Négation de la négation. Et par là-même abolition, enfin, du clivage du soi, et
réalisation de l'Etre (du soi, de l'esprit) dans toute sa plénitude.
C'est négliger, dira-t-on, que l'esprit cartésien est lui aussi habité par l'autre,
c'est-à-dire Dieu (qui précisément a placé en cet esprit les fameuses "notions
premières"). Mais le schizophrène, pour sa part, a sa voix (ou ses voix). N'est-il
pas, finalement, un inspiré des dieux, sinon de Dieu Lui-même -- ayant avec eux, ou avec
Lui, une ligne directe, si l'on peut dire ? Inversement, Descartes, tout compte fait,
n'était-il pas quant à lui quelque peu schizophrène ? N'oublions pas qu'il est allé
jusqu'à s'inventer un "malin génie" qui lui eût soufflé des faussetés... Il
est en tout cas à noter que l'oeuvre beckettienne mettra en scène, de façon répétée,
certains aspects que l'on associe généralement à la schizophrénie.
La fameuse partie d'échecs finale, reproduite in extenso dans le livre, vient couronner -- et aussi bien commenter -- la déception grandissante de Murphy vis-à-vis du "petit monde" : les étoiles qui jusqu'ici ont si bien "guidé" son destin (on en parlera un peu plus loin) ne sont plus visibles, cachées qu'elles sont désormais par les nuages, depuis la tabatière de sa chère mansarde, et les précieuses retraites en son esprit sont de plus en plus ardues, du fait de la tyrannique fatigue du corps. Mais surtout, Murphy découvre à présent tout à la fois les déserts du solipsisme et la frustration de son besoin de fraternité. Car il constate d'abord que le "petit monde" lui demeure résolument inaccessible : "C'était comme si ses microcosmopolitains lui avaient fermé la porte au nez." (172) -- répétition et réaffirmation de l'opposition dedans-dehors. Et d'autre part, il atteint à la conclusion même à laquelle Lacan plus tard à son tour parviendra, à savoir que ne devient pas fou qui veut :
Bref, rien que lui, l'abîme inintelligible, et eux. C'était tout. Tout. TOUT. TOUT . (172)
-- constat donc de l'immuabilité du manque, du
clivage du soi : hors d'atteinte de Murphy cette "félicité" (173), cette
plénitude ontologique qui semblent être le lot de Monsieur Endon.
Autrement dit, Murphy est pris, désormais, dans une insoluble contradiction, coincé
entre deux démarches (ou besoins, ou désirs) opposées, à la fois inconciliables et
vaines, l'une en quelque sorte centripète (vers le soi), l'autre centrifuge (vers
l'autre). C'est dans ces conditions qu'il répond, avec un naïf soulagement, à
l'invitation à jouer de Monsieur Endon -- qui en fait sera le coup de grâce. A ce point
Monsieur Endon est soudain dépeint comme une sorte de Bouddha maléfique, une
inquiétante divinité des contraires -- ou, pourquoi pas, une figure de la totalité
ontologique, non chaotique cette fois, mais symbolique :
Monsieur Endon, figurine brillante et impeccable dans sa robe de chambre écarlate, la mèche éclatante de blancheur contre la brosse noire, était accroupi en tailleur sur son oreiller, tenant le pied gauche de la main droite et de la main gauche le pied droit. (...) De la lumière jaillissait de Monsieur Endon, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, et dans 56 autres directions encore. (172)
En effet, il se pourrait qu'outre les couleurs, noir
et blanc, rouge et noir, se trouve ici une autre allusion biblique : peut-être ces 60
directions (56 plus les quatre points cardinaux) évoquent-elles tout en même temps le
chiffre de la Bête (666) et le zéro du néant.
Et à nouveau le narrateur récuse son protagoniste, dans sa quête d'impossible
fraternité :
L'oeil d'un ami ? Disons plutôt l'oeil de Murphy. (...) la triste vérité était celle-ci, que si Monsieur Endon représentait aux yeux de Murphy rien moins que la félicité, Murphy représentait aux yeux de Monsieur Endon rien de plus que les échecs. L'oeil de Murphy ? Disons plutôt, l'oeil du joueur d'échecs. (173)
La fatale partie d'échecs, dont nous parlerons plus en détail dans un instant, débouche pour Murphy sur une sorte de crise. Est-il victime, à ce moment, d'une attaque de schizophrénie, comme le pensent certains commentateurs9 ? C'est possible. Toujours est-il que, loin de signifier pour le protagoniste la "félicité" endonienne de la plénitude de l'Etre (telle que du moins il se l'imagine), elle le ramène tout d'abord à une simple contemplation du chaos déjà discuté plus tôt dans le livre :
(...) l'énorme confusion bourgeonnante et bourdonnante de Neary, fond par bonheur sans figure. (176)
Autrement dit, l'altérité n'est guère qu'une illusion : il n'y a dans le fond (sans jeu de mots) que le même. A quoi succède un autre état, longuement décrit par le narrateur, là encore en termes philosophiques :
(...) Murphy se mit à voir le Rien, cet éclat incolore dont une fois sorti de la mère on jouit si rarement, et qui est l'absence (pour abuser d'une distinction raffinée) moins du percipere que du percipi. Ses autres sens aussi se trouvaient en paix, plaisir inattendu. Non pas la paix transie de leur propre suspension, mais la paix positive qui survient quand les "quelque chose" cèdent, ou peut-être simplement se ramènent au Rien, ce Rien dont disait le farceur d'Abdère que rien n'est plus réel. (176)
Le "farceur d'Abdère" -- c'est-à-dire Démocrite. Plus loin on nous montre encore Murphy qui
pompait avidement, par toutes les poternes de son âme desséchée, la Chose sans accidents, communément dite rien. (177)
Théoriquement, à ce point, Murphy devrait être
heureux -- et d'ailleurs ne l'est-il pas, puisqu'on nous dit qu'il "jouit" du
Rien, qu'on nous parle de "plaisir inattendu", de "paix positive" ? Et
pourtant, lui même se considérera en situation d'échec total. C'est que, d'une part,
cette espèce de nirvâna n'est que momentanée, et surtout, par ailleurs, n'a rien à
voir avec son esprit tel que lui-même le conçoit et prétend en jouir à volonté (et si
possible en permanence, sur le modèle de Monsieur Endon). Autrement dit, Murphy à ce
point découvre que son esprit, tel qu'il se trouve décrit au chapitre 6, n'est (mais
déjà le narrateur ne manquait pas de le souligner) qu'une illusion de la représentation
(du "quelque chose" précisément) derrière laquelle il n'y a que le Rien : et
le solipsisme n'est encore qu'une construction mentale, une vue de l'esprit, au-delà de
laquelle s'abolit toute réalité d'un "dedans" séparé d'un
"dehors". Murphy, comme Sartre (mais bien avant ce dernier) découvre que ce
n'est pas le monde qui est dans la conscience, mais bien l'inverse : la conscience qui est
dans le monde.
Ainsi la première quête de Murphy, celle du soi, s'avère un simple leurre. La seconde,
celle d'un frère, connaîtra le même aboutissement. Il s'agit de ce regard que, Monsieur
Endon une fois dûment couché et bordé, Murphy tente d'échanger avec lui -- en vain
bien entendu :
"La fin enfin vue de lui,
lui-même pas vu par lui,
et de lui-même."
Demi-soupir.
-- La dernière vue que Monsieur Murphy obtint de Monsieur Endon fut Monsieur Murphy inaperçu par Monsieur Endon. Ce fut également la dernière vue que Murphy obtint de Murphy. (179)
Ce passage est bien entendu placé sous la houlette
de Berkeley et son Esse est percipi, déjà mentionné deux pages auparavant, à
l'occasion de la "crise" de Murphy, et que l'on rencontrera à nouveau bien plus
tard, en tant que postulat de Film. Etre c'est être vu, dit Berkeley (en fait, la
formule complète est : Esse est aut percipere aut percipi). Autrement dit pour
exister, il y faut un témoin -- thème qui là encore traversera toute l'oeuvre,
particulièrement des pièces comme Comédie et Oh les beaux jours. C'est
également le sens des paroles prononcées par Murphy devant un Monsieur Endon qui ne le
voit pas : selon la logique de Berkeley, Murphy à ce moment cesse d'exister, le
solipsisme ne lui étant plus désormais, rappelons-le, d'aucun secours.
Mais il est possible d'aller ici encore plus loin. Car enfin pourquoi serait-ce "La
fin enfin vue de lui," et pourquoi "La dernière vue" que Murphy obtient de
Monsieur Endon et de lui-même ? Parce que précisément Murphy à la fin du chapitre,
justement, va mourir. Murphy aurait donc vu dans l'absence de regard de l'autre sa propre
mort. Or, on l'a dit, Monsieur Endon est pur dedans : on nous dit qu'il jouissait d'une
dispense "de voir autre chose que lui-même." (179). Rappelons que, pour Calvin
par exemple, Dieu est seul témoin suffisant de soi. En d'autres termes Monsieur Endon
possède tous les attributs de l'Etre. Mais en même temps il est pur dehors, lisse comme
un miroir -- ce qui le rapproche de la Mort. Car qu'est justement la mort, sinon un pur
dehors ? C'est une idée que l'on retrouvera par exemple dans Premier amour, à
propos du dompteur Hagenbeck, enterré au cimetière d'Ohlsdorf, près de Hambourg :
"La mort devait avoir le visage d'un lion, pour Hagenbeck." (11).
Monsieur Endon, lieu des contraires, réunit en lui à la fois les attributs de l'Etre et
ceux de la Mort. De là à conclure que l'Etre et la Mort ne font qu'un, il n'y a qu'un
pas : et là encore Beckett anticipe le Sartre de L'être et le néant. Murphy
effectivement atteindra à l'Etre -- par-delà la béance de la conscience, dans la mort.
Au passage, il aura découvert que solipsisme et communication sont deux illusions
complémentaires, et il (ainsi que le lecteur) aura dépassé ces deux leurres : vanités,
tout n'est que vanités, effectivement. La boucle est bouclée, l'odyssée de Murphy
n'était dans le fond qu'un détour.
Cependant Murphy, dans les phrases qu'il éprouve le besoin de prononcer, ne s'arrête
pas là. Il en est encore une : "-- Monsieur Murphy est un atome dans l'inconnu de
Monsieur Endon." (179). La phrase de l'original est quelque peu différente : "
'Mr Murphy is a speck in Mr Endon's unseen.' " (140) -- ce qui plus explicitement
sans doute la situe dans l'orbite de Berkeley. Mais enfin. Cette phrase n'est pas sans
rappeler la troisième zone de l'esprit de Murphy, où lui-même était "un atome
dans le noir de la liberté absolue." (84). Or il semble à présent que ce soit au
dedans (à "l'inconnu", justement) de Monsieur Endon, que soient dévolus les
attributs de la troisième zone de l'esprit de Murphy. Mais que devient dès lors ce même
esprit, précédemment supposé contenir tout ce qui lui est extérieur -- c'est-à-dire
Monsieur Endon et son "inconnu" y compris ? Cela signifie-il, en bonne logique,
que Monsieur Endon est en fait Murphy, et vice versa ? Ou, encore mieux, que Murphy
contient Endon qui contient Murphy qui... et ainsi de suite selon une délirante bande de
Moebius, qui là encore met en jeu le même et l'autre ? Le dilemme de Murphy, entre
solipsisme et quête de l'autre, mène à une vertigineuse impasse. Ou, si l'on préfère,
à une aporie -- notion beckettiennen de choix, et terme qui apparaît dès la
première page de L'innommable :
(...) comment procéder ? Par pure aporie ou bien par affirmations et négations infirmées au fur et à mesure, ou tôt ou tard. (7-8)
(Notons également que le même type d'aporie se
rencontrera dans Watt, à propos de la famille Lynch. Mais il est vrai qu'à ce
point, son origine sera désignée : à savoir, l'imaginaire furieusement logique de Watt,
combiné au langage et à ses fictions. Nous en reparlerons.)
Dès lors il se pourrait bien que Murphy, confronté à un tel vertige, commence à
sombrer dans la folie (qui toutefois n'aurait guère à voir avec la
"félicité" dont jouit Monsieur Endon) -- ou du moins fasse l'expérience d'un
effondrement mental. C'est en tout cas ce que suggère la fin du chapitre :
Des fragments de corps, de paysages, des mains, des yeux, des lignes et des couleurs n'évoquant rien, surgissaient devant lui, montaient et disparaissaient, comme déroulés verticalement d'une bobine à la hauteur de sa gorge. Il préféra ne pas attendre les couches inférieures. (180)
Outre un tableau de Picasso, cette description n'est pas sans évoquer, encore une fois, la zone d'ombre de l'esprit de Murphy. Seulement, à présent, ce dernier n'est plus maître du jeu : la descente se fait sans son contrôle. En effet, l'original est plus explicite que la traduction. Pour la dernière phrase de notre citation, on trouve :
It was his experience that this should be stopped, whenever possible, before the deeper coils were reached. (141)10
Et, bien évidemment, l'ironie ici est que Murphy, qui a tant souhaité la folie, recule désormais devant elle, en ayant fait, cette fois, l'expérience du dedans.
6. Valeur / désir / sujet / transcendance
Il nous reste, dans le domaine de la
(non-)communication, à examiner dans le détail la partie d'échecs finale de Murphy.
Cette partie en effet est intéressante à plus d'un titre. D'abord parce qu'elle signe,
pour ainsi dire, la vanité de la quête de Murphy. En effet, pour peu qu'on la
reconstitue, il s'avère qu'elle est, elle aussi, une non-partie par excellence : au bout
de 43 coups, Monsieur Endon n'a, de fait, bougé que ses deux pions centraux d'une case,
le reste de ses pièces n'ayant tout bonnement effectué qu'une longue série d'allers et
retours qui les ont finalement toutes ramenées à leur place initiale (cependant que les
pièces de Murphy couvrent tout l'échiquier en ordre dispersé). Egalement, au cours de
cette partie, Murphy aura vainement tenté d'imiter le jeu de son partenaire (on ne peut
guère en effet ici parler d'adversaire), mais sans vraiment y réussir (n'est pas
Monsieur Endon qui veut). En outre, à plusieurs reprises, il a délibérément placé ses
pièces (dame, par exemple) en situation d'être prises -- or dans chaque cas, Monsieur
Endon a superbement ignoré la possibilité ainsi offerte : la moindre prise, en effet,
équivaudrait à une reconnaissance de l'autre. Notons déjà que ce double mouvement de
Murphy, mimétique et antagoniste, une fois de plus exprime l'impossible dilemme qui le
mine : d'une part le solipsisme, d'autre part la quête de l'autre.
En d'autres termes, ce n'est nullement avec Murphy (ou à vrai dire qui que ce soit) que
joue Monsieur Endon : c'est avant tout avec le jeu d'échecs, avec l'échiquier et ses
pièces -- autant dire, finalement, avec lui-même, confirmant ainsi son autisme résolu,
c'est-à-dire sa totale indifférence à l'autre. Et bien entendu, si Murphy abandonne la
partie, ce n'est nullement de l'avoir perdue : c'est bien plutôt d'avoir perdu l'autre,
celle qui consistait à entrer en communication avec Monsieur Endon. Murphy abandonne
d'avoir perçu enfin l'inanité de sa tentative. Mais la partie d'échecs est tout aussi
révélatrice dans sa forme même, qui est en quelque sorte double : en effet, la liste
des coups est à son tour suivie d'une série de commentaires. Pourquoi cet ajout de la
part de l'auteur ? Sans doute peut-on l'interpréter comme une parodie de championnat,
dans lequel l'expert de service commente les coups pour le profane. Parodie car, à leur
tour, ces commentaires sont autant de non-commentaires -- puisque visant une non-partie.
Mais il y a encore autre chose. Car, à moins d'être lui-même un joueur chevronné, le
lecteur restera perplexe devant cette longue liste de lettres et de chiffres : sans doute
s'agit-il d'un langage codé, mais précisément, à première vue, il ne communique rien
-- rien, sinon sa nature même de partie d'échecs : il est tautologique, instance
du même autrement dit. Mais le commentaire non plus n'apprend finalement rien de précis
sur la teneur de cette "partie", bien au contraire : il tendrait même à faire
croire au lecteur qu'il s'agit d'une "véritable" partie d'échecs, alors qu'il
n'en est rien.
Et en ceci justement ils sont révélateurs de la non-communication fondamentale entre
Murphy et son partenaire : ni l'un ni l'autre ne se servent des mots, mais utilisent une
forme hautement codifiée, les règles des échecs (rappelons cependant que pour Saussure,
la grammaire s'apparente aux règles du jeu d'échecs). Mais celles-ci en tant que telles
n'instituent pas une communication entre les joueurs, tout juste, traditionnellement, un
rituel d'affrontement (de deux intelligences, de deux volontés schopenhaueriennes là
encore) -- et l'on sait tout le poids politique et idéologique qui durant toutes ces
dernières décennies a pu s'attacher aux championnats du monde d'échecs. A la limite,
nous nous trouvons ici dans la technique pure, espèce de filtre d'abstraction dont toute intersubjectivité
a disparu (ou, si l'on préfère, est totalement absente). Donc tout sujet. Et de même
toute valeur. Car précisément le commentaire adjacent n'est rien d'autre qu'une
série de jugements de valeurs : "Mauvais", "Bel et ingénieux
début", "Exquisement joué", "L'ingéniosité du désespoir",
etc. (175), qui quant à eux réintroduisent précisément la dimension subjective et
sociale.
D'où il ressort dans un premier temps, logiquement, que la Valeur est liée à la
subjectivité. Mais ce n'est pas tout. Car cette partie d'échecs codée évoque
immanquablement un autre passage dans le livre : le portrait "anthropométrique"
de Célia ouvrant le chapitre 2. Car il s'agit bel et bien, si l'on y réfléchit, d'un
portrait, et même fort précis : après tout, même aux concours de beauté, on est moins
exigeant sur les mensurations des diverses candidates -- mais on ne se prive pas, en
revanche, de les reluquer (c'est-à-dire, en termes sartriens, d'établir avec elles un
rapport de sujet à objet). Or c'est justement ce qui ici est absent : la représentation
objectifiante du corps. Et du même coup la dimension érotique du personnage (car Célia,
on l'apprendra amplement par la suite, est fort belle fille) -- en d'autres termes, ce qui
a été délibérément évacué ici, c'est encore une fois la Valeur, à savoir le
désir, et donc le sujet. D'ailleurs ce portrait lui aussi est suivi de son commentaire,
qui ne dit pas autre chose :
Elle quitta le kiosque en coup de vent, voluptueusement suivie de ses hanches, etc. Comme un lumignon furent éteints les traits enflammés des affamés d'amour. (14)
(A noter au passage que cette réticence vis-à-vis
du pouvoir érotique du corps de la femme se manifeste chez Beckett dès More Pricks
than Kicks.)
Dans les deux cas, portrait et échecs, le code (la codification) expulse à la fois la
représentation, et du même coup le désir (de possession érotique pour le portrait, de
destruction, ou transcendance -- cela revient strictement au même --, de l'autre dans le
cas des échecs : deux manifestations de volonté schopenhauerienne) et par là-même le
sujet et la Valeur. Que sujet, Valeur et désir sont intimement liés, Jean Paul Resweber,
dans La philosophie des valeurs11, ne dit rien d'autre :
La valeur est une figure du désirable. A ce titre, elle implique la mise en oeuvre d'une aspiration et d'une représentation. (...) Le désir, on le sait, ne se termine pas à un objet, à l'instar du besoin. (...) Le besoin, en revanche, rabat le désir à l'intérieur des frontières de l'échange et de la comptabilité. Il refoule la valeur sur le terrain de l'économie.
Réflexions déjà intéressantes regardant la substitution chez Beckett, justement, du besoin au désir. Et, plus loin :
La mobilisation du désir est un facteur essentiel d'une (échelle de valeurs). Voilà sans doute pourquoi la philosophie des valeurs présuppose une philosophie de la subjectivité12.
On comprend du même coup pourquoi Murphy d'emblée
récuse le désir au profit du besoin : il s'agit à la fois d'évacuer les notions de
Valeur et de sujet -- autrement dit de faire le procès de la subjectivité cartésienne
(car après tout les "notions premières" de Descartes sont-elles autre chose
que des valeurs?). Mais il y a encore autre chose. Pour J. P. Resweber, la valeur,
relevant du désir, donc du sujet, est de ce fait transcendante 13.
C'est précisément cette notion de transcendance (là encore inhérente au Cogito)
qu'en bonne logique Murphy à son tour vise à évacuer au profit d'une économie
de l'échange et de la comptabilité (dont le portrait et les échecs sont d'ailleurs des
exemples) : or le protagoniste, justement, ne cesse de comptabiliser (ses tasses de thé
et ses biscuits, sa monnaie, ses rapports à son corps, à son esprit, à Célia, au
travail, aux aliénés, à Monsieur Endon) -- et c'est là l'une des grandes ironies de ce
roman que son protagoniste, ancien étudiant en théologie épris d'absolu, ne cesse de se
comporter finalement comme ces boutiquiers anglais qu'il méprise tant : il comptabilise,
il économise et s'économise. De même, échouant dans sa quête de transcendance
absolue, il en est réduit finalement à comptabiliser ses ratages successifs en un bilan
négatif et tragique.
C'est dans cette même perspective qu'il convient encore de situer les remarques finales
de Murphy face à Monsieur Endon, qui se concluent sur : "Monsieur Murphy est un
atome dans l'inconnu de Monsieur Endon." (179). Murphy à ce point se voit en tant
qu'objet -- autrement dit, Monsieur Endon est un miroir qui définit Murphy sans appel, en
tant que sujet-objet. -- lui qui se voulait au contraire sujet-sujet, ce qui
est l'attribut de Dieu par excellence, et de Monsieur Endon accessoirement (du moins selon
Murphy : et ce n'est pas un hasard si ce dernier est un ex-étudiant en théologie). Dieu
qui dans Mercier et Camier sera qualifié précisément du titre d'
"omni-omni" (39). Dieu qui d'ailleurs à cette occasion n'est pas sans se voir
attribuer certaines des caractéristiques de Monsieur Endon justement : "Lui est
inemmerdable. Omni-omni, l'inemmerdable." (39).
Ce qui ramène le protagoniste à la case départ (le fondamental clivage de son moi, qui
renvoie à la réflexivité de la conscience, autrement dit à une structure sujet-objet,
à nouveau) et par là même signe l'échec de toute son entreprise (ce que vient encore
confirmer par la suite son projet momentané de retour à Célia). Monsieur Endon lui par
contre constitue la transcendance absolue et divine dont rêve sans espoir Murphy. D'où
il ressort que la seule transcendance absolue vers l'Etre est soit la schizophrénie, ce
dedans absolu (avec l'implication, assez sardonique, que si un fou est Dieu, alors
logiquement Dieu est fou), soit, à défaut, la mort, dehors absolu. Monsieur Endon, on
l'a vu, pour Murphy rassemble les deux faces de cette transcendance absolue. Les
problèmes de l'Etre et de la Mort ayant été abordés dans Murphy, il n'y aura
guère à y revenir par la suite. Et effectivement, l'oeuvre n'y reviendra pas -- pas
même dans Malone meurt.
De sorte qu'en partant en fumée, Murphy aura finalement trouvé la seule manière pour lui d'atteindre à ce qu'il désirait -- non plus selon une conception leibnizienne de la monade, mais uniquement selon une définition spinoziste de la divinité et de l'Etre, c'est-à-dire tout simplement la Nature : lorsque ses restes iront se mêler aux déchets d'un plancher de bar (on conçoit aisément que l' "hérétique" Baruch Spinoza ait pu plaire tout particulièrement au marginal et sceptique Beckett). D'où il appert également que cette fin du protagoniste est en tous points profondément logique, eu égard à l'économie générale du roman -- qui précisément repose sur cette logique qui sous-tend toute la philosophie traditionnelle, au moins depuis Platon. Ce qui n'est pas sans engager un savoureux paradoxe (un de plus), lorsqu'on sait qu'il s'agit, en la personne de Murphy, d'un "Cochon d'irrationnel" (61).
7. Lire / écrire : épistémè
Murphy présente deux instances de documents écrits,
qui tous deux, typiquement, concernent le protagoniste et son destin, ante-mortem pour
l'un, post-mortem pour l'autre : il s'agit d'une part de l'horoscope rapporté à
Murphy par Célia, et compilé par "Ramaswami Krishnaswami Naranayaswami Suk"
(29) soi-même, d'autre part du testament rédigé par Murphy et trouvé auprès de ses
restes carbonisés dans sa mansarde. Communication qui va de l'impersonnel (ce
système -- encore un -- appelé "astrologie") au personnel (ce
"Natif" seul concerné par la charte astrale, autrement dit Murphy) pour le
premier document, et du personnel (le testataire, Murphy là encore) à l'impersonnel
pour le second. En effet, le testament lui-même, quoique libellé à l'intention de
Célia, ne s'adresse à personne en particulier (puisque son contenu ne concerne que les
cendres de Murphy).
Quant à l'enveloppe qui le contient, portant, "tracés au crayon en lettres
majuscules, le nom de Madame Murphy et l'adresse dans Brewery Road" (185), elle
connaîtra un périple digne de "La lettre volée" d'Edgar Poe avant que d'être
finalement ouverte, et encore, significativement, justement pas par sa destinataire
officielle (qui n'est nullement "Madame Murphy", suggérant du même coup que
l'envoi est en fait adressé, à travers tant de détours, à la mère du
protagoniste -- et on aura amplement l'occasion de revenir à la relation à la mère chez
Beckett) :
Le Dr Killiekrankie, avec une légère inclination de la tête, donna la lettre à Célia, qui la donna à Neary, qui l'ouvrit, lut, relut, hésita, relut encore(...) (192)
Le testament sera finalement lu publiquement par
Neary, puis remis à Célia, dont le premier mouvement sera d'ailleurs de le déchirer. Il
y a là, notons-le déjà, tout un mouvement de déplacement sur lequel il
conviendra de revenir.
Inutile de préciser que le fameux horoscope est en tous points digne de la
représentation de l'esprit de Murphy au chapitre 6, et de la partie d'échecs avec
Monsieur Endon (dans une lettre de 1936 à George Reavy14, Beckett d'ailleurs souligne
l'importance cruciale de ces trois sections du livre). En d'autres termes, c'est un
véritable galimatias mêlant allègrement les systèmes astrologiques occidental, hindou
et chinois. Déjà le nom de son auguste compilateur est tout un programme : on sait que
"swami" signifie "sage" certes, mais aussi que Rama et Krishna sont
deux divinités de la mythologie hindoue, et que le "Narayana" est, avec le
"Hinayana", l'une des deux voies du bouddhisme, respectivement le "Grand
Véhicule" et le "Petit Véhicule". Quant à "Suk", bien
évidemment, il évoque le mot arabe "souk", autrement dit "bazar"
(mot persan cette fois). Et c'est précisément de cela qu'il s'agit -- d'un véritable
bazar culturel, là encore.
Car le reste est à l'avenant. Ainsi, ce "THEMA COELI" (29) se trouve d'emblée
placé sous l'égide de Shakespeare, par le biais d'une citation tirée de Romeo and
Juliet : " 'Then I defy you, Stars.' " (22). La citation, bien
entendu, n'est pas gratuite. Car, comme chacun sait, le thème astral dans la pièce de
Shakespeare n'est tout compte fait qu'une fausse piste : les astres ne sont guère
responsables des ennuis des amants de Vérone15. Ce qui suggère déjà, bien entendu,
qu'ils ne guident pas davantage la destinée de Murphy. Une nouvelle allusion à cette
pièce sera faite lors de la rencontre de Murphy avec Ticklepenny :
Romiette, dit Ticklepenny, et Julée (sic). Prends et découpe-le en petites étoiles. La bonne blague !
Murphy se rappelait vaguement un apothicaire opportun. (67)
Ce passage d'une part annonce le destin de Murphy (qui, à défaut d'être découpé "en petites étoiles", sera, moins poétiquement sans doute, réduit en cendres), et par ailleurs désigne Ticklepenny comme l'agent, involontaire et indirect, de cette mort (l' "apothicaire opportun" étant dans la pièce un pauvre hère qui, se laissant corrompre par l'or de Roméo, lui vend le poison de son suicide). Le narrateur ne décrit pas autrement le triste Ticklepenny :
Le moindre des pions dans la partie entre Murphy et ses astres, il fait son petit coup, engage une action et est balayé de l'échiquier. (66)
Mais, pourrait-on demander, balayé
par qui ?
Notons encore que, dans le livre, ce principe actif de l'astrologie, supposé
régir les existences individuelles, est explicitement opposé au principe passif
de l'astronomie, présente dès la première page, et qui réduit la danse des astres à
une morne mécanique fatiguée. Et que du coup c'est l'individu qui se voit réduit, peu
ou prou, à une prédestination qui n'a rien d'augustinienne. Et cependant pour Murphy,
ex-amateur de théologie mais surtout irrationnel et matrice d'irrationnels, l'astrologie
représente "le seul système en dehors du sien pour lequel il se sentît un peu
d'attachement..." (22).
Or ce système va (en opposition là encore à l'immuable mécanique astronomique) subir au cours du récit un spectaculaire glissement. Dans un premier temps, cet horoscope du vénérable svami correspond pour lui à une stratégie d'évitement du labeur, comme il l'avoue ingénument à Célia :
-- Tu me dis d'aller te chercher ce... ce...
-- Corpus de dissuasifs, dit Murphy.
-- Afin de pouvoir être ensemble, et tu trouves le moyen d'en tirer un... un...
-- Ordre de séparation de corps, dit Murphy. (31)
C'est que, selon sa logique et les termes de leur "contrat" (termes qui sont précisés à la page 33), Murphy, cet irrationnel matrice d'irrationnels, se montre parfaitement logique :
-- Tu peux travailler après ça ? dit Célia.
-- Mais je pense bien que je peux travailler, dit Murphy. Le tout premier dimanche de l'an chrétien 1936 à tomber sur le quatre me verra en plein effort. (31)
Rappelons au passage que Murphy fut composé en 1935, même s'il ne fut publié -- et avec quel retentissement ! -- que trois ans plus tard. Le texte lui-même y fait d'ailleurs référence :
Le chiffre propice ne coïnciderait pas avec le jour propice avant une année entière. (60)
Et en attendant ? Eh bien, il sera fort occupé à se
garder du sort contraire dont l'avertit l'horoscope du svami Suk. Bien évidemment, Célia
ne l'entend pas de cette oreille, de sorte que Murphy doit sans attendre l'an de grâce
1936 se lancer dans une harassante course au gagne-pain.
Mais précisément, à partir de ce tournant décisif, on constate deux choses.
Et tout d'abord que vont se concrétiser une bonne part des élucubrations de Suk. Ainsi,
pour ne mentionner que les principales :
- parmi les "plus hauts Attributs" (29) du Natif se trouve le Silence.
Effectivement, Murphy nous est dûment signalé comme étant un grand taciturne.
- le Natif se trouve crédité d'une "Grande Habileté Magique de l'Oeil, à laquelle
les Lunatiques succomberaient facilement" (29). Or on nous précisera plus tard qu'à
la M.M.M.M. "Son succès avec les malades n'était rien moins que scandaleux."
(132).
- l' "Epuisement par paroles à éviter." (29). Or justement, la discussion
subséquente avec Célia, au terme de laquelle Murphy lui cédera, aura à long terme les
conséquences les plus funestes.
- Murphy se voit attribuer une "Nature fortement Amoureuse très accusée, Bestiale
à peine, Pure par à-coups." (29). Ceci de toute évidence renvoie directement tout
d'abord à la citation ouvrant le fameux chapitre 6 : "Amor intellectualis quo
Murphy se ipsum amat." (81). D'autre part, on sait qu'il renoncera aux
"petites suites de sérénade, de nocturnes, d'aubade." (59) avec Célia pour
les attraits du "petit monde" de l'asile. Enfin, cette occasionnelle pureté qui
est la sienne s'adressera à Monsieur Endon, son idéal et modèle :
Il semblait qu'il était lié avec Monsieur Endon, non seulement par la fiche, mais par un amour de la plus pure espèce... (134)
- "Quand règne la Sensualité, gare aux
Convulsions." (29). Ceci peut fort bien faire allusion à cet épisode du début du
livre, où le coup de téléphone de Célia annonçant sa venue coïncide avec
"l'étau d'une crise cardiaque, qui strictement parlant n'en était pas une."
(27), et qui explique la position peu confortable dans laquelle Célia retrouve Murphy. Ou
aussi bien cet accès qui "semblait tenir plus à l'épilepsie qu'au rire..."
(104), lorsque Murphy est sur le point de partir pour la M.M.M.M.
- le Natif ferait preuve d'un "grand Désir de s'engager dans une Occupation
quelconque, et pourtant pas." (30). Ceci clairement renvoie au "contrat"
établi entre Célia et Murphy, autour du fameux horoscope évidemment. En fait (et comme
on le comprend !) Murphy ne recherche le travail que pour mieux le fuir.
- "On a vu des Personnes de cet Acabit exprimer le Voeu d'être à deux Endroits à
la fois." (30). Désir d'ubiquité qui peut renvoyer au clivage fondamental de
l'esprit de Murphy aussi bien qu'à son désir d'être à la fois dans son esprit et parmi
les aliénés, désir dont on nous dit : "Il ne pouvait avoir les deux choses à la
fois, ni même l'une après l'autre." (137). Ou encore à l'aporie résultant de son
ultime confrontation avec Monsieur Endon : Murphy peut-il être simultanément dans son
esprit et dans l'inconnu de Monsieur Endon ?
- "Que la Santé soit médiocre et le Regret peut se faire sentir." (30). On
pense ici à la "crise" finale de Murphy après sa nuit de garde, et à ce qui
s'ensuit.
- "Ferait bien d'éviter les Drogues et de recourir à l'Harmonie." (30). Les
drogues de Murphy, on sait ce qu'elle sont : ses spécieuses conceptions sur la nature de
la conscience, ses convictions astrologiques -- à propos de l'horoscope de Suk le texte
parle précisément de "toxicopée" (71) -- ainsi que ses illusions concernant
la félicité des aliénés. Quant à l'Harmonie, on sait aussi que c'est justement ce qui
lui fait le plus défaut, tant concernant son coeur erratique que son esprit
irrémédiablement clivé -- et donc ce à quoi il aspire le plus.
- il y a le risque d'une contribution de Mercure "au Succès terminant au Comble de
la Gloire, ce qui serait capable de nuire à l'Avenir du Natif." (30). D'un point de
vue diégétique, le "Comble de la Gloire" sera, possiblement, son scandaleux
succès auprès des aliénés. Sa dramatique fin (sorte d'apothéose elle aussi) sans nul
doute lui assurera une respectable place dans les annales de la M.M.M.M. Mais il se
pourrait bien qu'il s'agît également ici d'une plaisanterie d'auteur : car le succès de
Murphy eût été précisément basé sur la mort de son protagoniste éponyme.
- "Herschel dans Aquarius bloque l'Urine, contre quoi le Natif doit se tenir sur ses
Gardes." (30). L'original anglais, lui, dit plus précisément "stops the
Water." (22). Ce qui permet alors d'évoquer la situation de la mansarde au-dessus
des W.C., et la fatale confusion entre chasse d'eau et arrivée de gaz.
- "Grandes Précautions à prendre quant à l'endroit des Quadrupèdes, les Editeurs
et les Marais Tropicaux" (30). Allusion transparente aux démêlés de Murphy, dans
Hyde Park, avec la charmante Nelly, chienne de Mademoiselle Dew, d'une part. Quant aux
éditeurs, Beckett savait (ô combien) de quoi il parlait. Enfin, regardant les marais
tropicaux, rappelons que Murphy a le teint jaune des paludiques.
- Suk "dénote avec les Femelles des Rapports très Bas ou d'une mauvaise Qualité
Organique." (30). Ceci sans le moindre doute annonce, là encore, l'épisode dans
Hyde Park avec Mademoiselle Dew, atteinte de la maladie de la cane, "au nom heureux
de Panpygoptose." (74), et sa chienne, épisode déjà mentionné précédemment.
- "le Natif doit Inspirer et Conduire, comme Intermédiaire, Promoteur, Détective,
Gardien, Pionnier ou, le cas échéant, Explorateur..." (30). Certes on a vu que
Murphy inspire, après son départ, Célia à l'imiter dans sa quête de paix intérieure.
De même, à l'asile il réalisera ses dispositions comme gardien, et explorera les
arcanes du "petit monde".
-- "(...) sa Devise Commerciale étant : Le Maximum de Bénéfices et le Minimum
d'Affaires." (30). Murphy, non sans vanité, verra dans ses petits resquillages de
thé (par ailleurs décrits comme la lutte titanesque entre un Murphy-David et une
ploutocratie-Goliath) une corroboration de cette prédiction de Suk.
- "Le Natif doit être sur ses Gardes (...) contre les Maux de Cou et de Pieds."
(30). On se souvient des pieds douloureux de Murphy. Quant aux "Maux de Cou",
"pains in the neck" (23) dans l'original, ils ne tarderont pas à se
concrétiser : " 'This love with a function gives me a pain in the neck --' "
(25) -- ce que la version française, en revanche, rend par "-- Cet amour avec une
fonction me fait mal aux couilles." (32). Il y a là comme un certain déplacement,
pour ne pas dire un déplacement certain. Cela dit, on les rencontrera également une
nouvelle fois plus loin : "Il souffrait beaucoup de ses pieds, et son cou n'était
pas exempt de douleur." (59).
- Sa couleur propice étant Citron, Murphy doit en porter un soupçon dans sa tenue, et en
mettre dans sa demeure -- ce qui sera fait dans les deux cas (il a le teint jaune et porte
un noeud papillon couleur citron), et même au-delà du simple "soupçon" en ce
qui concerne l'intérieur de sa demeure :
Les murs étaient badigeonnés citron vif, couleur propice à Murphy. Mais ici il y en avait un tel excédent sur le "soupçon" prescrit par Suk que Murphy s'en trouvait un peu gêné. (51)
- "Jours Propices : Dimanche." (30).
Le dimanche étant d'abord le jour de repos hebdomadaire, il ne peut qu'être bénéfique
au protagoniste. De plus l'engagement de Murphy à la M.M.M.M. aura effectivement lieu un
dimanche. Un dimanche encore il reviendra récupérer sa berceuse à Brewery Road, un
dimanche enfin aura lieu la fatale nuit de service qui se terminera par la mort du
protagoniste.
- "Chiffres Propices : 4." (31). On peut ici évoquer les quatre
poursuivants de Murphy, les quatre initiales de la M.M.M.M. (qui il est vrai ne sont que
trois dans l'original), les quatre points cardinaux et les 56 (c'est-à-dire 4 fois 14)
autres directions, associés à Monsieur Endon -- le tout faisant 60, autrement dit 4 fois
15. Et encore : la fatale nuit de garde sera en date du 20 octobre, c'est-à-dire 4 fois
5. Enfin, c'est aux petites heures d'un 24 octobre (4 fois 6 donc) que les cendres de
Murphy seront
balayé(e)s avec la sciure, la bière, les mégots, la casse, les allumettes, les crachats, les vomissures. (196)
d'un plancher de bar.
-- "Années Propices : 1936 et 1990." (31). Additionnés, les chiffres de ces deux dates donnent 10, en d'autres termes 0 et 1 -- ce qui donc nous ramène au principe binaire évoqué au début de cette étude. Notons également, à un autre niveau, que Beckett est mort en 1989 : 90 constitue donc pour lui la première année pleine d'un repos éternel ardemment désiré et longtemps attendu.
Il semble donc, à première vue, que cet horoscope
effectivement contienne tout le destin de Murphy : en d'autres termes, que c'est moins le
"Professeur Suk" (33) qui l'a compilé, que l'auteur lui-même -- ce qui bien
entendu est le cas. Et il est vrai que les prédictions de ce "mandat à cent sous
souscrit par un faux fakir" (25) vont accompagner (en contrepoint de la dimension
astronomique, comme on l'a dit) le reste de l'odyssée du protagoniste, jusqu'à ses
derniers instants.
Mais on remarque encore autre chose, dans cet horoscope : à l'instar des cinq biscuits de
Murphy ou du jeu d'échecs, c'est une combinatoire. Ainsi de la rubrique
"Carrière", par exemple, qui ne contient ici pas moins de six éléments
("Intermédiaire", "Promoteur", "Détective",
"Gardien", "Pionnier", "Explorateur"). Pareillement, les
"Années Propices" sont données comme à la fois "Heureuses et Prospères,
quoique non sans Calamités et Rebuffades." (31). Et on a vu que le Natif, selon Suk,
éprouve un "grand Désir de s'engager dans une Occupation quelconque, et pourtant
pas." (30) -- de sorte qu'ici également on rencontre le jeu des contraires. Et
même, on pourrait considérer ici que positif et négatif se confondent, puisque devant
aboutir à la mort du protagoniste, elle-même éminement ambiguë quant à sa valeur, et
jusqu'à sa signification.
On se souvient de la "leçon" de l'épisode des biscuits : à la suppression de
toute préférence (c'est-à-dire du désir, de la valeur, du sujet finalement) répond le
fonctionnement le plus grand et le plus libre des possibilités combinatoires d'une
série, d'un ensemble, donnés. L'horoscope de Suk va fournir une nouvelle démonstration,
mais cette fois a contrario, de cette loi. Au départ, on l'a vu, Murphy s'appuie,
avec une fausse bonne foi, sur son horoscope pour -- la conjoncture révélée par le
diagramme n'étant guère propice -- renoncer au travail. Tout change à partir de sa
rencontre avec Ticklepenny, rencontre ironiquement placée, nous l'avons précédemment
souligné, sous l'égide des astres funestes. Ticklepenny propose à Murphy un travail qui
brusquement établit une correspondance entre deux éléments de l'horoscope. Du coup
Murphy est littéralement sidéré par
l'entrée en collision de deux motifs de son horoscope restés jusqu'alors distincts, de celui du lunatique au paragraphe deux avec celui du gardien au paragraphe sept. (67-68)
Pourquoi cette brusque fascination chez le
protagoniste ? Parce que cette "collision" des deux motifs si éloignés d'un
seul coup fait sens, en regard de la proposition de Ticklepenny.
Le texte y revient quelques pages plus loin, dans un paragraphe crucial qui mérite pour
cette raison d'être cité in extenso :
Mais ce qui donnait vraiment confiance à Murphy, c'était surtout la syzygie soudaine, dans les pronostics de Suk, du lunatique du paragrahe deux avec le gardien du paragraphe sept. De ceux-ci considérés séparément jusqu'alors, l'un lui avait semblé du simple remplissage, provoqué par la présence de la Lune dans le Serpent, et l'autre un truisme de la part de ses étoiles. Leur conjonction maintenant transformait l'horoscope en un système ausi hautement organisé que celui dont il prétendait être le décalque. (71)
L'original anglais est même plus précis, quant à la dernière phrase :
Now their union made the nativity appear as finely correlated in all its parts as the system from which it purported to come. (55)
En d'autres termes, Murphy à partir de cet instant
se met à véritablement croire en l'astrologie. Non seulement : mais il fait
également la démonstration de la naissance d'une épistémè (la sienne propre)
-- de la convergence de deux éléments séparés, il infère la vérité du tout. Pour
lui désormais, son petit diagramme à cent sous devient l'exact reflet de tout le
complexe astral. Or d'une part celui-ci nous est décrit, à travers tout le roman, comme
une mécanique fatiguée. Mais par ailleurs on sait, au moins depuis Alfred Korzybski,
qu'une carte n'est pas le territoire16. Dès lors, ce que Murphy vient de faire, en se
livrant à cette pulsion épistémologique toute lacanienne, c'est précisément de
réinjecter le désir, la valeur et le sujet dans ce qui n'était, au départ, qu'une
simple combinatoire affichant un certain nombre de possibles. Démarche, on l'a vu,
réductrice et limitative. On retombe ici sur Spinoza : toute détermination est une
négation.
Mais ce n'est pas tout. Car Murphy, à partir du moment où il s'est mis à lire
son bout de chiffon d'une certaine manière, s'est en fait mis à l'écrire --
d'une démarche passive il a glissé dans une entreprise active. Le texte est très
explicite à cet égard :
Ainsi cette portion de ciel à cent sous cessait d'être le ridicule in-plano que Murphy avait appelé son arrêt de vie, sa toxicopée et sa petite bulle d'incommunication, pour devenir le poème que lui seul entre les vivants pourrait écrire. (71)
Ainsi, dès 1935, Beckett savait que (comme concluera
quelques trente ou quarante ans plus tard la critique moderne) lire, c'est écrire.
Seulement Beckett, avec Spinoza, va encore plus loin : lire et écrire sont deux actes négatifs,
car mettant tous deux en jeu (imposant si l'on préfère) la détermination d'un sens.
Ou encore : tout décodage constitue un nouvel encodage. On peut déjà à ce point
subodorer la genèse de Molloy. Et plus généralement la défiance vis-à-vis des
mots qui imprégnera toute l'oeuvre beckettienne à partir de Watt (qui à son
tour, répétons-le, ne manquera pas de s'attaquer à l'illusion épistémique).
Mais, dès Murphy, toute démarche herméneutique est présentée à la fois comme
restrictive -- à la cage de L'innommable répond, par avance, le "petit
cachot en Espagne" (131) du protagoniste -- et comme profondément négative. Car
l'attitude de Murphy concernant l'horoscope de Suk va encore connaître un ultime et
remarquable glissement :
Murphy commençait à en vouloir à Suk d'avoir assigné cet étrange talent rien qu'à la présence de la Lune dans le Serpent à sa nativité. Plus son propre système se refermait autour de lui, moins il supportait de le voir subordonné à un autre. Entre lui et les étoiles il y avait sans doute correspondance, mais non pas comme Suk l'entendait. (133)
L'original anglais va encore plus loin, qui pour le
début donne, de manière significative : "Murphy was revolted..." (103). En
d'autres termes, Murphy, dans sa mégalomanie galopante, tel le Satan de Milton tombe
carrément dans l'hybris, allant jusqu'à dénier à Suk (qui après tout n'en peut mais,
n'étant jamais que l'interprète, le scribe pour tout dire, d'un système qui par
définition le dépasse) toute paternité (donc toute autorité sur le sens et la valeur)
du précieux horoscope. C'est, si l'on veut, la créature s'appropriant le Verbe du
Créateur, parce que Lui n'y a rien compris et ne sait pas s'en servir. Murphy,
Prométhée du pauvre... Mais ce faisant Murphy en vient du même coup à nier toute
valeur à l'astrologie elle-même, au nom là encore d'une transcendance qui bien entendu
derechef renvoie à la dimension du sujet (de l'ego).
En effet, le même passage poursuit :
C'étaient ses étoiles à lui, le système primaire c'était lui. Il avait été projeté, larvaire et obscur, sur le ciel de cette heure lamentable, comme sur un écran, pour y paraître, grossi et éclairci, dans sa signification. Mais c'était sa signification. La présence de la Lune dans le Serpent n'était qu'une parabole, un fragment de prophétie accomplie. (133)
On voit où le protagoniste veut en venir : "la
Lune dans le Serpent", c'est encore une affaire d'accident, de hasard, de contingence
autrement dit. Or ce genre de prédestination ne lui suffit plus, ni non plus les simples
configurations astrales. Murphy à présent donne dans la prédestination de l'ordre du
divin (on notera le vocabulaire biblique : "parabole", "prophétie" --
qui soit dit en passant ne se trouvent pas dans l'original). A la limite Murphy désormais
se prend pour un Christ d'asile (on en rencontrera un autre dans Malone meurt) qui
a délaissé sa Marie-Madeleine pour des apôtres-aliénés -- et en tant que tel il
connaîtra lui aussi, en toute ironie, sa crucifixion (sans résurrection toutefois). Mais
que représente donc Monsieur Endon dans une telle allégorie ? Le Père, le Saint Esprit
? Ou Satan le tentateur ?
Quoi qu'il en soit, le parcours est à présent complet : de simple prétexte, l'horoscope
a mené le protagoniste à une épistémologie, qui à son tour débouche sur une ontologie.
Ce que précise d'ailleurs explicitement le commentaire du narrateur au passage
précédent :
Ainsi les cinq francs de ciel changeaient encore, du poème que lui seul parmi les vivants pourrait faire de sa vie au poème que lui seul parmi les vivants avait pu faire de sa naissance. (133)
Il s'agit pour Murphy de justifier son existence, c'est-à-dire d'en expulser la contingence : il a raison parce qu'il a toujours eu raison, sa vie ne pouvait être que ce qu'elle a été parce qu'elle devait être ainsi, parce que, sinon de toute éternité, au moins depuis l'instant de sa naissance, elle menait tout droit au petit monde de l'asile, son seul but possible, et sa seule (et donc vraie) signification -- qui est également ici sa récompense :
Il (son succès avec les malades, signe de la "grande Habileté Magique" annoncée par Suk) signifiait que rien moins qu'une psychose en toute sa splendeur saurait consommer la longue grève qu'avait été sa vie. (134)
Et dès lors, pas une once de hasard dans tout cela
-- puisque, tout comme dans la Bible, tout était écrit.--- et donc, là encore,
tout signifiait. Ainsi que le remarque, et même par deux fois, ironiquement, le
narrateur : "Ainsi concourent, clopin-clopant, toutes choses au seul possible."
(163), et quelques pages plus loin, "Ainsi concourent, cahin-caha, toutes choses au
seul possible." (168). Sauf que, ironie supplémentaire, le protagoniste, dont on
nous dit au départ qu'il est un non-lecteur résolu, se révèle fort piètre dès lors
qu'il se mêle de déchiffrer...
Egalement, autre démonstration (implicite) aussi sardonique qu'exemplaire, aussi radicale
que fulgurante : ainsi vont les philosophies traditionnelles de l'Etre (car quelle était
leur fonction sinon, précisément, de justifier l'Homme, autrement dit d'occulter
sa contingence fondamentale par le recours au divin ?) qui du même coup reçoivent au
passage une volée de bois vert. Epistémè ? Epistémologie ? Signification ? Ontologie ?
Allons donc -- il ne s'agit jamais que de justifier à tout prix (ou à bon compte, comme
on voudra) l'injustifiable : l'irrationnel, matrice d'irrationnel, mais qui précisément
ne saurait s'accepter pour tel, en un mot l'Homme. Et plus précisément l'homme
beckettien. C'est-à-dire dans le cas présent Murphy. Car comme prend soin de préciser
le narrateur :
Ils pleurnichent tôt ou tard, les pantins de cette histoire, à l'exception de Murphy, qui n'est pas un pantin. (92)
Ironiquement, d'ailleurs, ces corps célestes si précieux au destin du protagoniste vont disparaître de sa vue dès qu'il aura rejoint son havre d'élection, le petit monde de l'asile :
Il ne voyait plus les étoiles. C'était les yeux baissés qu'il rentrait du Pavillon Skinner. Et les nuits qu'il ne faisait pas trop froid pour ouvrir la lucarne, les étoiles semblaient toujours voilées, par des nuages ou par le brouillard ou par la bruine. (137)
C'est que, ironie suprême,
la lucarne ne commandait que ce lugubre fragment de la voûte nocturne appelé le sac à charbon galactique (...). (137)
Ce n'est sans doute pas un hasard si cette mansarde
leibnizienne n'ouvre que sur les ténèbres les plus complètes. Mais également sur le
chaos, suggéré par le rapport implicite entre charbon et gaz.
Ces fameuses étoiles demeureront obstinément cachées jusqu'à la dernière nuit de
Murphy, où sera encore une fois mentionnée "la lucarne ouverte au ciel sans
étoiles." (181). Il est vrai qu'à partir du moment où il a eu sa
"révélation" concernant l'horoscope de Suk, Murphy n'a plus guère besoin du
modèle original. Bien au contraire. Désormais il était, nous dit-on,
fatigué, excédé, impatient et dégoûté par un système qui lui semblait la caricature inutile du sien. (137)
Pour ce solipsiste mégalomane et égaré, c'est l'univers extérieur qui est à présent devenu redondant et superfétatoire -- ne serait-ce que dans la mesure où par sa présence même il menace les spécieuses constructions herméneutico-métaphysiques du protagoniste. Par ailleurs, ce dernier peut bien désormais baisser les yeux vers le sol. Car sa chute sera à la mesure de ses délires épistémologiques : poussière, il retournera, fort bibliquement, à la poussière.
Reste le testament.
La mort, nous l'avons suggéré plus haut, est un pur dehors. Mais elle est encore autre
chose : un silence. La mort, c'est par définition ce qui ne parle pas, ne dit rien, ne
répond pas (et l'on sait par ailleurs que la mort est irreprésentable pour l'inconscient
freudien). Barthes, dans une émission télévisée de 1970, déclarait justement à ce
sujet : "La vie est langage et renvoie au langage infiniment. Même l'amour est
discours, seule la mort sort du langage." Edgar Poe savait fort bien ce qu'il faisait
en donnant la parole à un mort dans son conte "The Facts in the Case of M.
Valdemar". Et, bien entendu, ce mort doué de parole ne pouvait rien parler d'autre
que, précisément, son état de mort -- la Mort, pure tautologie, ne saurait rien dire
d'autre qu'elle-même. Et c'est sans doute pourquoi elle sera dans l'ensemble bannie des
textes beckettiens à venir, qui sont oeuvre sur la parole par excellence : tant qu'on
parle (ou écrit), c'est qu'on vit. Et vice versa. Même le lamentable trio de Comédie
met en scène des morts-vivants -- morts sans doute, mais vivants encore, puisque parlant.
Murphy, grand taciturne, est en revanche le premier des scripteurs beckettiens. Etant par
nature avare de mots, il n'écrit pas n'importe quoi : c'est, très radicalement, son
testament qu'il confie au papier. Or, qu'est-ce qu'un testament ? Ce sont, comme on dit
communément, les "dernières volontés" d'un défunt. En d'autre termes, c'est
un homme qui parle, par-delà sa propre mort. D'où, sans doute, ce caractère éminement sacré
des dernières volontés testamentaires : elles portent l'empreinte même de la Mort.
Mais on peut également rappeler ici cette réflexion de Derrida : "Tout graphème
est d'essence testamentaire17." En d'autres termes, toute écriture est donc
toujours-déjà elle aussi habitée par la mort, elle est porteuse de mort. On comprend
aisément pourquoi : par opposition à la parole, l'écriture divorce le sujet de son
vivant discours, à la fois effaçant le premier et figeant le second sur le papier, à la
limite pour toute éternité. Et en effet, Derrida un peu auparavant précisait, ce qui
pourrait servir d'exergue à l'oeuvre beckettienne :
Le constituant et le disloquant à la fois, l'écriture est autre que le sujet, en quelque sens qu'on l'entende18.
Encore convient-il de mettre à part le testament
lui-même, comme cas extrême : pour le graphème ordinaire, la mort n'est qu'horizon,
pour le testament par contre elle est actualisée (du moins du point de vue du lecteur).
Dès lors la dimension ontologique (la dimension du sacré) est beaucoup plus forte -- le
sacré n'étant finalement qu'une instance de l'ontologique. Cela dit, répétons-le,
écriture testamentaire et sujet éclaté dans l'écriture constitueront précisément les
thèmes de base de la Trilogie beckettienne.
Le testament de Murphy, s'il énonce bien ses dernières volontés, offre tout de même
une particularité : la date n'y apparaît pas, ayant (peut-être) été brûlée dans
l'explosion (c'est du moins une possibilité présente dans l'original, mais qui
disparaît dans la traduction). Dans la mesure où l'enveloppe qui le contient porte
"le nom de Madame Murphy et l'adresse dans Brewery Road." (185), on peut
uniquement en déduire que le document a été rédigé entre la date d'emménagement chez
Mademoiselle Carridge et la dernière nuit de Murphy. Mais du coup ce "blanc"
testamentaire en désigne un autre, bien plus important, dans le tissu du roman : à
savoir, la véritable nature de la mort de Murphy. Suicide ou accident ?
D'autant qu'on nous dit, bien avant dans le texte, que, concernant l'année propice 1936,
C'était là également pour lui une source constante d'inquiétude, car il avait la conviction que, bien avant cette date, une autre prophétie, celle faite par lui-même, (...) se serait accomplie. (60)
Cette "autre prophétie", c'est bien entendu celle faite à propos de Célia, de son corps et de son esprit à lui, Murphy :
Dans la géhenne mercantile, continua-t-il, à laquelle tes mots m'invitent, c'en sera fait de l'un, ou de deux, ou de tous. Si c'est de toi, c'est de toi seulement ; si c'est de mon corps, c'est de toi aussi ; si c'est de mon esprit, c'est de tous." (35)
(Notons au passage la séquence "à laquelle tes
mots m'invitent" : autrement dit, le caractère également -- et explicitement --
mortifère du discours de Célia -- que Murphy ne fait que reprendre à sa charge, avec
les conséquences funestes que l'on sait.)
On peut dès lors considérer que la troisième hypothèse s'est bien matérialisée, si
l'on songe à l'effondrement mental de Murphy au cours de sa nuit de garde. Sa mort, du
coup, en devient pratiquement logique, là encore, dans l'économie du roman. Mais rien ne
permet d'en déterminer les modalités exactes. Bien entendu, les autorités de la
M.M.M.M. en feront "Un cas classique de mésaventure." (188), pour des raisons
évidentes (un suicide est toujours de mauvaise presse, particulièrement pour ce genre
d'établissement). De même Mademoiselle Carridge voudra (pour la réputation de sa
pension) faire passer la mort du "vieux" pour un stupide accident -- il semble
qu'avant de devenir impraticable, le suicide chez Beckett soit avant tout de mauvais
goût. Par ailleurs, il semble bien que Murphy, juste avant sa mort, ait caressé l'idée
de retourner à Célia :
Il se demandait faiblement s'il pourrait retourner à Brewery Road, à Célia, aux sérénades, aux nocturnes, aux aubades. (181)
D'un autre côté, il y a le fameux testament. Le
sens de la mort de Murphy, finalement, demeurera pour toujours en suspens. Ou
convient-il même de parler de différance derridienne ?
De sorte que le texte, à cet égard, cultive l'ambiguïté. On en revient aux jongleries
entre même et autre. Mais après tout, la mort, ne l'oublions pas, c'est aussi,
finalement, le retour à l'indifférencié, c'est cette limite au-delà de laquelle les
catégories s'effondrent et les formes se défont. Dès lors, accident ou suicide, quelle
importance, en fait ? Ce qui compte, c'est, répétons-le, que Murphy ait finalement
atteint à la seule plénitude de l'Etre accessible aux mortels, en tout cas selon
Beckett...
Mais le testament présente encore une autre particularité : c'est que, tout comme l'horoscope de Suk, son contenu va également faire l'objet d'un glissement significatif. En effet, les dernières volontés de Murphy sont au nombre de deux. Primo, être crématé. Secundo, que ses restes soient jetés dans les "privés" (192) du Théâtre de l'Abbaye à Dublin et, ajoute judicieusement le testataire,
je désire que la chasse d'eau, qu'en cas de besoin on fera réparer à cet effet, y soit tirée sur eux, de préférence pendant le spectacle, le tout à exécuter sans cérémonie ni montre de chagrin. (192)
Sans doute Murphy, par un souci bien légitime de
symétrie, désire-t-il que sa sortie de ce (très) bas-monde soit en tous points digne de
son entrée en icelui...
Mais de toute façon, là encore, on va constater un détournement partiel du testament.
En effet, si Neary, qui a pris les choses en main, consent à régler le prix de la
crémation, il n'est nullement disposé à respecter le second voeu du défunt. A Cooper,
à qui doit être remis le sac de cendres, il recommande, avant de filer : "
'Foutez-le n'importe où.' " (194). La première idée du dévoué Cooper sera de
jeter le sac dans un "récipient à rebut" (195). Hélas, Londres n'étant
guère une ville propre, il n'en trouvera pas sur son chemin. Et c'est donc sur le
plancher d'un bar, au milieu des immondices, que finiront "le corps, l'esprit et
l'âme de Murphy" (196). Murphy n'aura guère eu plus de chance comme scripteur (de
testament) que comme lecteur-poète (d'horoscope).
Seulement, de même que, comme le remarquait Lacan à propos de "La lettre
volée" de Poe, les missives finissent toujours par arriver à destination, Beckett
à sa manière démontre que les dernières volontés des défunts sont finalement
toujours respectées, dans l'esprit à défaut de la lettre. Simplement, les restes de
Murphy auront changé d'ordure : après tout, un plancher de bar vaut bien une poubelle ou
des privés. Avec, là encore, l'implication d'une évacuation (si l'on peut dire) des
valeurs et, une fois de plus, un retour à l'indifférencié : si le monde de toute façon
n'est guère qu'un tas d'ordures (comme le suggérera Souffle, se faisant ainsi
l'écho d'Héraclite), alors une immondice équivaut à une autre. De sorte que l'ironie
finale du destin de Murphy est à double tranchant, et dépasse tout compte fait le
protagoniste pour viser le lecteur bien pensant : que Murphy n'ait su maîtriser ni sa vie
ni sa mort au bout du compte ne fait aucune différence, car tout cela se vaut. Et après
tout, comme le souligne Neary, "La vie est plutôt irrégulière" (194).
Par ailleurs, à travers l'horoscope et le testament (et c'est en ceci que Murphy
appartient bel et bien de plein droit au canon beckettien), ce sont déjà la Valeur et le
pouvoir des mots (de l'écriture, du langage) qui ici sont visés. Ce que précisément Molloy
exprimera plus tard, de manière un tantinet plus explicite :
(...) qu'on ferait mieux, enfin aussi bien, d'effacer les textes que de noircir les marges, de les boucher jusqu'à ce que tout soit blanc et que la connerie prenne son vrai visage, un non-sens cul et sans issue. (16)
En d'autres termes, pour Beckett la notion de
différance ne peut jamais déboucher que sur le vide, le Rien. Toute l'oeuvre, à
la limite, ne cessera de ressasser ce constat.
Or justement, qu'en est-il de Murphy en tant que texte ? La grande
entreprise de sape qui se fait jour à partir de Watt s'annonce-t-elle déjà ici?
Pour tenter de répondre à cette question, il convient à présent d'aborder le problème
de la structure et de la narration dans ce premier roman.
8. Structure / narration : le narrateur piégé
La structure de Murphy est soigneusement étudiée : treize chapitres, dont les onze premiers, par alternance, traitent de la double quête, de Murphy vers lui-même, et du quatuor Neary-Counihan-Wylie-Cooper (rejoints, à compter du chapitre 8, par Célia) vers Murphy, comme le déclare le texte à ce point :
Il n'y a donc pas moins de cinq personnes, sans compter lui-même, qui ont besoin de Murphy. Célia, parce qu'elle croit l'aimer. Neary, parce qu'il y voit l'Ami unique. Mademoiselle Counihan, parce qu'il lui faut un chirurgien. Cooper, parce qu'il est payé pour cela. Wylie, parce qu'il voit approcher l'affreux moment où il devra faire à Mademoiselle Counihan l'honneur de devenir son mari. (145-146)
Double quête convergente qui ironiquement fusionne
et prend fin au chapitre 12, faute d'objet de part et d'autre.
Pareillement, enchâssé au coeur de ces onze premiers chapitres, le chapitre 6,
régulièrement annoncé au fil des précédents, et qui décrit l'esprit de Murphy tel
que celui-ci se l'imagine. De sorte que l'on obtient à la fois un effet de symétrie et,
là encore, à l'opposé (contraires obligent), de dissymétrie : symétrie si l'on
considère les onze premiers chapitres (qui couvrent toute l'odyssée de Murphy jusqu'à
la nuit fatale), dissymétrie en regard de la totalité du livre. Avec, de surcroît, un
nouvel effet de glissement, de déplacement du "centre", c'est-à-dire justement
cet esprit qui constitue l'enjeu (illusoire de plus) de la quête du protagoniste -- sans
même parler de cet autre déplacement qu'affiche le dernier chapitre, centré quant à
lui sur Célia et Monsieur Kelly, alors que tous les autres personnages (excepté
Mademoiselle Dew) ont disparu de la scène. Pourquoi cet ultime chapitre d'ailleurs, il
convient de se le demander : après tout, le roman pouvait très bien s'achever sur un
temps fort, à savoir l'ignominieuse fin des cendres de Murphy.
A ce point, constatons déjà que c'est précisément ce principe de glissement, de
dérapage, de gauchissement (des désirs, des besoins, des significations) qui gouverne
l'univers de Murphy, jusques et y compris dans sa structure même. Monde en
perpétuel écroulement, en constante mutation, tout n'y est que précarité,
déséquilibre et instabilité. En ceci on pourrait qualifier Murphy de roman baroque.
Egalement, on songe au fameux discours-fleuve d'Arsène dans Watt, et en
particulier au passage suivant :
Il y a une grande alpe de sable, haute d'une centaine de mètres, entre les pins et l'océan, et là dans la chaude nuit sans lune, quand personne ne voit, personne n'écoute, par infimes paquets de deux ou trois millions les grains glissent, tous ensemble, un petit glissement de deux ou trois millimètres peut-être, puis s'arrêtent, tous ensemble, pas un en moins, et c'est tout, c'est tout pour cette nuit, et peut-être pour toujours c'est tout, car au matin avec le soleil un petit vent de mer peut se lever et les disperser très loin les uns des autres, ou un promeneur les éparpiller du pied, cas moins probable. (43)
Ou encore à cet autre (très beau) passage, tiré de Molloy cette fois :
J'écoute et m'entends dicter un monde figé en perte d'équilibre, sous un jour faible et calme sans plus, suffisant pour y voir, vous comprenez, et figé lui aussi. Et j'entends murmurer que tout fléchit et ploie, comme sous des faix, mais ici il n'y a pas de faix, et le sol aussi, peu propre à porter, et le jour aussi, vers une fin qui ne semble devoir jamais être. Car quelle fin à ces solitudes où la vraie clarté ne fut jamais, ni l'aplomb, ni la simple assise, mais toujours ces choses penchées glissant dans un éboulement sans fin, sous un ciel sans mémoire de matin ni espoir de soir. (52)
Ce qui suffit déjà à souligner que cette
philosophie du désastre, ce que l'on pourrait encore appeler une économie de la
perdition, est inscrite dans l'oeuvre dès Murphy.
Ce n'est pas tout. Car ce "centre" défaussé du roman, ce chapitre 6, est
ouvertement donné pour une pure fiction, dénonçant ainsi déjà, au passage, l'illusion
mensongère de la représentation verbale, illusion à laquelle s'attaquera de façon
tenace la suite de l'oeuvre. Autrement dit, le roman a, pour centre décentré, un vide,
une illusion. On aura l'occasion de revenir sur cet aspect dans Watt, à propos du
tableau de la chambre d'Erskine (dont le nom même, signalons-le au passage, indique une
parenté avec Murphy : en effet, "Erskine" n'est rien d'autre que
l'anagramme de "Skinner", nom porté par le pavillon de la M.M.M.M. où oeuvre
Murphy19).
Et c'est peut-être de ce côté qu'il convient de rechercher la fonction du dernier
chapitre. De quoi y est-il question ? D'une fin d'après-midi dans Hyde Park (lieu cher à
Murphy -- on entrevoit d'ailleurs brièvement Mademoiselle Dew et sa chère Nelly), de
Célia qui a repris son ancien métier, de Monsieur Kelly qui est venu faire voler son
cerf-volant, et d'un petit garçon, rencontré auparavant par Célia dans ce même Hyde
Park, au chapitre 8 :
Elle restait là assise dans l'abri, il faisait presque nuit, tous les vieillards étaient partis, seul le petit garçon restait. Celui-ci à son tour enfin se mit à ramener son tandem, il tardait à Célia de voir arriver les deux cerfs-volants sains et saufs. (112)
Effectivement, le tandem cette fois-là atterrira sans problèmes :
Enfin ils s'apaisèrent, flottèrent un instant au milieu des ténèbres, puis se posèrent avec une douceur de suie. (112)
Or cette fois-ci il n'en va pas du tout de même : il fait un vent violent, les deux cerfs-volants du garçon s'écrasent au sol. Quant à Monsieur Kelly, s'étant assoupi, le moulinet de son engin lui échappe des doigts, et le cerf-volant disparait dans le ciel :
Le bout de la ligne s'envola au ras de l'eau, sauta en l'air dans un tourbillonnement joyeux, disparut dans le crépuscule. (201)
Autrement dit, le gamin échoue, et Monsieur Kelly
réussit -- et même un peu trop bien. Mais au bout du compte le résultat est le même
dans les deux cas. Que l'on se souvienne de cette réflexion de Beckett (citée plus haut)
sur l'inanité de la Valeur, puisque couler est aussi vrai que nager : on en trouve
précisément ici l'illustration. Mais, par ailleurs, on peut considérer que ce dernier
chapitre illustre encore, et même très littéralement, une autre des affirmations de
l'Ecclésiaste (1-14) : "J'ai considéré tout ce qui se fait sous le soleil, et
voici : tout est vanité, poursuite de vent". Il s'agit effectivement, pour Monsieur
Kelly et le gamin, de "poursuite de vent", qui finalement pour tous deux se
révélera vaine.
Ainsi Murphy s'ouvre et se clôt, et d'une manière plus globale se place (que l'on
songe aux diverses quêtes, toutes chimériques, des personnages),explicitement sous le
signe d'un autre livre, celui de l'Ecclésiaste, en d'autres termes sous le principe de la
répétition et de la futilité de tout. Et c'est là peut-être encore une signification
possible du dernier chapitre : par-delà la disparition de son "héros", la vie
continue, aussi répétitive, aussi futile et aussi vide.
La structure de l'ouvrage, on l'a par ailleurs
suggéré plus haut, est elle aussi répétitive : non seulement en regard de la double
quête parallèle, mais des deux faces de la quête de Murphy, dans le "grand
monde" d'abord, dans le "petit monde" ensuite -- ou si l'on préfère, de
ses rapports à ces autres de Murphy que constituent successivement Célia (le corps) et
Monsieur Endon (l'esprit). Or tous ces fragments sont cimentés, d'une part par
l'implacable logique qui mène Murphy de sa chambre du premier chapitre à la morgue de la
M.M.M.M. (logique qui n'est autre que celle du besoin, donc du manque), et d'autre part
par l'instance narrative.
La notion de narrateur telle que l'a dégagée la critique moderne n'est pas sans
ambiguïté. En effet, quel rapport, ou similitude peut-il y avoir entre, disons, le
narrateur flaubertien et le narrateur proustien ? De même, du côté de chez Beckett,
quel rapport entre le narrateur de Murphy, ceux de la Trilogie, et celui de Comment
c'est ? Quant à la notion de narrataire, c'est encore pis, elle est utilisée sans la
moindre discrimination. Même un ouvrage de référence tel que le Dictionnaire
encyclopédique des sciences du langage, de O. Ducrot et T. Todorov, dans ce domaine
ne nous est guère d'un grand secours, dans la mesure où les considérations sur le
narrateur (de la page 412 à la page 416), tout entachées qu'elles sont de psychologisme
et autre Poétique aristotélicienne, compliquent davantage les choses qu'elles ne
contribuent à les éclairer. C'est que l'outil critique utilisé dans de tels ouvrages se
base sur le roman canonique du 19ème siècle, c'est-à-dire sur les conceptions
traditionnelles de la représentation littéraire. Or, répétons-le, dès Watt Beckett
casse littéralement ce modèle, comme on s'efforcera de le montrer, ainsi que toutes les
vieilles lunes qui lui font généralement cortège.
Pour notre part, et dans le cadre d'un travail qui concerne exclusivement l'oeuvre
beckettienne, nous préférons réserver le terme de narrateur à ces figures qui sont
supposées apparaître dans le texte, autrement dit à la série des
narrateurs-protagonistes. Ce qui, en d'autres termes, définit le narrateur beckettien
comme quelqu'un disant "je", et ayant une représentation physique (un
"corps") dans le texte. Dans les faits, on aboutit tout simplement à la notion
de scripteur -- mais c'est que pour écrire, il y faut une main, un bras, un torse,
une tête. Ce n'est certes pas un hasard si la créature beckettienne s'effrite
systématiquement par le bas, autrement dit les jambes. Dans le même ordre d'idée, n'a
droit à l'appellation de narrataire, selon nous, qu'un personnage, dans un texte, auquel
s'adresse explicitement le récit -- autrement dit le narrateur. On rencontre de
tels couples narrateur-narrataire dans des contes de Maupassant, des nouvelles de James,
des contes de Borges, entre autres (d'ailleurs, est-ce un hasard si le récit court a
tendance à favoriser ce genre de présentation ? Cela dit, on peut la rencontrer
également dans le roman : ainsi, La nuit de Lisbonne, de E. M. Remarque). On la
trouve des deux manières dans la série des Sherlock Holmes de Conan Doyle. En tout état
de cause, ce n'est guère le cas chez Beckett, pour lequel on parlera plus prosaïquement
de lecteur.
A ce compte on ne peut guère parler de narrateur à propos de Murphy. C'est
pourquoi on préférera l'expression de voix, ou d'instance narrative.
Or cette instance narrative dans Murphy est déjà très particulière. Si l'on
considère la narration flaubertienne comme constituant le degré zéro de l'instance
narrative, et la narration proustienne comme affichant un narrateur proprement dit, on
constate que l'instance narrative de Murphy est très marquée : elle ne cesse
d'intervenir, de commenter, d'ironiser, d'invectiver les personnages, les lecteurs, les
censeurs, etc. -- il ne lui manque guère que de dire "je". Kafka, paraît-il,
ne put accéder véritablement à l'écriture qu'à partir du moment où il passa du
"je" au "il". Pour Beckett il semble dès le départ que ce soit
l'inverse. Mais il y a encore autre chose : cette voix est remarquablement hargneuse, ne
cessant de dénoncer successivement les personnages qu'elle donne à voir, le protagoniste
qu'elle accompagne, et jusqu'à l'entreprise même à laquelle elle se livre, à savoir,
l'écriture d'un roman appelé Murphy. Déjà apparait cette impatience vis-à-vis
du personnage, ressenti chez Beckett comme étant nettement en trop : refus de
l'autre, d'une certaine manière.
Ou encore : cette voix narrative se donne à lire comme engagée dans une vaste partie
d'échecs où elle se montre manipulant ses pions (ses marionnettes), son roi de
pacotille, Murphy, qui lui-même est d'ailleurs présenté comme engagé dans une partie
d'échecs contre ses astres. Ainsi nous dit-on de Ticklepenny qu'il est "Le moindre
des pions dans la partie entre Murphy et ses astres." (66), et un peu plus loin :
Mais sur l'échiquier on ne le verra plus. Entre un homme et ses astres il n'y a pas de revanche. (66)
Et puis sa dame des trottoirs (Célia) -- ce qui au passage offre au lecteur quelques saines tranches de mysogynie, du style suivant :
Les femmes sont vraiment extraordinaires, avec leur manie de faire coucher autrui comme elles font leur lit. Elles ne tuent jamais tout à fait la chose qu'elles aiment, de crainte que leur passion pour la respiration artificielle ne reste sans objet. (146)
(Remarquons que le français diffère ici du texte anglais, à la fois plus et moins féroce, à la page 114 -- en tout cas, il en ressort que Beckett de toute évidence s'y connaissait en éternel féminin.)
Le tout sur un échiquier allant de Dublin à Londres
pour aboutir à la page blanche. Et contre quel adversaire joue-t-elle avec tant de
pugnacité et de dérision ? Contre les pions ? Les personnages que l'on malmène
allègrement ? Les censeurs, qui sont férocement pris à partie ? Le lecteur, dont on se
moque ? L'Irlande et ses primitifs, qu'on ne manque pas de brocarder au passage ? La
société ? L'humanité souffrante, dans ses deux composantes, les hommes et les femmes,
sans compter les vieillards et les enfants (ceux-là auront leur tour, tout
particulièrement dans les Nouvelles) ? La culture occidentale, avec ses folles
prétentions à la Connaissance ? Tout cela certes -- après tout, comme le remarquait
Montherlant, un roman est aussi un règlement de comptes avec la vie.
Mais la voix narrative de Murphy va plus loin : c'est carrément contre ce
phénomène nommé "littérature", contre cette construction que l'on appelle
communément "roman", et les conventions s'y rattachant, qu'elle dirige sa
vindicte. C'est comme si le joueur d'échecs jouait contre l'échiquier, les
pièces, les règles elles-mêmes -- à la limite, on pourrait suggérer qu'il y a du
Monsieur Endon dans cette instance narrative (ou, ce qui revient au même, que Monsieur
Endon en est, jusqu'à un certain point, l'hypostase). De même, face au protagoniste, la
narration est des plus ambivalentes : elle joue si l'on peut dire double jeu, à la fois avec
son "roi" et contre lui, avec dans la mesure où précisément il s'agit
du "roi" (et non pas comme les autres personnages, d'un pion ou d'un pantin),
contre du fait que Murphy est un perdant-né, qui d'ailleurs ne connait pas les règles de
la partie, finit par les interpréter complètement de travers et par s'y enferrer
totalement (et tragiquement).
Cette ambivalence vis-à-vis du protagoniste, Beckett s'en est personnellement expliqué dans une lettre en date du 17 juillet 1936, adressée à Thomas McGreevy, et reproduite dans les Disjecta 20 :
I chose this because it seemed to me to consist better with the treatment of Murphy throughout, with the mixture of compassion, patience, mockery and 'tat twam asi' that I seem to have directed on him throughout, with the sympathy going so far and no further (then losing patience) as in the short statement of his mind's fantasy on itself. There seemed always to me the risk of taking him too seriously and separating him too sharply from the others.
Ambivalence que l'on rencontrera d'ailleurs à
nouveau par la suite, que ce soit dans Mercier et Camier ou dans Malone meurt.
Certains commentateurs ont pu accuser Beckett de cruauté vis-à-vis de ses créatures. Il
est pour le moins certain que son attitude envers elles est fort complexe, mêlant,
précisément, compassion, patience, dérision et irritation -- même s'il ne s'agit tout
compte fait que d'êtres de papier (ou, plus exactement, de mots)
G. Durozoi21 a par ailleurs raison de souligner le fait que si Beckett, dans ses deux
romans anglais, épuise à peu de choses près les procédés rhétoriques auxquels ont eu
recours la littérature, la philosophie ou la théologie classiques, c'est en les
pervertissant au passage :
Mais il convient d'insister surtout sur la perversion que Beckett inflige à cette rhétorique : il l'utilise, mais en la rendant trop visible, en la dénonçant.
On sera en revanche un peu moins d'accord avec la suite :
Elle se manifeste comme exercice scolaire de mise en forme d'un récit dont le sens ne justifie nullement un tel traitement22.
Et tout d'abord comment, en effet, dissocier le "sens" du "traitement", l'un étant justement fonction de l'autre ?
Il ne s'agit pas ici de recenser tous les procédés mis en oeuvre dans Murphy, mais bien plutôt d'y examiner la position et le statut de l'instance narrative. Celle-ci se manifeste avant tout comme figure de pouvoir, ce que rehausse encore la désinvolture de nombre de ses interventions, telle la célèbre conclusion du chapitre 6 : "Cette tâche pénible accomplie, il n'y aura à ce sujet plus de communiqué." (85). On mesure également cette dimension d'autorité dans les manipulations et jongleries temporelles, qui joignent les quêtes parallèles, et les relient entre elles. Ainsi par exemple de cette série de précisions temporelles, dont chacune ouvre un chapitre :
- "A Dublin une semaine plus tard, à savoir,
sauf erreur, le 19 Septembre (...)." (36)
- "C'avait été vers le milieu de Septembre, le jeudi 12 pour être pédant, juste
avant les Quatre-Temps (...)." (86)
- "C'était vers le moment où les marchands de couleurs se moquaient de Murphy que
la terrible chose avait dû arriver." (98)
- "Pour Murphy, tard cette même après-midi, après force vaines heures dans sa
berceuse, vers le moment où Célia commençait son histoire (...)." (168)
- "Avant midi, mercredi le 23 octobre." (182)
- "Samedi le 26 octobre, tard dans l'après-midi." (197)
En apparence on a ici affaire à une narration
omnisciente, maîtresse de la temporalité, et qui jongle aisément avec la chronologie.
Or déjà cette omniscience est systématiquement restreinte par des précisions (qui en
fait introduisent autant d'imprécisions) telles que "sauf erreur",
"vers le milieu de", "vers le moment où", "avant midi",
"tard dans l'après-midi". De sorte que cette apparence d'autorité narrative
est en fait constamment contredite, minée, battue en brèche. De même qu'il est
impossible, malgré l'abondance de dates, de reconstituer avec exactitude la durée de
l'odyssée de Murphy depuis le premier chapitre. D'une manière générale, l'instance
narrative ne cesse de jouer avec les notions traditionnelles d'omniscience et d'ignorance,
les opposant l'une à l'autre en une espèce de procédé "oxymoréen" -- qui
là encore désigne le principe d'un manque.
Il y a par ailleurs l'impatience affichée de l'instance narrative vis-à-vis du discours
des personnages, impatience qui d'ailleurs ne fait que réaffirmer à chaque fois la
toute-puissance de la narration. Ainsi à propos du récit de Célia à Monsieur Kelly :
"Le récit de Célia, expurgé, accéléré, corrigé et réduit, donne ce qui
suit." (15). Même attitude plus loin, concernant les confidences de Ticklepenny :
Les confidences de Célia à Monsieur Kelly, celles de Neary à Wylie, ont dû être rapportées pour la plupart obliquement. A plus forte raison, maintenant, celles de Ticklepenny à Murphy. Ce sera vite fait. (68)
Mais l'exemple sans doute le plus spectaculaire de cette désinvolture narrative se déploie à l'occasion du récit de Mademoiselle Carridge, après la découverte du suicide du "vieux", au chapitre 7. Pratiquement chaque assertion de la logeuse est gratifiée par l'instance narrative de "-- Mensonge." Quel est l'effet d'un tel procédé ? D'abord, bien évidemment, d'introduire ouvertement une contradiction dans le processus narratif : comment la narration peut-elle prétendre véhiculer des informations, si c'est pour immédiatement les renier ? Par ailleurs, que Mademoiselle Carridge soit une menteuse, soit . Après tout, elle mentira encore, charitablement cette fois, à Célia, à la fin du même chapitre :
-- En effet, dit Mademoiselle Carridge, maintenant je me rappelle, il m'a chargé de vous dire qu'il allait bien et qu'il écrirait. Mensonge. Sa charité n'avait d'autre borne que l'aumône. (114)
Certes on peut considérer que dans le premier cas la
logeuse mentait également pour le bon motif (afin de ne pas perturber Célia) -- ou aussi
bien pour le mauvais (la peur de perdre sa locataire). Ce qui à nouveau nous renvoie à
la relativité de la Valeur : mentir peut être à la fois "bien" ou
"mal". La dernière citation contient en outre une ironie supplémentaire, cette
fois aux dépens de l'instance narrative : car Murphy écrira bel et bien -- son
testament.
Ce procédé, qui consiste à infirmer tel segment ou telle information, Molloy le
développera jusqu'à pratiquement le systématiser -- ce qui, notons-le en passant, vise
tout bonnement à annuler le positif par le négatif, ou, si l'on préfère, dépasser là
encore la dialectique du même et de l'autre vers l'indifférencié. Comme le remarquera
plus tard le narrateur du Calmant : "Tout ce que je dis s'annule, je n'aurai
rien dit." (41). Ici, sans doute le procédé ouvre-t-il une béance dans le tissu
narratif, et crée-t-il un hiatus dans le processus normal de la fiction (les
"blancs" dans la texture de Watt rempliront une fonction plus ou moins
similaire -- on y reviendra). Toutefois la convention du narrateur omniscient ne s'en
trouve nullement menacée : simplement, ce dernier, s'il dénonce le mensonge, néglige de
rétablir la vérité -- ce qui ne peut que renforcer, finalement, sa toute-puissance,
vis-à-vis tant de son récit que de son lecteur. Cet aspect, on le retrouvera par exemple
dans Mercier et Camier, et chez Moran. Cependant la notion de vérité elle-même
ne s'en trouve nullement subvertie : elle est bien là, affirmée par l'instance
narrative, mais elle demeure non-dite. En d'autres termes, le procédé dans Murphy
aboutit encore à affirmer qu'il existe une réalité objective derrière les mots, et
en dehors d'eux.
C'est en ce sens que la forme de Murphy demeure classique : la narration ne
parvient pas (ce que justement souligne la hargne de l'instance narrative) à échapper au
carcan de son rôle traditionnel -- tout juste peut-elle désigner, souligner, dénoncer
ce dernier. A cet égard il suffit de comparer les deux quêtes de Murphy avec
celles de Molloy. Dans ce premier roman, les deux intrigues sont soigneusement
unifiées, harmonisées pour ainsi dire, sous la houlette d'une instance narrative unique,
qui ne cesse par ailleurs d'établir, ou de rétablir, bref de faire ressortir, leurs
rapports, et qui explicitement les contrôle -- à tel point qu'on peut se demander si la
véritable fonction du récit n'est pas de mettre en valeur l'instance narrative. Alors
que dans le "roman" ultérieur, les rapports entre les deux récits (et jusqu'à
la nature même de ces derniers) sont nettement plus problématiques, et beaucoup moins
maîtrisés (voire maîtrisables), comme on le verra -- ce qui explique aussi sans doute
qu'ils aient fait couler tant d'encre. Quoi qu'il en soit, si Murphy représente
une "perversion" de la forme littéraire traditionnelle, Molloy quant à
lui se situe, plus radicalement, du côté de la subversion.
Enfin, il y a l'aspect culturel du texte. Et l'on remarque que c'est fort
complaisamment que l'instance narrative étale son érudition, jusqu'à la pédanterie
(émulation joycienne, là encore ?). Selon certains commentateurs, c'est principalement
pour tourner le Savoir (pierre angulaire de la civilisation occidentale) en dérision.
Peut-être. Il n'empêche que ce dénigrement de la culture renvoie à son tour à une
forme de transcendance : l'instance narrative n'est pas dupe de tout ce fatras culturel,
de toute cette tradition de prétendue connaissance, et tient à le faire hautement
savoir. L'instance narrative ici pousse l'omniscience à son point extrême : et du même
coup se place nettement en dehors, au-delà pour ainsi dire de la tradition occidentale.
Mais où ? Dans un scepticisme de bon ton ? Pas seulement. Elle revendique finalement un
statut quasi divin. Ce qui peut là encore se concevoir comme dérision vis-à-vis de la
convention du narrateur omniscient du roman traditionnel. Suggérant du même coup
qu'après tout il y aurait tout de même du nouveau sous le soleil -- au moins celui de la
littérature. Nouveau paradoxe, que pour sa part le monde choisira de superbement ignorer
pour encore bien des années.
9. Bilan / synthèse
Nous pouvons à présent tenter une évaluation de ce
premier roman beckettien, d'un point de vue philosophique d'abord, littéraire ensuite, et
tant par lui-même que dans le cadre plus large de l'oeuvre.
Concernant l'optique philosophique, on sera assez d'accord avec l'estimation de G.
Durozoi23 :
(...) ce que désire dès ce premier roman contester Beckett, ce n'est peut-être pas tant la formation qu'il a subie que la tradition occidentale dont Murphy est l'achèvement parodique.
A quelques précisions et restrictions près tout de
même. La tradition philosophique orientale (bouddhisme Zen) n'est guère, on l'a vu,
épargnée dans le livre. Par ailleurs, il n'est pas sûr qu'en tant qu'achèvement de la
tradition occidentale, Murphy soit si parodique que cela -- en fait, toute ladite
tradition est déjà passablement grotesque par elle-même, il n'est guère aisé de la
parodier. Sur ce point G. Durozoi semble quelque peu confondre (ce que suggère d'ailleurs
la citation ci-dessus) le protagoniste éponyme avec l'ensemble du roman. Certes ledit
protagoniste rassemble en lui (et plus particulièrement en son "esprit") une
bonne part de la tradition occidentale. Il serait cependant abusif, on l'a vu, de réduire
Murphy à Murphy.
Il est cependant certain que Murphy aboutit à renvoyer dos à dos toutes les
philosophies traditionnelles de l'Etre -- à l'exception peut-être de Spinoza (qui
lui-même n'était pas sans méfiance vis-à-vis des mots). N'empêche que la tradition
cartésienne du Cogito ne cessera de sous-tendre l'oeuvre entière, pour ainsi
dire, surtout à partir de Molloy (ce qui somme toute est logique dans une oeuvre
qui dit "je"). A la limite, il semble qu'à l'instar de Nietzsche, seuls les
Présocratiques (qui d'ailleurs inspirèrent également Freud, du propre aveu de ce
dernier) trouvent grâce aux yeux de Beckett comme authentiques philosophes. Ils ont
d'ailleurs leur place dans l'oeuvre dès Murphy : le pythagoricien Hippasos à la
page 39, Démocrite (le "farceur d'Abdère" déjà mentionné) à la page 176.
D'autres leur succéderont dans la suite de l'oeuvre24.
En revanche, on l'a vu, la vision beckettienne récuse radicalement toute forme de
dialectique : chez lui les contraires, le même et l'autre, la thèse et l'antithèse
(quel que soit le nom qu'on donne à ces couples) ne sauraient déboucher sur nulle
synthèse, ou autre Aufhebung hégélienne, dans la mesure où le procédé n'ouvre
que sur une répétition lassante car infinie. En d'autres termes, l'oeuvre n'admet comme
principe de fonctionnement, dès le départ, qu'une dialectique décapitée -- ce qui a
entre autre pour effet, on l'a vu, de nier toute notion de progrès ou d'évolution au
profit d'une répétition / dégradation (pour ne pas dire une régression) : l'Histoire
pour Beckett n'est rien d'autre que ce piétinement, cet essoufflement, cette usure, cette
déperdition d'être, comme le confirmera encore plus explicitement le discours-fleuve de
Lucky dans En attendant Godot -- en fait de progrès, l'homme rapetisse. Loin de
progresser, il régresse. De même, la conception beckettienne du couple maître-esclave,
telle qu'en témoignent successivement En attendant Godot et Fin de partie,
est radicalement anti-hégélienne : chez Beckett, l'esclave ne cherche (ainsi Lucky face
à Pozzo) ni ne parvient (ainsi Clov face à Hamm) à briser le statu quo et à
dépasser le stade de la servitude. Rêve de fixité, c'est-à-dire de stabilité, de
permanence, dans un univers en perpétuel changement : et de même que Paris vaut bien une
messe, l'ancrage justifie d'être payé par la servilité, ou le servage.
Si Murphy meurt, en fin de compte, ce n'est pas tant comme le voit G. Durozoi qui
considère le mutisme de Murphy comme "une situation non viable25 ", que d'avoir
cru à cette tradition dualiste du corps et de l'esprit (que le christianisme pour sa part
reprenait déjà sous la forme d'une opposition entre corps et âme), puis, en bon
leibnizien d'avoir cru à la monade (et donc à une plénitude accessible de l'Etre) pour
ensuite découvrir l'autre en lui (impasse du solipsisme, tentation possible du Cogito
cartésien, aussi bien que clivage irréfragable du soi) d'une part, et au rapport à,
autrement dit à la communication avec l'autre.du dehors (l'alter ego) d'autre part. En
ceci Beckett se fait, dès cette époque, l'écho de la philosophie ontologique de
Heidegger (Sein und Zeit, 1927), et anticipe l'école française de
phénoménologie, Sartre en tête (L'être et le néant, par exemple, date de 1942,
période de composition de Watt). Plus proche de nous, Murphy anticipe
encore, on l'a suggéré, le Derrida de De la grammatologie.
En d'autres termes, déjà pour Beckett à cette époque le manque, le besoin, le moi et
l'autre constituent les quatre points cardinaux, si l'on peut dire, de l'existant. Mais à
ce point, l'approche de Murphy (et en ceci on sera d'accord avec G. Durozoi)
représente une impasse -- ou, plus exactement, un aboutissement : de ce point de vue,
tout est dit. L'oeuvre devra donc trouver une troisième voie à partir de Watt.
Dans une perspective littéraire, Murphy introduit
ce qui demeurera le thème de base de l'oeuvre : la quête (de l'abri, de la stase, de
l'autre, de soi, d'une parole personnelle, du silence), et son échec systématique. A son
tour ce thème en entraînera d'autres : le temps, le corps, la conscience, l'écriture,
la parole -- pour ne citer que les principaux. On pourrait encore mentionner ici la femme,
à la fois prostituée et prédatrice, ce qui renvoie au thème de l'argent. Or on
constate que pratiquement toutes les femmes qui apparaîtront dans l'oeuvre ici étudiée
(l'Hélène de Mercier et Camier constituant en effet apparemment l'exception)
seront liées, d'une manière ou d'une autre, à l'argent : se pourrait-il qu'à cet
égard plane sur les textes le spectre, véritable statue du Commandeur, de la terrible
May Beckett, figure de la Mère prédatrice par excellence, qui ne cessa de harceler son
bon à rien d'artiste de fils afin qu'il se range (comme on dit) et gagne sa vie
"décemment" ? Nous aurons certes l'occasion d'en reparler.
Il y a également la présence de l'Irlande dans le roman. A cet égard Murphy est
un roman de l'exil (et l'on sait que Beckett ne garda pas un particulièrement bon
souvenir de sa période londonienne). Mais on remarque déjà ici l'attitude ambivalente
de l'écrivain face à sa terre natale, qui caractérisera la suite de l'oeuvre. L'Irlande
(sans doute tout comme la mère) est à la fois aimée et haïe. Ainsi, c'est dans ces
termes que Murphy décrit ses rapports avec Mademoiselle Counihan : "-- Précordial
(...) plutôt que cordial. Las. Comté de Cork. Cochon." (10) -- l'original anglais,
lui, dit carrément "Depraved." (8). De même, plus loin, on trouve encore ce
commentaire sur la tourbe irlandaise :
La tourbe était vraiment irlandaise dans son eleuthéromanie (sic), elle refusait de brûler derrière des barreaux. (98)
Plus loin encore, ces remarques concernant Mademoiselle Counihan, décidément tête de turc (ou phobie) beckettienne :
Ce n'était qu'à Dublin, où le trottoir avait pour ainsi dire pris le chemin de l'hôpital, que Mademoiselle Counihan pouvait ressortir comme objet de désir d'un homme de goût. (...) La tourbe est obligatoire dans l'Etat Libre, mais on n'est pas tenu d'en apporter à Newcastle. (142)
(On peut d'ailleurs noter, à ce sujet, que déjà
les personnages féminins de More Pricks than Kicks n'étaient guère plus
galamment traités.)
Il y a encore Ticklepenny, "barde irlandais distingué, alcoolique et indigent"
(68) -- et homosexuel de surcroît --, dont on nous précise :
(...) le genre de pentamètre que Ticklepenny se faisait un devoir vis-à-vis de sa patrie de composer, c'est-à-dire aussi libre qu'un canari au dernier pied (pour Ticklepenny une cruelle discipline, car il hoquetait en bouts-rimés et à la césure aussi constipé que le divin flatus lui-même, et crevant par ailleurs de toutes les menues beautés de la prosodie druidique qui sont à sucer dans un pot de porter Beamish. (68-69)
Par la suite l'anglophone Beckett ne manquera pas
d'à l'occasion déverser sa hargne sur les tenants du gaélique.
Par contre, l'Irlande, dès lors qu'elle est associée à Célia, est présentée sous un
jour nettement plus positif, voire nostalgique :
S'écartant un peu, Célia fixa le ciel (...) seulement pour sentir sur ses yeux cette onction de lumière tamisée sans soleil qui était restée son seul souvenir de l'Irlande. (200)
Là encore, il convient de noter que la nature irlandaise reviendra régulièrement sous la plume beckettienne à partir des textes en français (on reviendra sur cette question dans le cadre de ce que plus haut nous avons nommé irlandarité). Enfin, on se souvient que dans son testament Murphy désire confier ses restes aux "privés" du Théâtre de l'Abbaye à Dublin, "où leurs heures les plus heureuses ont été passées" (192).
Et puis il y a ce processus insistant de
déplacement, de glissement, d'ailleurs lui-même lié au thème de l'exil : Murphy dans
le roman est la personne déplacée par excellence, qu'il s'agisse du grand ou du
petit monde. Sans doute, d'un point de vue narratif, ce parti pris vise-t-il à mettre à
jour, à dénoncer et pervertir la rhétorique traditionnelle du roman. Il n'empêche que,
malgré tout, cette rhétorique, le roman à ce point de l'oeuvre ne parvient pas à en
sortir. De sorte que l'instance narrative fait l'effet de tourner en rond, telle une bête
en cage -- déjà ! Il convient par ailleurs de suggérer qu'à la limite ce n'est même
pas Murphy le personnage principal du livre : mais bien plutôt cette voix narrative
encagée, rageuse, voix en quête d'elle-même et de son authenticité -- à vrai dire de
n'importe quelle authenticité --, et de toute façon de son autonomie, quitte à
casser la "cage", autrement dit à faire sauter, littéralement (et c'est
peut-être en ceci que Beckett était prédisposé à se trouver un jour
"nobélisable"), les cadres convenus et contraignants du roman.
C'est précisément cette même voix qui déjà vitupère dans Murphy que l'on
retrouvera au fil des textes suivants. Et on peut déjà, à ce point, suggérer encore
ceci : que toute l'oeuvre beckettienne en prose n'est jamais que cela, jusqu'aux Textes
pour rien, à savoir la quête d'une voix propre et authentique (en théorie du
moins), et puis les limites d'une telle quête, son inévitable échec, ainsi que
l'arpentage systématique de cet échec, et de l'espace dans lequel il s'inscrit.
Mais ceci nous amène à considérer le problème de la représentation. Murphy
déjà donne celle-ci comme pure fiction, à travers le chapitre 6 : la
représentation de l'esprit de Murphy par lui-même (autrement dit de son "soi")
est ouvertement placée sous le signe de la fiction. Et par ailleurs ce "centre"
du roman est délibérément déplacé, lui aussi, c'est un faux centre, une parodie, un non-centre
là encore. Or cette dénonciation ne peut qu'affecter le statut de l'instance narrative :
l'omniscience elle aussi n'est après tout qu'une fiction, surtout affirmée de façon si
outrancière. On en revient donc toujours à la subjectivité.
Par ailleurs, n'oublions pas que ce chapitre 6 se veut, si l'on peut dire, un compendium
de la pensée occidentale au moins depuis Platon. Si l'on combine ensemble tous ces
aspects, on obtient l'image d'un homo occidentalus gauchi, en porte-à-faux,
toujours-déjà déplacé (de la même manière que l'on parle d'une remarque déplacée),
mais qui depuis des millénaires ne cesse gravement de se débattre ou de se mirer dans
des fictions toutes plus séduisantes ou contraignantes -- mais en tout état de cause
plus délirantes -- les unes que les autres, et croyant naïvement y voir,
successivement, un "réel" qui sans cesse se dérobe et lui échappe, sans même
parler de son propre "soi", tout aussi élusif. En ce sens, Murphy, ce
déclassé, ce "cochon d'irrationnel", c'est à la fois Narcisse dans la caverne
et Platon à la fontaine -- et par ailleurs, lesdites caverne et fontaine à l'asile.
Dans ce jeu de massacre, la tradition biblique n'est pas davantage épargnée. Après
tout, si tout ici-bas n'est que vanité et poursuite de vent, autant valent l'âme dite
éternelle et l'Eternel lui-même. Et dès lors la tradition religieuse à son tour se
révèle n'être qu'une sinistre et sanglante fumisterie. Comme s'exclamera un Hamm
dépité et furieux, "Le salaud ! Il n'existe pas !" (76), réplique qui
scandalisera les censeurs anglais cette fois. Et puis il y a Murphy lui-même qui, ancien
étudiant en théologie, finit par placer toute sa foi dans l'astrologie (mais après
tout, on connait le cas de plusieurs chefs d'Etat, dont De Gaulle, bon chrétiens
proclamés, qui ne dédaignaient pas, loin de là, les avis de leur nécromant personnel).
On a noté par ailleurs que les dernières volontés du protagoniste visaient à parodier,
en le retournant, l'acte créatif divin.
Sans même parler de la confluence de ces deux courants, le philosophique et le religieux,
dans le Cogito de Descartes et, plus encore, dans les aimables théories de son
épigone, l'occasionnaliste belge Arnold Geulincz -- dont on comprend qu'il ait tant
intéressé (pour ne pas dire amusé) Beckett. De sorte qu'effectivement ne demeurent au
bout du compte que ce "Rien" qui selon le "farceur d'Abdère" est on
ne peut plus réel, et par ailleurs le sage aphorisme de Geulincz, "Ubi nihil
vales, ibi nihil velis." (130), que Beckett lui-même, on l'a vu, place à la
base de toute son oeuvre, et que reprend explicitement la fin de Mercier et Camier
: "Il naîtra, il est né de nous, dit Watt, celui qui n'ayant rien ne voudra rien,
sinon qu'on lui laisse le rien qu'il a." (198) -- et qu'à son tour Acte sans
Paroles I se chargera plus spécifiquement d'illustrer. Le reste, à la limite, n'est
que, précisément, littérature.
Enfin, Murphy inaugure un autre procédé typiquement beckettien : la pléthore de
références culturelles, qu'elles soient, on l'a vu, littéraires, philosophiques ou
religieuses. Or cette systématique intertextualité débouche sur plusieurs
notions. Certes, on peut suivre G. Durozoi lorsqu'il note26 :
La démarche menée par Beckett est à ce point redicale qu'elle transgresse sa propre situation historique pour acquérir une portée illimitée(...)
Tout d'abord, n'exagérons rien : la portée est limitée de toute façon par les frontières de ce que Sartre appelle réalité humaine, en d'autres termes la somme totale des connaissances disponibles. Ce qui n'est tout de même pas illimité. Et l'oeuvre précisément enseigne qu'il convient de se défier des formules toutes faites et des envolées hyperboliques. Mais, et ce n'est pas là l'un des moindres paradoxes de cette oeuvre, si d'un côté elle englobe pratiquement la totalité de notre culture (ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait le cas), jusqu'à la dépasser, elle aboutit également à la notion de fragment, d'inachevé (à travers celle de manque), d'impossible fin et, donc, de ressassement infini du discours pour ainsi dire. Nous en reparlerons.
On espère l'avoir suffisamment montré ici, Murphy
peut être, à juste titre, considéré comme la matrice de toute l'oeuvre en prose (sinon
de toute l'oeuvre tout court) à venir. Cependant Murphy seul ne suffirait pas à
expliquer la Trilogie. Il y faut encore deux composantes. D'une part (et c'est en ceci que
l'on peut partiellement donner raison à O. Bernal) le texte suivant, Watt, qui
constitue en quelque sorte le pendant, le complément du premier roman. Et par ailleurs le
passage à la langue française. Nous étudierons donc successivement ces deux étapes.
Et, dans un premier temps, Watt, dernier roman anglais de Beckett.
WATT, ou LES MIRAGES DU DEHORS
A la deuxième page de Watt se trouve une petite note :
Il a été gagné, dans cet ouvrage, un temps précieux, un espace précieux, qui sans cela eussent été perdus, par lomission systématique, après le verbe dire, du pléthorique pronom réfléchi. (8)
La désinvolture affichée, le côté plus ou moins
"boutade" ne doivent pas ici tromper : les enjeux derrière cette remarque
danodine apparence sont en fait cruciaux. Cest tout le devenir de
loeuvre qui se joue, voire sa simple possibilité. Déjà, la référence au temps
gagné (absente de loriginal anglais) place discrètement, désormais,
lentreprise de lécriture sous le signe du pensum : thème qui sera
repris et amplifié à partir de Malone meurt. Pareillement, lallusion à
léconomie despace suggère la futilité fondamentale de lécriture,
notion qui, on la précédement relevé, se retrouve dans Molloy : tout
espace occupé par les mots est par définition un espace perdu, ou gaspillé. Bref,
l'écriture est, par essence, toujours-déjà en trop -- mais alors, pourquoi se
donner la peine d'écrire ?
Mais surtout, loeuvre à ce point choisit de radicalement évacuer du processus de
parole toute dimension réflexive : en dautres termes, parler est désormais
décrété comme étant toujours un acte non-réflexif, intransitif pour ainsi dire. Donc,
si l'on pousse le raisonnement à son extrême limite, toute parole par essence ne
sadresse à personne en particulier (ainsi par exemple, dans le livre, le
discours-fleuve dArsene à Watt, et que ce dernier écoute à peine), et
savère du coup étrangère même à celui qui la profère. Simplement, le mot tombe
dans le dehors du monde, devenant ainsi pur objet -- processus que décrit en
détail, on le verra plus loin, la confrontation du protagoniste avec son pot. En ceci Watt
demblée se place dans la mouvance directe de Murphy, soulignant du même
coup une continuité entre eux, et prenant expliciterment acte des conclusions de ce
dernier : à savoir, avant tout, le rejet de toute intériorité, de toute épaisseur ou
profondeur de la conscience -- et annonçant déjà la "trinité" de Linnommable
(c'est-à-dire, voix, auditeur, scripteur).
Du même coup, loeuvre beckettienne définitivement séloigne de lorbite
joycienne : jamais Beckett en effet naura recours à la technique dite du
"courant de conscience" (stream of consciousness) dont Joyce pour sa part
est si friand, technique supposée rendre dans sa vérité le processus secret dune
"vie intérieure", et le mouvement même dun flux mental se dévidant tout
entier dans la riche épaisseur dune conscience livrée à elle-même. Car pour
Beckett cette dimension, Murphy le proclame, ne saurait être quune aimable
illusion de la fiction, un mensonge de la représentation verbale -- une escroquerie
littéraire pour tout dire. Dès lors, il ne sagit plus simplement de clivage du
sujet (ainsi que dans Murphy), non plus que dune quelconque Spaltung
freudienne, mais bien plus radicalement dun fondamental divorce entre le parleur et
"sa" parole -- donc de lhomme et de "son" langage, du discours
et de lénonciateur : le refus beckettien du stream of consciousness déjà
anticipe larchi-écriture derridienne décrite dans De la grammatologie.
A partir de Watt donc le mot se déploie de plein droit, dans toute son opacité
tangible dobjet, dans un espace bien défini, acoustique ou bien graphique. Et du
même coup loreille et loeil se trouvent hissés au rang dorganes
privilégiés face au langage : cest la Trilogie qui déjà ici derechef se dessine.
Les implications plus immédiates concernant les mots eux-mêmes se dégageront plus
spécifiquement au fil de la présente étude -- et on verra par ailleurs quaussi
bien elles continuent de résonner fort au-delà, par exemple dans la problématique du
passage de loeuvre à la langue française.
Si selon Watt la parole relève essentiellement dun dehors (ainsi
dailleurs que tout objet, qui selon Sartre ne possède précisément que des
dehors), deux questions au moins se posent : dune part, quest-ce que parler et
écrire (mais corollairement, aussi bien, entendre et lire), dautre part, en quoi
consiste au juste ce "dehors" sur lequel se déploient les mots -- autrement
dit, quelle est la nature exacte de ce que Sartre désigne par les termes de réalité
humaine ? Ce sont là, précisément, deux des objets de la quête de Watt et
de son "héros" éponyme.
1. Questionnement / contamination
Watt met en scène trois lieux successifs, tant
diégétiquement que narrativement : la société (dans laquelle peut être inclue
luniversité du récit dArthur), la maison de Monsieur Knott (sorte de
paradigme du monde), et enfin lasile (lieu de rencontre et de communication, dont le
récit est théoriquement issu). Trois lieux qui renvoient à deux univers opposés :
d'une part celui de l'inauthentique, du "on" heidggerien (la rue, les gares,
l'université), d'autre part celui de l'authentique, du "vrai" (la maison de
Monsieur Knott, "noeud" gordien de toute la problématique du réel, dont la
fréquentation durant deux années apparemment mène Watt à l'asile pour plusieurs
autres). On peut déjà noter que Watt apparait déplacé dans ces deux univers, et
que seul l'asile semble pour lui un lieu adéquat.
Il est par ailleurs significatif que les séjours chez Monsieur Knott et à l'asile se
trouvent dans le roman enchâssés entre deux instances de l'univers inauthentique de la
société : l'odyssée de Watt, figure de Hölderlin du pauvre, constitue en quelque sorte
une expérience-limite, un parcours initiatique hors du commun, et aux conséquences les
plus lourdes pour lui. Et cependant cette expérience révèle que ces deux univers
apparemment aux antipodes l'un de l'autre en fait s'articulent sur les mêmes souterrains
principes.
On peut déjà noter que le décor de rue sur lequel s'ouvre le roman n'est pas sans
évoquer d'autres lieux ultérieurs et similaires : ainsi de la grille à laquelle
s'accroche Monsieur Hackett (qui réapparaîtra, elle ou sa soeur jumelle, dans Mercier
et Camier), des tramways (qui sillonnent également ce roman), du canal (qui pour sa
part traverse successivement Mercier et Camier, Premier amour et Molloy).
Il y a également ce pont qui enjambe le canal (et que l'on retrouve dans Mercier et
Camier), ce banc, accessoire qui ressurgit dans plusieurs autres textes (Mercier et
Camier, Premier amour, Le calmant, Malone meurt). Et puis les
tailleurs de granit dans la montagne, que l'on entendra à nouveau dans les Nouvelles,
et cet hôtel Quin évoqué en écho dans l'exclamation "Vive Quin !" (204) de
Watt, à la fin de Mercier et Camier. Ou encore l'incontournable et irascible
agent, déjà présent au début de Murphy (sans même parler de More Pricks
than Kicks), et qui ne cessera de harceler les créatures beckettiennes de Mercier
et Camier à Molloy. Stylisation donc de plus en plus marquée de l'univers
beckettien, qui elle aussi s'inscrit sous le signe d'une économie quasi obsessionnelle de
la répétition.
On remarque également que le récit est là encore sous-tendu et organisé par un
principe associatif : ainsi le spectacle des amoureux sur "son" banc, qui
titille et scandalise tellement Monsieur Hackett, est suivi de l'arrivée du couple Nixon,
puis de la lecture du poème érotique de l'empoisonneur Green -- dont il est permis
d'imaginer qu'il s'est débarrassé d'une encombrante épouse pour en toute liberté
s'ébattre avec sa chère Nelly, nom qui à son tour n'est pas sans rappeler la charmante
chienne de Mademoiselle Dew dans Murphy, et qui au passage donne lieu à quelques
réflexions sur le nom dit propre :
Ma mère s'appelait Nelly, dit la dame.
Le nom n'est pas si rare, dit Monsieur Hackett, même moi j'ai connu plus d'une Nelly. (11)
Un peu plus loin il y aura confusion sur le nom de Goff, que Monsieur Hackett appelle Nesbit et qui proteste se nommer Nixon (Premier amour rejouera cette valse des noms propres, à propos de Lulu-Anne, Molloy suivra avec Sophie-Lousse, enfin ce sera le tour de Malone meurt avec Saposcat-Macmann). Plus loin le texte tournera encore en dérision ce principe du nom propre en regard de l'un des chiens des Lynch :
(...) si le chien se prénommait Cis, ce n'était pas parce qu'il se trouvait parmi les vivants quelque personne se prénommant ainsi, non, mais tout bêtement parce qu'il fallait que le chien eût un prénom quelconque, dans son propre intérêt et dans celui des autres, pour le distinguer de tous les autres chiens, et que Cis était un prénom pas plus mauvais qu'un autre et même supérieur à beaucoup. (116)
Il y a surtout ce nom même de Hackett, qui évoque
celui de Beckett : "Hack" (plumitif en anglais), plus le diminutif
"ett" -- marque d'auto-dérision de la part de l'auteur ?
De même, le passage d'une femme enceinte va déclencher chez les Nixon une réminiscence
émue de l'un des accouchements de Tetty, "la nuit où Larry a vu le jour" (12)
-- Larry dont le premier vagissement, très beckettiennement, sera salué d'un juron bien
senti de la part de l'un des invités, dérangé au beau milieu d'un jenny
particulièrement difficile. Sur quoi l'on passe à la petite enfance de Monsieur Hackett.
Et c'est alors qu'apparaît Watt.
A propos de cette apparition, on note deux choses. D'abord, son allure est des plus ambiguës :
(...) une forme solitaire qu'éclairaient de moins en moins, à mesure qu'elles s'éloignaient, les lumières du véhicule, et qui bientôt se détacha à peine du mur sombre derrière elle. Tetty se demanda si c'était un homme ou une femme. Monsieur Hackett se demanda si ce n'était pas un colis, un tapis par exemple ou un rouleau de toile goudronnée enveloppé de papier brun et ficelé au milieu. (16-17)
Un peu plus loin, Tetty à nouveau : "Un tuyau d'égout, dit Madame Nixon. Où sont les bras ?" (18). Ce n'est pas simplement que Watt soit un "grotesque" -- après tout, les autres personnages n'en sont pas moins. Ce qui est ici suggéré, c'est la fondamentale incongruité de la forme humaine, donc son innommabilité. En outre la référence à des formes oblongues (rouleau, tuyau) n'est nullement un hasard : on y reviendra à propos de l'épisode du pot. Par ailleurs, cette ambiguïté physique du personnage sera reprise en deux autres occasions. Une première fois lorsque Watt, revenu à la gare proche de chez Monsieur Knott, apercevra son double sur la route :
Watt n'était pas en mesure de dire si cette forme était celle d'un homme, ou celle d'une femme, ou celle d'un prêtre, ou celle d'une nonne. (224)
Et là encore on peut noter l'évacuation de la
différenciation sexuelle. Une seconde fois un peu plus tard, au matin, lorsque,
copieusement aspergé d'ordure par Monsieur Gorman chef de gare et Monsieur Nolan
aiguilleur, il sera traité par ce dernier de "rigole de foutre à la manque"
(256) -- l'original étant, comme on pouvait s'y attendre, nettement moins grossier :
"long wet dream" (246).
Ensuite, on constate que Watt, à l'instar de Hackett, surgit d'emblée tout armé de son
nom (ce qui n'était pas le cas des Nixon). Et justement, le texte de façon explicite
établit un rapport entre les deux hommes, à travers une réflexion de Monsieur Nixon :
Ce qui est curieux, mon cher ami, et je ne vous le cache pas, c'est que chaque fois que je le vois, ou pense à lui, je pense à vous, et que chaque fois que je vous vois, ou pense à vous, je pense à lui. (19)
En d'autres termes, c'est la rencontre de Monsieur
Hackett par Monsieur Nixon qui aurait, mystérieusement, entraîné l'apparition de Watt.
On a relevé que bien sûr "Hackett" n'est pas sans similitude avec
"Beckett". Mais surtout, tout ceci suggère que le nom de Watt (qui, autre
similitude avec Hackett, est son seul état civil) recèle (et c'est en quelque sorte
l'exception qui chez Beckett confirme la règle) l'essence même du personnage : il est,
fondamentalement, pur questionnement. A remarquer enfin que la réflexion de
Monsieur Nixon pointe encore une fois vers un principe associatif (de juxtaposition, voire
de contamination) dont la nature exacte sera examinée un peu plus loin, à propos du
tableau accroché dans la chambre d'Erskine.
Ce phénomène de contamination, on en constate déjà les effets dès l'apparition du
protagoniste : à peine s'est-il montré que le trio se lance à son sujet dans un feu
croisé d'interrogations, dont n'émergent finalement que la perplexité et l'ignorance de
Monsieur Nixon -- double ironie : Monsieur Nixon déclare que Watt ne se prête pas aux
discours, et cependant qu'il le connaît pour ainsi dire depuis toujours. Un peu plus
tard, dans le train, Watt sera assailli par les confidences de l'intarissable Monsieur
Spiro (tout comme ultérieurement, dans la même situation, Mercier et Camier par celles
du sardonique Madden). Confidences qui à leur tour débouchent sur le questionnement,
gravissime cette fois, car de l'ordre du Sacré :
Un rat, ou tout autre petit animal, mange d'une hostie consacrée.
1. Ingère-t-il le Corps Réel, oui ou non ?
2. Si non, qu'est devenu celui-ci ?
3. Si oui, que faire de celui-là ? (30)
(Les rats sont justement les bêtes favorites de
Watt, qui avec Sam les nourrit durant son séjour à l'asile.)
Par-delà le ricanement sacrilège, le problème est loin d'être aussi faux, en fin de
compte, ou aussi inepte qu'il pourrait sembler de prime abord : car lui aussi relève du
principe associatif cher à Beckett, et dégagé par lui comme étant essentiel à la
nature du symbolique, et donc de la Culture. Cependant, dans l'immédiat, le
questionnement renvoie à un autre phénomène que, sur le modèle de la fameuse formule
lacanienne (que d'ailleurs Watt, on le verra, par avance récuse), on pourrait
nommer pulsion verbale : "C'est que ce soir il faut que je parle, avec un
co-voyageur." (29).
Watt pour sa part ressemble, en ce domaine, à son prédécesseur Murphy : c'est un taciturne -- mais pour des raisons différentes. C'est également un mauvais entendeur, pour les mêmes motifs :
Mais Watt n'entendait rien, à cause d'autres voix qui allaient lui chantant, criant, disant, murmurant, des choses incompréhensibles, à l'oreille. (30)
On reconnaîtra là, bien sûr, l'une des premières apparitions du thème "schizophrénique", qui connaîtra par la suite, au cours de la Trilogie, la fortune que l'on sait. Mais c'est que, comme le souligne à juste titre O. Bernal, l'oeuvre avec Watt se met explicitement sous le signe du langage. Cependant on notera qu'à ce point les "voix" ne sont pas encore intériorisées, ainsi qu'elles le seront à partir de Molloy : ici elles parlent du dehors, à l'oreille. En revanche elles ressurgiront telles quelles dans En attendant Godot :
ESTRAGON. -- Toutes les voix mortes. (...)
VLADIMIR. -- Elles parlent toutes en même temps.
ESTRAGON. -- Chacune à part soi. (...)
VLADIMIR. -- Plutôt elles chuchotent.
ESTRAGON. -- Elles murmurent.
VLADIMIR. -- Elles bruissent. (...)
ESTRAGON. -- Elles parlent de leur vie.
VLADIMIR. -- Il ne leur suffit pas d'avoir vécu.
ESTRAGON. -- Il faut qu'elles en parlent.
VLADIMIR. -- Il ne leur suffit pas d'être mortes.
ESTRAGON. -- Ce n'est pas assez. (87-88)
Watt évoque encore Murphy à un autre égard -- il manifeste le même clivage d'ordre cartésien, ainsi qu'en témoigne tout d'abord son sourire :
Watt avait observé des gens en train de sourire et croyait savoir comment il fallait s'y prendre. (...) Mais le sourire de Watt avait quelque chose d'incomplet, il lui manquait un petit quelque chose, et ceux qui le voyaient pour la première fois, et la plupart de ceux qui le voyaient le voyaient pour la première fois, avaient souvent des doutes sur la nature exacte de l'expression visée. Pour beaucoup il ne s'agissait que d'une simple succion des dents. (26)
(On peut en outre remarquer que ce passage introduit
ici un thème cher à Beckett, et déjà largement développé dans Murphy : à
savoir, celui du manque, sur lequel également on aura à revenir.)
Il y a également, encore plus significative, cette description fameuse de la démarche du
protagoniste :
La méthode dont usait Watt pour avancer droit vers l'est, par exemple, consistait à tourner le buste autant que possible vers le nord et en même temps à lancer la jambe droite autant que possible vers le sud, et puis à tourner le buste autant que possible vers le sud et en même temps à lancer la jambe gauche autant que possible vers le nord, et derechef à tourner le buste autant que possible vers le nord et à lancer la jambe droite autant que possible vers le sud, et puis à tourner le buste autant que possible vers le sud et à lancer la jambe gauche autant que possible vers le nord, et ainsi de suite, inlassablement, sans halte ni trève (sic), jusqu'à ce qu'il arrivât à destination et pût s'asseoir. Ainsi, debout tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, il progressait, tardigrade effréné, en ligne droite. (32)
Outre qu'il est, visiblement, parent avec l'expulsé
et Vladimir (qui lui aussi marche à pas raides), Watt de toute évidence est, quant au
corps, l'un des grands articulés cartésiens. C'est-à-dire, vu par Beckett, une espèce
de robot paresseux et déglingué. Mais par ailleurs on pourrait qualifier cette démarche
de "totalisante", car elle couvre trois des quatre points cardinaux (manque,
donc, là encore). Enfin, on notera que la direction ici prise en exemple est celle de
l'est, autrement dit du levant. Orientation favorite des créatures beckettiennes, puisque
c'est aussi celle de l'expulsé : "Je pris la direction du levant, au jugé, pour
être éclairé au plus tôt ." (37), ainsi que des rampants de Comment c'est. Or,
est-ce pure coïncidence, l'écriture dans la culture occidentale va de gauche à droite,
autrement dit d'ouest en est, là où se lève la lumière du monde et du sens...
Quant à l'esprit, on l'a déjà signalé, il est pur questionnement cartésien lui aussi
-- et par ailleurs, le protagoniste n'est-il pas supposé avoir "fait l'université
bien entendu" (24) ? Autre trait peut-être également révélateur (car dans ce
domaine après tout Descartes, en bon champion du judéo-christianisme, était loin de
montrer le même respect religieux que les Grecs), Watt (ce qui là encore le rapproche de
Murphy) ne prise guère le monde naturel :
Car s'il était deux choses faites pour déplaire à Watt, l'une était bien la lune et l'autre était bien le soleil. (35)
Et s'il y avait deux choses faites pour dégoûter Watt, l'une était bien la terre, et l'autre était bien le ciel. (37-38)
Cela dit, préalablement à son séjour chez Monsieur Knott, Watt est encore un cartésien qui s'ignore -- un cartésien en puissance en quelque sorte : et c'est précisément ledit séjour qui va, si l'on peut dire, lui ouvrir les yeux sur le monde. Les lui dessiller même. Jusqu'à la folie ? Rien n'est moins sûr, on le verra. En tout cas jusqu'à radicalement récuser le père du Cogito. Et déjà l'affirmation de l'agent à Monsieur Hackett, selon laquelle "Dieu est un témoin inassermentable." (8), est une pierre dans le jardin des "notions premières" de Descartes.
A vrai dire, l'arrivée chez Monsieur Knott constitue également le point de départ d'une errance d'ordre philosophique. Ainsi le premier incident (des deux portes, de devant et de derrière, d'abord fermées toutes deux, puis la porte de derrière se trouvant inexplicablement ouverte) ironiquement renvoie aux Grecs sus-mentionnés -- voire à Nietzsche. En effet, à ce premier mystère Watt conçoit deux explications possibles : soit la porte de derrière "n'était pas fermée à clef, mais ouverte." (36), soit ladite porte, lors de sa première et vaine tentative,
était fermée à clef en effet, mais avait été par la suite ouverte, de l'inté-rieur, ou de l'extérieur, par quelqu'un, pendant que Watt s'escrimait à faire la navette, allant de la porte de derrière à la porte de devant, et de la porte de devant à la porte de derrière. (36)
Or, en choisissant la seconde explication -- et ce,
non pour des raisons de probabilité ou de vraisemblance, ou de logique, mais "comme
étant la plus belle" (36), pour des motifs d'ordre esthétique autrement dit --, le
protagoniste redécouvre (ou réinvente) en quelque sorte le bon vieux deus ex machina
du théâtre antique.
Encore pourrait-on interpréter cette étrange entrée dans les lieux comme une métaphore
de la naissance, surtout si l'on considère la description qu'en fait Micks, le successeur
d'Arthur : "A un moment donné j'étais dehors, le moment d'après dedans."
(224) -- de la naissance au monde, ou aussi bien au symbolique (à la réalité humaine
constituée par ce dernier), là encore selon un tourniquet dehors / dedans. Thème qui
sera repris et développé dans Molloy.
Ce premier incident marque également une entrée dans le principe même de toute fiction,
fiction à laquelle, on le sait, Watt aura plus d'une fois recours dans son obsession (ou
sa hantise) d'expliquer vaille que vaille un "réel" qui sans cesse lui échappe
:
Car si quelqu'un avait ouvert la porte, de l'intérieur, ou de l'extérieur, Watt n'aurait-il pas vu une lumière, ou entendu un bruit ? Ou la porte avait-elle été ouverte, de l'intérieur, dans l'obscurité, par quelque familier des lieux, chaussé de pantoufles, ou en chaussettes, ou nu-pieds ? Ou, de l'extérieur, par quelqu'un au jeu de jambes si sûr que ses pas ne faisaient pas de bruit ? Ou y avait-il eu bruit, y avait-il eu lumière, sans que Watt entendît l'un, sans qu'il vît l'autre ? (37)
C'est toute la vaine et pathétique quête de Watt qui se trouve ici d'emblée résumée. Car toute cette avalanche de belles hypothèses finalement débouche sur un abrupt contrepoint -- et on ne manquera pas de relever l'ironique "Ainsi" qui l'introduit :
Ainsi Watt ne sut jamais comment il était entré dans la maison de Monsieur Knott. (37)
En d'autres termes, l'univers de Monsieur Knott a
pour principale caractéristique d'impitoyablement révéler un divorce fondamental entre
les mots et les choses (les faits) -- d'enseigner, si l'on préfère, l'arbitraire du
signe, en tout cas tel que le conçoit Benveniste (on en reparlera à propos de Watt et
son pot).
Cependant le texte va ici encore plus loin, posant du même coup l'arbitraire fondamental
de toute fiction :
Et si la porte de derrière ne s'était jamais ouverte, mais était restée fermée, alors qui sait Watt ne serait jamais entré dans la maison de Monsieur Knott, mais aurait fait demi-tour et regagné la gare, et pris le premier train pour la ville. (37)
En d'autres termes, sans l'ouverture providentielle
de la porte, pas de séjour chez Monsieur Knott -- donc pas davantage, on est en droit de
le supposer, de séjour à l'asile, ni de rencontre avec Sam -- donc pas de confidences à
ce dernier ni de récit par Sam -- et donc, en fin de compte, pas de roman : petites
causes grands effets. Après tout déjà Musset déclarait qu'une porte doit être ouverte
ou fermée...
Ceci bien entendu au niveau des conventions de la représentation (la fameuse
"vraisemblance" chère à la littérature -- qui n'est rien d'autre, à tout
prendre, que la bonne vieille mimésis aristotélicienne). Pour qu'il y ait du
texte, il faut donc qu'une porte s'ouvre (la maison de Monsieur Knott ne saurait être le
château de Kafka), et qu'en importe dès lors la raison apparente (principe qui sera
repris, plus radicalement, au début de Mercier et Camier) ? Ou, à défaut d'une
porte, une fenêtre : "A moins qu'il ne fût entré par une fenêtre." (37) --
ce en quoi le narrateur redouble de désinvolture, offrant une solution de rechange (une
fenêtre de secours, si l'on peut dire) tout aussi peu crédible que cette porte
miraculeusement soudain ouverte : et du même coup il réaffirme à la fois l'impératif
d'un moyen d'entrée dans la maison Knott, et l'arbitraire de ce moyen. De cette
arbitraire désinvolture, on rencontrera encore d'autres exemples par la suite.
2. Logos : doute, questionnement, discours
L'arrivée de Watt dans la maison signifie automatiquement (on ne tardera pas à l'apprendre) le départ du plus ancien serviteur de Monsieur Knott, selon une hiérarchie et un ballet bien réglés -- ce thème du clou qui chasse l'autre, si l'on peut dire, reparaîtra dans Acte sans paroles II. De ce fait, la venue du nouveau déjà contient en germe son propre départ :
(...) car la venue est dans l'ombre du départ et le départ est dans l'ombre de la venue, voilà l'ennui. (58)
Allégorie, là encore, de la naissance et de la mort, et des générations qui se succèdent ? En tout cas, cette remarque d'une part évoque l'interpénétration des contraires établie dans Murphy, et par ailleurs déjà annonce cette notation de Molloy :
Oui, c'est un monde fini, malgré les apparences, c'est sa fin qui le suscita, c'est en finissant qu'il commença, est-ce assez clair ? (52)
(Description d'une finitude qui pourrait tout aussi
bien s'appliquer à l'oeuvre beckettienne elle-même, avec tout son système de reprises
et d'échos, ses séries de variations à partir d'un même thème).
Mais elle implique également une espèce de rituel (qui comme chacun sait est par essence
répétition), de passation des pouvoirs de l'ancien au nouvel arrivant : c'est là
l'objet du "bref exposé" (39), véritable discours-fleuve de 26 pages d'Arsene
(décidément aussi intarissable que Monsieur Spiro précédemment) -- rituel que
d'ailleurs pour sa part Watt à son départ ne respectera pas, conservant ses confidences
pour Sam -- mais aussi bien signalant ainsi son indifférence grandissante au monde
extérieur et à ses contingences.
Ce discours d'Arsene révèle plusieurs choses. Et d'abord que le séjour chez Monsieur
Knott a un effet assez particulier, à propos duquel l'expérience de Watt fournira
d'autres éclaircissements, sur certains de ses serviteurs (sinon sur tous). Serviteurs
dont l'interminable kyrielle, qui se perd dans la nuit des temps, se répartit en deux
types physiques précis, d'une part les
grands et ossus, miteux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au gros nez rouge, (59)
et par ailleurs les
petits et gras, miteux et piteux, graisseux et bancals, au gros petit ventre pointant en avant et au gros petit cul pointant en arrière à l'avenant. (59)
-- portraits où l'on peut déjà reconnaître les
prototypes de Mercier et Camier et même, qui sait, ceux de Vladimir et Estragon.
Ensuite, on apprend qu'Arsene lui-même a connu une expérience à la fois semblable et
différente par rapport à celle que va traverser Watt. C'est qu'Arsene, à l'inverse de
ce dernier, est fort porté sur la nature :
L'aube ! Le soleil ! La lumière ! Ha ! Les lents jours d'azur pour sa tête, ses flancs, et les petits sentiers pour ses pieds, toute cette clarté à tâter et à prendre. (39)
Ce qui d'ailleurs l'amènera à évoquer "cette pauvre vieille pouilleuse de vieille terre" (47) et, dans la foulée, la longue lignée de ses ascendants et ascendantes, en un vertige qui n'est pas sans annoncer la fameuse litanie des "bêtes nées en cage de bêtes nées en cage", etc., de L'innommable. Du même coup, c'est dans la cour de Monsieur Knott, où apparemment il lézardait, que le surprend l'imperceptible et formidable séisme qui a bouleversé son existence :
Le soleil sur le mur, puisqu'il est question du soleil sur le mur, subit en même temps une transformation foudroyante et j'ose dire radicale. C'était toujours le même soleil, le même mur, ou si peu vieillis qu'on peut sans danger négliger la différence, mais si changés que je me sentis transporté, en un tournemain, dans une tout autre cour, et dans une toute autre saison, dans un pays inconnu. (43-44)
De même, c'est à une métaphore d'ordre naturel qu'il recourt pour décrire tout d'abord le processus exact de cette "transformation" :
Quelque chose glissa. (...) Il y a une grande alpe de sable, haute d'une centaine de mètres, entre les pins et l'océan, et là dans la chaude nuit sans lune, quand personne ne voit, personne n'écoute, par infimes paquets de deux ou trois millions les grains glissent, tous ensemble, un petit glissement de deux ou trois millimètres, peut-être, puis s'arrêtent, tous ensemble, pas un en moins, et c'est tout, c'est tout pour cette nuit, et peut-être pour toujours c'est tout (...). (43)
Un peu plus loin, il s'expliquera plus avant sur la nature de ce changement :
Ce qui était changé, si je suis bien renseigné, était le sentiment qu'un changement avait eu lieu autre qu'un simple changement de degré. Ce qui avait changé était l'existence hors échelle. (...) La chose de toujours là de nouveau où elle n'avait cessé d'être. (44)
Que signifie au juste "l'existence hors
échelle" ? Et d'abord, quelle "échelle" ? Et qu'est-ce que "la chose
de toujours" ? L'expérience ultérieure de Watt fournira les réponses : l'échelle
est évidemment celle du langage fondateur et organisateur de la réalité humaine, la
chose de toujours le chaos d'avant le Verbe johannique / Logos grec, cet indifférencié
(ce rien) cher à Murphy (et surtout à Beckett), hors du prisme du symbolique et de la
Culture. Malone meurt y reviendra, de manière encore plus explicite : "Les
formes sont variées où l'immuable se soulage d'être sans forme." (38).
Arsene pour sa part -- et c'est en ceci que son expérience chez Knott est non pas
semblable à, mais complémentaire de, celle de Watt -- a, selon le mot d'O. Bernal,
effectivement connu une brève chute hors du langage, autant dire de l'humain (l'homme,
selon Protagoras, étant la mesure de toute chose) : bref, Arsene un instant s'est trouvé
dans un univers où il n'avait plus de place (il n'était plus situé par rapport
à l'étant qui l'entoure -- il n'en était plus le centre) Ce qui, on le verra,
n'est pas, et même si l'effet est le même, à proprement parler le cas du protagoniste.
Et d'ailleurs Arsene lui-même ne manque pas de le souligner :
Car ne vous faites pas d'illusions, loin de moi la suggestion que ce qui m'est arrivé à moi, ce qui m'arrive à moi, doive forcément vous arriver à vous, ou que ce qui vous arrive à vous, ce qui vous arrivera à vous, me soit forcément arrivé à moi (...). (45)
De même qu'il conclut avec force à la futilité ultime de tout séjour chez Monsieur Knott (de toute vie ici-bas ?), de toute quête, et finalement (ce qui sera également le postulat d'Acte sans paroles I I) de toute existence, et de toute valeur :
Et si je pouvais recommencer cent fois, sachant chaque fois un peu plus que la fois d'avant, le résultat serait toujours le même, et la centième vie comme la première, et les cent vies comme une seule. Une chiasse. (48)
Stérilité fondamentale, et inutilité de la répétition -- sinon de l'unique : nihilisme plus absolu encore que celui de Murphy, et au passage radicale négation de l'espoir kantien, qui débouche sur "le risus purus" (49 -- ironique écho de l' "actus purus" de Saint Thomas ?), rire ultime car cruelle négation du rire, sorte de transcendance à rebours,
(...) le rire qui rit du rire, hommage ébahi à la plaisanterie suprême, bref le rire qui rit -- silence s'il vous plaît -- de ce qui est malheureux. (49)
Et immédiatement on pense ici à cette réplique future de Nell dans Fin de partie, où elle affirme l'irrésistible drôlerie du malheur : "Rien n'est plus drôle que le malheur, je te l'accorde." (33). "Pessimisme" beckettien, donc, à propos duquel on pourrait à la limite récuser l'oeuvre entière -- puisque toute entreprise est fondamentalement vaine, à quoi bon écrire ? Il doit bien, malgré tout, rôder quelque part un désir de transcendance...
Watt, en bon néophyte, commence donc son séjour au rez-de-chaussée. Et, de même que Murphy croyait à l'épaisseur de la conscience, Watt est convaincu de la profondeur et de la solidité des phénomènes du "réel". Ainsi à propos de l'emploi des immondices de Monsieur Knott comme engrais pour le jardin :
Mais Watt n'était pas assez bête pour y voir la vraie raison pour laquelle les immondices de Monsieur Knott n'étaient pas vidées ni vu ni connu au premier étage comme si facilement elles l'auraient pu être. C'était là seulement la raison proposée à l'entendement. (68)
Ainsi de l'isolement de Monsieur Knott : "Mais
Watt n'était pas assez bête pour en tirer la moindre conclusion." (69). Satire bien
évidemment des herméneutiques et sémiotiques de tout poil : pour Watt, digne homo
occidentalus, les choses ne sauraient être ce qu'elles semblent, il y a forcément
une vérité secrète derrière les trompeuses apparences. C'est alors qu'a lieu ce
premier incident fort incongru, la visite des Gall père et fils, qui va faire basculer
les certitudes du protagoniste.
D'emblée ce couple banal devient objet de doute, donc de questionnement, et donc de
discours : le père est-il vraiment aveugle (rien sur son visage ou dans son maintien ne
trahit son infirmité), ou seulement boiteux ou fatigué ? Sont-ils véritablement père
et fils (entre eux aucun air de famille), ou bien seulement beau-père et beau-fils ? Le
texte ici suggère plusieurs choses.
D'abord que les signes du réel sont, sinon muets, à tout le moins ambigus : et c'est
précisément, formidable ironie, le discours dont on les affuble qui a pour effet d'y
porter la confusion. Car, comme dirait Sartre, les choses, simplement, sont.
Inversement, ce hiatus entre les choses et les mots ne manque pas de jeter un doute sur
l'exactitude ou la vérité de ces derniers. Comme notera plus tard Molloy :
Je veux dire qu'à la réflexion, à la longue plutôt, mes excès de parole s'avéraient pauvretés et inversement. (44)
De sorte que le discours immanquablement engendre du discours, par incertitude, manque de précision ou de vérité : minés par le doute (cette pierre angulaire cartésienne), les mots ont encore pour fonction de combler ce manque de certitude (de précision, de vérité), ils sont en quelque sorte supposés fournir ce supplément d'origine derridien dont ils créent, par essence, inévitablement, le besoin. Paradoxe et misère du Logos, phénomène qui chez Beckett n'est pas sans évoquer l'Héautontimorouménos baudelairien, à la fois plaie et couteau : "Ainsi raisonnait Watt" (70) -- car bien entendu le raisonnement (autre arme cartésiennne par excellence) relève du questionnement, autrement dit de l'incertitude et du doute.
Les "addenda" à la fin du livre se
terminent sur cette injonction péremptoire : "honni soit qui symboles y voit"
(268) -- nettement plus péremptoire d'ailleurs que l'original anglais : "no symbols
where none intended" (255), cette dernière phrase pouvant s'entendre comme simple
mise en garde contre un repérage abusif d'éléments symboliques dans le texte, alors que
la traduction prétend carrément nier la présence de toute dimension symbolique dans le
roman. Il n'empêche que l'anecdote des Gall dans la salle de musique (univers culturel,
donc), où c'est Gall le fils et non Gall le père qui officie, invite (par-delà les
inévitables raisonnements de Watt, qui pour sa part y voit une initiation tardive du fils
par le père aux arcanes du métier d'accordeur de pianos -- interprétation qui, soyons
juste, en vaut bien une autre) irrésistiblement le lecteur à une interpétation de
l'ordre des symboles.
Par exemple, Gall père peut être vu comme représentant Dieu le Père, Gall fils le
Christ, et le piano le Verbe, autrement dit la Création -- le tout, en cette fin de
siècle, de millénaire et d'ère dite chrétienne, en bien piteux état :
Le piano est foutu, dit le fils, à mon avis.
L'accordeur aussi, dit le père.
Le pianiste aussi, dit le fils. (72)
Le pianiste, dans une telle perspective, renverrait
alors à l'Homme (le second tableau qui devait se trouver dans la chambre d'Erskine et a
été finalement relégué dans les "addenda" montre le père de Monsieur Knott
assis au piano et plaquant un accord de do -- do la dominante de la gamme, et par ailleurs
première syllabe de "dominus", le maître). Ou bien, selon une théorie
psychanalytique : le père serait le "vrai moi", le fils le "faux moi"
(on pense au couple Hamm-Clov de Fin de partie, qui a été ainsi perçu par
certains critiques), le piano le discours -- ou, pourquoi pas, le signifiant lacanien. Ou
encore, dans une optique marxiste : le père-patron, le fils-prolétariat, le
piano-monde-du-travail. Ou même, selon une vision existentialiste : père-logos,
fils-praxis, piano-monde-à-transformer.
Cela dit, pareilles herméneutiques se trouvent explicitement mises à charge du lecteur
(du coup plus wattien que Watt, si l'on peut dire) : le texte quant à lui ne décrit
qu'une banale scène accompagnée d'un prosaïque dialogue, et ne prend acte que des
naïfs raisonnements du protagoniste. En d'autres termes, en invoquant ici une dimension
symbolique le lecteur aboutit à se piéger lui-même : il manifeste ainsi une sorte de
"pulsion herméneutique" qui proclame une croyance toute wattienne en une
épaisseur des choses, en une profondeur du discours -- le texte pour sa part fonctionne
alors comme simple miroir, autrement dit comme pure surface renvoyant le lecteur à ses
propres codes : sorte d'auberge espagnole, si l'on préfère.
Et pourtant ce banal épisode est signalé par le narrateur comme étant "peut-être
l'incident le plus marquant des débuts de Watt chez Monsieur Knott." (72). Parce que
c'est "le premier d'une série, pour ne pas dire l'original." (76) -- y
aurait-il dans cette restriction une discrète allusion à l'idéalisme platonicien ?
C'est fort possible, car on rencontrera à nouveau ce dernier dans des conditions
nettement plus explicites. Par ailleurs, Heath Lees, dans un remarquable article1, montre
que toute la scène (avec en particulier le ravanastron sur le mur et le buste de
Buxtehude sur le piano -- symboles de deux moments décisifs de l'histoire de la musique)
vise à suggérer un défaut fondamental d'harmonie dans la musique elle-même, défaut
corrigé uniquement par l'industrie humaine : en d'autres termes, l'harmonie n'existe pas
dans la Nature, elle ne peut qu'être le produit (artificiel donc) de la Culture. De sorte
que le drame de Watt se révélerait inévitable.
Mais surtout marquant parce que c'est lui qui inaugure pour Watt le début de
l'effilochage du monde (ou plus précisément de sa conception du monde) : en effet il ne
tarde pas, dans l'esprit du protagoniste,
à se faire un contenu purement plastique et à perdre peu à peu, dans le subtil processus de ses lumières, ses rumeurs, ses accents et ses rythmes, toute signification jusqu'à la plus littérale. (73)
On pourrait voir dans ce passage une parfaite
illustration de la conception jamesienne (il sagit pour une fois de William, non de
Henry -- ce même William déjà rencontré dans Murphy) de la "réalité
ultime" comme pure expérience du flux immédiat de la vie, à partir de laquelle
sélaboreront subséquemment les structurations et catégorisations de la pensée.
Le monde, en tant que phénomène purement physique, ne relève d'aucune signification :
tout juste est-il, en tant que flux incessant de particules, une sorte de vaste
son-et-lumière. Ou, si l'on veut aller un pas plus loin (mais dès lors nous sommes
déjà dans le symbolique -- dont il est vrai que de toute manière nous ne pouvons jamais
véritablement sortir, ce dont l'innommable, de façon plus aiguë, fera à son tour
l'expérience) : dans sa fondamentale chosité (le texte quant à lui parlera de
"réité") toute de dehors, il est, purement et simplement. Or c'est
précisément cette absence de la signification que ne saurait supporter Watt le
bien-nommé, herméneute compulsif :
Cette fragilité de la signification immédiate ne lui valait rien, à Watt, car elle l'obligeait à en chercher une autre, une signification quelconque à ce qui s'était passé, à partir d'une suite d'images.
La plus mince, la moins plausible, aurait contenté Watt, qui n'avait pas vu un symbole, ni opéré une interprétation, depuis l'âge de quatorze ou quinze ans (...). (73)
En d'autres termes ce n'est nullement la vérité qui intéresse Watt, le texte y insiste lourdement :
Il se moquait, rendons-lui cette justice, de ce qui s'était passé. Mais il ressentait le besoin de penser qu'il s'était passé ceci ou cela (...). (74)
Et, un peu plus loin (passage qui, par-delà son évidente ironie, précisément suggère que l'on ne saurait quitter le symbolique) :
Mais quelle était cette quête d'une signification, dans cette indifférence envers la signification ? Et que signifiait-elle ? (75)
Il semble qu'à ce point on rencontre la fameuse "pulsion épistémologique" lacanienne. Cependant, selon Beckett, il s'agit avant tout d'un refus, chez l'homme, de l'horreur, de l'intolérable du rien :
Oui, Watt ne pouvait accepter, comme sans doute Erskine ne pouvait accepter, comme sans doute Arsene et Walter et Vincent et les autres n'avaient pu accepter, qu'il se fût passé rien avec toute la clarté et la solidité du réel, comme on dit (...). (77)
De même que la nature a horreur -- comme on dit --
du vide, ainsi l'homme, d'après Beckett, du rien. D'où ce recours au "soulas
sémantique" (83) -- appel en fait non pas à la signification, mais à de
la signification, "oreiller de vieux mots, pour sa tête." (120).
"(R)éflexe d'auto-défense" (79) qui n'est d'ailleurs pas sans évoquer la
magie, dont on sait qu'elle sera la dernière "science" à occuper les
"ruines" de Molloy : "Car expliquer, pour Watt, avait toujours été
exorciser." (78). Bref, la "pulsion épistémologique" lacanienne semble
aussi bien relever, selon Beckett, de l'hystérie d'angoisse de la terminologie
freudienne.
Barthes pour sa part parle de "combattre la terreur des signes incertains2", et
il a encore cette formule qui semble toute faite pour Watt :
Au niveau du message littéral, la parole répond, d'une façon plus ou moins directe, plus ou moins partielle, à la question : qu'est-ce que c'est 3 ?
Exorciser ce Mal absolu du rien : d'où la signification comme source de la Valeur -- ainsi le discours est-il partie du Bien, qui fonde avec le Vrai et le Beau l'ontologie aristotélicienne. De même, Lautréamont note : "Ainsi donc, c'est toujours le bien qu'on chante, en somme (...)4." Quant à Pozzo, il remarquera d'un ton désabusé :
Ne disons donc pas de mal de notre époque, elle n'est pas plus malheureuse que les précédentes. (Silence.) N'en disons pas de bien non plus. (Silence.) N'en parlons pas. (46-47)
Réflexion qui suggère qu'il est imposible de parler
sans embrasser la Valeur : ainsi le langage est-il, fondamentalement, perçu ici comme idéologique.
Par ailleurs, cela signifie que c'est l'homme qui toujours-déjà invente le réel, tout
comme le Verbe johannique, ou le Logos des Grecs, est supposé avoir "créé" le
monde. Et l'ironie est pour le moins ambiguë dans cette remarque du narrateur :
"C'est à se demander quelquefois où Watt se croyait. Dans un centre culturel
?" (77). Car, en tant qu'il vit dans la sphère du symbolique, et que le monde pour
lui ne saurait être que réalité humaine (et jusqu'à l'expression du rien qui ne peut
passer que par le langage, autrement dit se trouve encore et toujours du côté du
symbolique : ce sera tout le problème de l'innommable), Watt d'une certaine manière se
trouve bel et bien enfermé dans une espèce de "centre culturel", qui n'est en
fin de compte rien d'autre que la Culture elle-même. Dans le fond, Watt illustre
parfaitement cette autre notation de Barthes : "l'homme aime les signes et il les
aime clairs5."
Ce que vient d'ailleurs souligner la suite du texte :
Car le seul moyen de parler de rien est d'en parler comme de quelque chose, comme le seul moyen de parler de Dieu est d'en parler comme d'un homme, ce qu'il fut bien sûr, en un sens, pendant un bout de temps, et comme le seul moyen de parler de l'homme, même nos anthropologues l'ont compris, et d'en parler comme d'un termite. (78)
Nécessité, autrement dit, dans chaque cas, d'une
objectivation, de l'ineffable du rien en quelque chose, de Dieu en homme et de l'homme en
vermine (ce qu'il est dans le fond), cet homme qui selon Protagoras et les sophistes est
la mesure de toute chose -- sauf bien évidemment de lui-même. Objectivation qui relève
également d'une dégradation : pour Beckett (mais c'est également plus ou moins le point
de vue de Hegel) le langage inévitablement aliène son objet, jusqu'à l'abaisser ou le
trahir : c'est ainsi que Descartes, dans le discours généré par son Cogito,
éprouvera le besoin de glisser un "malin génie" qui porterait le blâme de
cette trahison par les mots. Nous y reviendrons.
Cependant, de cette aliénation ou trahison, il peut arriver que les choses se vengent :
Car Watt se trouvait maintenant entouré de choses qui, si elles consentaient à être nommées, ne le faisaient pour ainsi dire qu'à leur corps défendant. Et l'état où Watt se trouvait résistait à toute formulation comme nul état ne l'avait jamais fait, de tous ceux où Watt s'était jamais trouvé, et Watt s'était trouvé dans un grand nombre d'états, dans sa vie. (81)
On notera au passage la similitude entre l'innommabilité progressive du monde extérieur et celle qui affecte Watt lui-même, parallèle sur lequel on reviendra dans un instant. Car c'est précisément là la seconde expérience cruciale du protagoniste qui est rapportée -- le fameux épisode du pot.
3. Les mots et les choses : pot-potité, homme-humanité / le signifiant déchu
Ce passage est d'une telle importance dans le roman (ainsi que pour la suite de l'oeuvre) qu'il justifie d'une analyse détaillée pratiquement phrase par phrase :
A la vue d'un pot, par exemple, ou en pensant à un pot, d'un des pots de Monsieur Knott, à un des pots de Monsieur Knott, c'était en vain que Watt disait, Pot, pot. (81)
Watt, on l'a précédemment noté, est, à l'inverse
d'Arsene, porté sur l'univers culturel : il est logique dès lors qu'il se trouve pour sa
part confronté à un ustensile. On remarque également que le pot ici n'est pas
simplement objet, mais aussi bien image mentale de l'objet : le pot fonctionne donc comme
référent saussurien face au signe /pot/.
Par ailleurs l'attitude de Watt, ses injonctions répétées face à l'ustensile
"récalcitrant", ne sont pas, à nouveau, sans évoquer la magie -- ou encore la
philosophie : le protagoniste ici rappelle le législateur platonicien vérifiant le
bien-fondé du nom face à l'objet auquel il se voit attribué. Sauf évidemment que dans
le cas de Watt ce contrôle est un échec. Ou plus exactement un presque échec,
dans un premier temps :
Oh peut-être pas tout à fait en vain, mais presque. Car ce n'était pas un pot, plus il le voyait, plus il y pensait, plus il était sûr que ce n'était pas un pot, mais alors pas du tout. Ca ressemblait à un pot, c'était presque un pot, mais ce n'était pas un pot à en pouvoir dire, Pot, pot et en être réconforté. (81)
On notera tout d'abord la progression du
"presque" (l'un des mots-clefs de Watt, comme on le verra plus loin) au
"pas du tout" : la dégradation du rapport entre le mot et la chose est un
processsus, tributaire de la pensée, donc du temps ("plus il y pensait, plus il
était sûr") -- derechef on retrouve le thème de l'altération (ou aliénation), de
l'usure en un mot. Mais également ici du fameux doute cartésien, plus ou moins assimilé
à la précédente. Or cette usure est aussi fonction de la répétition : l'alignement
quasi hypnotique de cette série de "pot" fait que le lecteur à son tour en
vient à être aveuglé par le vocable lui-même, à l'exclusion pour ainsi dire de tout
rapport à un signifié ou un référent.
Du même coup, il semble qu'à ce point on en arrive à ceci, que le vocable /pot/ est
pour ainsi dire à son tour réifié, de sorte que l'on finit par assister, très
littéralement, à une confrontation entre deux "choses". Mais de ce fait, ce
signe dont il était précédemment question se trouve fendu en deux, ou si l'on préfère
progressivement vidé de tout sens, et réduit à son aspect "objectif" (à sa
dimension tangible, "physique"), c'est-à-dire phonique pour Watt, graphique
pour le lecteur -- autrement dit, à son signifiant. Mais dès lors, où donc est passé
le signifié ? Le texte reste étrangement muet là-dessus.
Il avait beau à la perfection répondre à toutes les fins, et remplir tous les offices, d'un pot, ce n'était pas un pot. Et c'est précisément cette infime déviation de la nature du vrai pot qui torturait Watt à ce point. (81)
On note déjà que la différence est à la fois
minime ("infime déviation") et absolue ("pas un pot") : c'est qu'il
est ici question d'essence, autrement dit de tout ou rien. Egalement : rejet de
l'ustensilité au nom de cette essence : Watt ici se révèle non-utilitariste, mais
derechef platonicien (mais qu'est-ce pour lui qu'un "vrai" pot ? Là encore, on
ne nous le dit pas). Et cependant Arsene avait explicitement situé le petit monde de
Monsieur Knott sous le signe du travail, et même de la praxis grecque : "Oh
pas dans l'oisiveté, car il y a à faire. (...) des tâches précises d'une indiscutable
utilité." (41). A ce sujet, on peut également évoquer l'infatigable et
frénétique agitation d'Erskine. Tout de même : qu'est-ce au juste qu'un "vrai
pot", sinon la description, précisément, de son ustensilité ? Mais dès lors, on
se retrouve devant une nouvelle impasse : les mots, dès qu'on les interroge, ne renvoient
qu'à d'autres mots. Tautologie fondamentale du langage, d'ailleurs dénoncée dans
l'essai de 1945 Le monde et le pantalon (dont nous reparlerons dans la
prochaine section). Tout de même encore -- bien qu'après avoir chassé le signifié par
la porte il le laisse à présent discrètement rentrer par la fenêtre, Watt (ou plutôt
l'auteur) à ce qu'il semble demeure résolument non-saussurien. De sorte que tout
l'argument a l'air de tourner à vide -- mais peut-être convient-il d'en accuser
l'idéalisme platonicien.
Egalement, on constate que le discours dans ce passage procède par va-et-vient : on passe
du "presque" au "pas du tout", pour revenir au "presque"
puis retourner à la radicalité d'une négation ("ce n'était pas"), pour
aboutir à une "infime déviation" (autre instance donc du "presque").
Mais peut-être s'agit-il de rendre la profonde perplexité, voire angoisse, de Watt, et
qu'explique la suite du texte :
Car si l'approximation avait été moins étroite, alors Watt aurait été moins angoissé. Car alors il n'aurait pas dit, C'est un pot, et ce n'est pas un pot, non, mais il aurait dit, C'est une chose dont j'ignore le nom. Et Watt préférait tout compte fait avoir affaire à des choses dont il ignorait le nom, quoiqu'il en souffrît aussi, qu'à des choses dont le nom connu, le nom reçu, n'était plus le nom, pour lui. (81-82)
On revient ici à la notion de "presque",
et donc à celle de manque : or, comme le suggérait déjà le discours d'Arsene, le
manque n'entraîne pas une déperdition de quantité mais de qualité -- il est
affaire non de degré, mais d'essence. C'est-à-dire, tout bonnement, d'être : le pot
soudain manque de "potité", tout en demeurant encore du côté de cette
dernière. Et c'est précisément là la source de l'angoisse de Watt : le pot est miné,
si l'on peut dire, par du non-pot, sa potité rongée par le néant d'une négativité
("C'est un pot, ce n'est pas un pot") -- et bien évidemment, de ce qui vaut (ou
plus exactement ne vaut pas) pour le pot, ainsi en va-t-il de toute la réalité humaine
du protagoniste chez Monsieur Knott.
En revanche, l'ignorance par comparaison serait rassurante, dans la mesure où elle est
non pas carence d'être, mais plus simplement d'avoir (celui de la connaissance, de la
maîtrise d'une langue), et donc ne menace pas, en théorie, l'essence et l'intégrité
des choses (du monde, de la réalité humaine). Et même, le constat d'ignorance est
lui-même promesse de savoir, donc de sécurité :
Car il pouvait toujours espérer, d'une chose dont il n'avait jamais su le nom, pouvoir l'apprendre, un jour, et ainsi s'apaiser. (82)
Pour Watt l'être des choses passe par leur nom, donc par les mots. Ou, si l'on préfère, l'essence des choses selon lui n'est rien d'autre que la vérité des mots qui servent à les nommer -- le monde pour lui n'est rien d'autre que l'authenticité (qui serait surtout transparence absolue) des mots qui le disent (en quoi d'ailleurs il rejoint une fois de plus Platon). Or cette vérité, cette authenticité pour Watt se définissent par l'usage, la tradition, la tribu (affaire d'historicité, donc de temps, là encore : mais ce qu'il fait, le temps aussi peut le défaire). Déjà le passage précédent mentionnait "le nom connu, le nom reçu". Ces deux notions, la suite les associe ouvertement au "vrai nom" -- la vérité (le Vrai), autrement dit, comme consensus :
Mais s'agissant d'une chose dont le vrai nom avait cessé, soudain, ou peu à peu, d'être le vrai nom pour lui, un tel espoir lui était interdit. (82)
On assiste donc, dans tout ce passage, à une
progression quasi brunéique, dans laquelle l'infiniment petit rejoint l'infiniment grand
: l' "infime déviation", l' "indéfinissable quelque chose" (83) qui
sournoisement rongent l'intégrité de la potité du pot (mais celle-ci à ce point
renvoie-t-elle au signifié ou au référent ? La chose est loin d'être claire)
débouchent bientôt sur la radicalité d'un "pseudo-pot" qui finit à son tour
par opposer à la perplexité de Watt l'absolu d'une "innommable réité" (83)6.
En d'autres termes, cette progression aboutit à un irrévocable divorce entre les mots et
les choses : lorsque Watt, par besoin de "soulas sémantique", se met à
"essayer des noms aux choses, et à lui-même, un peu comme une élégante des
bibis" (83), son entreprise s'avère aussi futile que celle de l'élégante aux
bibis. Désormais, pour Watt, les noms glissent obstinément sur les choses, refusant d'y
adhérer -- ce qui justement signale l'arbitraire fondamental de leur association.
Car, dans le fond, Watt vient tout simplement de découvrir l'arbitraire du signe -- non
pas tant selon Saussure, apparemment, que selon Benveniste :
Au fond, comme le note Benveniste, ce n'est pas le rapport entre le signifiant /böf / et le signifié "boeuf" qui est arbitraire. Le lien /böf /-"boeuf" est nécessaire, le concept et l'image acoustique sont inséparables et se trouvent en "symétrie établie". Ce qui est arbitraire, c'est le rapport de ce signe (signifiant-signifié : /böf /-"boeuf") à la réalité qu'il nomme, autrement dit le rapport du symbole langagier dans sa totalité au dehors réel qu'il symbolise. Il semble qu'il y ait là une contingence qui, dans l'état actuel de la science linguistique, n'a su trouver d'explication autre que philosophique ou théorique7.
On pourrait pourtant objecter à Benveniste que le
rapport signifiant-signifié, en admettant qu'il ne soit pas arbitraire (mais c'est là
jouer sur des termes du genre "symétrie établie" -- cela veut dire quoi, du
point de vue de l'arbitraire ? Car "établie" par qui ? Dieu le Père ?) n'en
demeure pas moins, effectivement, contingent. Quant au rapport du signe à la
"réalité" qu'il nomme (et donc que jusqu'à un certain point il crée), il est
sans nul doute arbitraire, mais également, et surtout, nécessaire -- dans
la mesure où il y a au dehors de l'étant à nommer, de cette "innommable
réité" dont parle justement Watt, qu'il s'agisse d'un "boeuf" ou
d'un "pot", du fait que, comme dirait à peu près Heidegger, le monde fait
signe. N'en déplaise à Benveniste, le langage comporte dans son principe et dans son
articulation un double arbitraire, de même qu'une fondamentale contingence, et qu'une
tout aussi fondamentale nécessité (du moins si ce que l'on raconte de l'évolution
humaine est exact). En d'autres termes, l'arbitraire n'exclut nullement le nécessaire, ni
ce dernier le contingent : la multiplicité des idiomes sur la planète devrait en être
une preuve suffisante. En d'autres termes encore : la linguistique devient naïve dès
l'instant où elle se prend pour une science "exacte", c'est-à-dire unique et
absolue.
Cependant, si l'on suit Beckett, on aboutit à un (nouveau) paradoxe. Car si l'on admet
qu'au départ le langage fut (en partie au moins) motivé par l'étant (le
"à-nommer"), les choses s'inversent dès lors que le langage s'érige en
système clos (saussurien) : le référent (l'étant), de premier devient second. Effet de
la naissance de l'écriture ? On pourrait en tout cas suggérer que l'idéalisme
platonicien (récusé par Beckett) n'est pas étranger à un tel renversement (qu'il en
soit cause ou conséquence). Alors que la Bible, sur ce point, est beaucoup plus ambiguë
: certes le Verbe est d'origine divine, mais il revient à Adam de nommer les animaux :
où l'on retrouve la contingence benvenistienne.
Cet épisode du pot, quoique quelque peu confus, aura deux conséquences majeures, tant pour Watt que pour la suite de l'oeuvre. Car ce décollement du langage ne se contente pas bien entendu d'affecter les choses (l'étant, le monde), l'homme à son tour se trouve happé dans cet effritement :
Ensuite, quand pour se rassurer il se tourna vers lui-même (...), il fit l'affligeante découverte qu'à ce sujet non plus il ne pouvait rien affirmer qui ne parût aussi faux que s'il l'avait affirmé d'une pierre. (82)
Autrement dit, l'homme lui aussi (lui surtout) se définit par les mots -- on donnera ici raison à O. Bernal lorsqu'elle définit l'homme comme "cet être qui ne peut cesser de se représenter sans cesser d'être8" . Que disparaisse le mot "homme" et l'être humain, le concept même d'humanité deviennent caducs, s'effacent d'un coup avec lui -- à son tour il s'objectifie, se réifie :
Quant à lui-même, s'il ne pouvait plus s'appeler un homme, comme par le passé, avec l'intuition qu'il ne disait pas forcément une connerie, cependant il ne pouvait imaginer quel autre nom se donner, sinon celui d'un homme. (...) Mais pour tout le soulagement que cela lui procurait, il aurait tout aussi bien pu être, dans son idée, une boîte, ou une urne. (83)
Et, un peu plus loin :
(...) l'autre chose oblongue, lourde, creuse, instable, articulée, qui piétinait l'herbe et faisait voler le sable, dans sa fuite en avant. (85)
On assiste ici à la "métamorphose à
rebours" (44) de Watt, non du laurier en Daphné, comme dans le discours d'Arsene,
mais successivement en boîte, en urne, en pot, en cercueil et enfin en automate
cartésien -- on notera au passage (outre le thème de l'urne, qui reviendra comme on sait
dans deux textes ultérieurs, L'innommable et Comédie) la référence au
sable, qui relie ce passage à celui du discours du même Arsene concernant le glissement
de l'alpe. Et du même coup s'explique l'allure cylindrique (tapis, rouleau de toile
goudronnée, tuyau d'égout) du protagoniste lors de sa première apparition au début du
roman : à ce point, déjà, son humanité est virtuellement en péril, il est
potentiellement, comme dit joliment le texte, en "perte d'espèce" (86). D'où
il semble également ressortir que ce que remet en question Beckett, ce n'est nullement le
rapport du signifiant au signifié (cet aspect n'est même pas mentionné) mais du signe
au référent : selon lui, ce rapport n'est que de consensus, il est historique en un mot.
Mais ceci du même coup implique la référence à l'idéalisme (le signifié chez Beckett
est d'ordre platonicien, et non saussurien -- ce qui est tout de même intéressant, et il
conviendra d'y revenir) : par ailleurs, concerne-t-elle simplement Watt, ou Beckett
lui-même ? Le texte ne le dit pas.
Or ce qui sous-tend ces métamorphoses réificatrices, c'est tout bonnement la dimension
subjective, autrement dit la conscience, carrefour de rencontre entre les mots et les
choses, espace des signifiés et des concepts aussi bien que des perceptions et des images
: encore une fois, la tête se voit désignée comme le lieu crucial, dépositaire de la
notion même d'humanité, elle-même étroitement liée au langage (au symbolique) -- à
cet égard, l'épisode du pot renvoie aux remarques, en début de cette étude, sur le
statut privilégié de l'oeil et de l'oreille chez Beckett. Par ailleurs, le recours au
langage est d'autant plus nécessaire que celui-ci est sujet à caution, qu'il est frappé
au coin d'un manque de légitimité, autant dire d'être, de fondement ontologique (en un
mot, il est marqué d'arbitraire, saussurien ou benvenistien) -- et cependant,
paradoxalement, il demeure tout à la fois le seul garant de cet être. C'est là encore
un effet de la navrante découverte de Watt :
Mais il désirait que des mots soient appliqués à sa situation, à Monsieur Knott, à la maison, aux terres, à ses devoirs, à l'escalier, à sa chambre, à la cuisine, bref à toutes les conditions d'être où il se trouvait. (81)9
Le texte est ici fort explicite : la nécessité des mots pour Watt est une affaire d'être -- de son être propre. Egalement :
Et le plus souvent il lui tardait d'entendre une voix, la voix d'Erskine, puisqu'il était seul avec Erskine, parler du petit monde de Monsieur Knott avec les vieux mots de créance. (85)
En bonne logique, le protagoniste se raccroche à
l'autre, c'est-à-dire à la tribu, au principe consensuel et historique qui régit le
langage : principe fondamentalement aliénant par là-même, ce que la suite de
l'oeuvre n'oubliera pas. Mais de toute façon c'est dans les mots, même déchus, que Watt
cherche refuge. Finalement, on ne sort jamais du langage, sauf par la mort : ceci évoque
à nouveau la réflexion de Barthes citée plus haut selon laquelle tout est langage, ou
cette autre de Beckett déclarant que les mots sont vraiment tout ce que nous avons -- ce
qui, de toute évidence, selon Watt, ne fait pas une grande somme.
Cependant il ne s'agit pas pour Watt de simplement vérifier l'état des "vieux mots
de créance" (expression qui déjà annonce le "vieux style" de Winnie dans
Oh les beaux jours) à l'aune de la tribu, il y va également de la preuve de sa
propre existence. Et c'est là en fait le rôle essentiel des diverses questions d'Erskine
à Watt -- on retrouve ici le principe berkeleyien du esse est percipi :
Ces questions en tout cas, si absurdes qu'elles fussent, semblaient confirmer néanmoins l'existence de Watt, ce dont Watt était le premier à se féliciter. (85)
Cette expérience de Watt va radicalement modifier l'approche beckettienne du langage, et possiblement orienter tout le devenir de l'oeuvre -- on y reviendra plus en détail dans la prochaine section, qui examinera entre autres le passage à la langue française, choix d'un exil linguistique. A ce point on peut déjà noter que Watt aboutit à du signe privilégier la dimension du signifiant (ce qui ramène à la déclaration de l'auteur concernant les "sons fondamentaux", et annonce la réflexion de Malone sur la vanité de faire un procès aux mots, qui ne sont pas plus creux que ce qu'ils charrient). Dès lors le langage verbal se révèle pour ainsi dire d'ordre métaphorique : en effet, qu'est-ce qu'une métaphore, sinon à tout prendre le signe d'un signe, voire le signifiant d'un signifiant, ce que l'on pourrait résumer en un schéma :
(roi des animaux) (lion)
métaphore --------------- mot
signifiant ------------ signifié
signifiant -------------- signifié
Et, à sujet, citons encore cette remarque, tout à
fait de circonstance ici, de Derrida sur l'écriture dans De la grammatologie :
"Le signifié y fonctionne toujours déjà comme un signifiant10." -- réflexion
qui à la limite résoudrait dès lors la question du signifié dans l'épisode du pot.
En d'autres termes, la métaphore est explicitation (de l'ordre du culturel), et par
là-même, détour, langage indirect en quelque sorte. Seulement, dans le cas du langage
lui-même, il s'agit en quelque sorte d'une métaphore sans deuxième terme (sans terme de
désignation, de référence) : autrement dit, d'un signifiant qui ne renvoie à aucun
autre, d'un signifiant au signifié perdu, ou absent -- et c'est justement dans cette
absence, ce vide, que se situe toute la problématique de cette "barre"
saussurienne qui simultanément unit et sépare signifiant et signifié. On peut à ce
sujet évoquer cette remarque de Moran, allusion là aussi au détour : "Il me
semblait que tout langage est un écart de langage." (155), ou encore la fascination
du vieux Krapp pour le mot "viduité" -- le langage effectivement est, chez
Beckett, fondamentalement entaché d'une absence, d'un deuil ontologique. Du coup il
s'avère qu'il se déploie sur un vide, qu'il est sans auncun ancrage dans le monde, ni --
autant qu'on sache -- fondement au Ciel. Mais le problème se situe dès lors, semble dire
Beckett, avant tout au niveau du signifié (du concept, de l'Idée) : d'où vient-il au
juste -- et donc que vaut-il ?
D'où une autre ironie, si l'on se réfère à la position heideggerienne exposée dans
Unterwegs zur Sprache, dernier ouvrage du philosophe, qui pose le langage comme seul
dépositaire de l'Etre : à l'aune beckettienne, cet Etre-là semble lui-même quelque peu
en panne d'être. En d'autres termes : si le langage (le Verbe, le Logos) est l'Etre, qui,
ou quoi, à son tour viendra le justifier, et combler son manque ontologique ? Cette
fondamentale et vertigineuse contingence du discours, et de tout ce qui en relève, sera
l'un des thèmes de L'innommable. Après tout, si les hommes ont besoin de Dieu, ce
dernier n'en a peut-être pas moins besoin d'eux. Et ainsi du langage -- puisqu'il faut
que le discours se fasse... En revanche, Beckett ici encore rejoint apparemment Spinoza :
seule la Nature manifeste l'Etre.
Au passage, Watt égratigne encore quelques
notions apparemment fort respectables (et même respectées). Ainsi, contre Descartes, il
révise quelque peu le fameux Cogito : dans la mesure où toute conscience est
modelée par les diverses instances de langage qui la traversent (réalité humaine,
discours, et même images et sons), que signifie au juste "Je pense donc je
suis" ? Je suis ce que je pense, sans doute, mais je pense (selon Descartes) à
travers les notions et les mots qui constituent mon univers (ma réalité humaine) : et
qui donc par là-même me constituent. On peut ici reprendre l'argument sartrien selon
lequel toute conscience est conscience de quelque chose : de même, toute pensée a un
contenu spécifique. C'est précisément là le problème, on le sait, auquel s'est
heurté Descartes dès lors qu'il s'est agi d'inscrire le Cogito dans la durée
(d'où également le recours à la fiction, quelque peu douteuse, du "malin
génie" sensé prendre sur lui le poids des erreurs de la subjectivité).
Contre Lacan, Watt par avance, on l'a déjà relevé, récuse la notion de
"pulsion épistémologique" (qui, par définition, devrait se trouver placée,
en partie tout au moins, hors du champ symbolique -- ce qui ne pourrait constituer qu'une
absurdité manifeste : ce qu'il est convenu de nommer l'Angst, ainsi d'ailleurs que
le manque (qui tous deux forment la trame de base de l'homo parlans beckettien),
sont des phénomènes par essence liés à la Culture, et ne sauraient être attestés
hors d'elle. Pour Beckett au contraire, ce que l'on pourrait nommer chez lui compulsion
langagière de l'homme découle précisément de son statut de créature du symbolique
-- de cette rupture qu'instaure la réflexivité que justement implique le symbolique : il
s'agit pour l'homme, selon Beckett, de garantir vaille que vaille son identité dans un
monde qui lui est a priori étranger (ou, si l'on préfère -- ce qui finalement revient
au même -- où il se trouve en situation d'étrangeté ou, plus fondamentalement encore,
de contingence -- de déréliction heideggerienne, de délaissement sartrien).
Et où il s'agit donc pour lui de trouver sa place, au prix si nécessaire de successifs
et acharnés mythes de l'Ordre. Les fictions cosmogonico-religieuses (et par voie de
conséquence totalitarisantes, voire totalitaristes) élaborées par l'humanité au cours
des âges n'ont pas d'autre sens -- comme, par exemple, le démontre fort bien Brecht dans
sa pièce sur Galilée. Toutefois, il se pourrait qu'une bonne partie de l'entreprise
scientifique (quand il ne s'agit pas de profit) n'ait pas non plus d'autre but.
Par ailleurs, il convient ici de donner tort à O. Bernal : selon elle, en effet, Watt ferait l'expérience d'une "chute hors du langage", et l'on aboutirait à une situation dans laquelle l'homme et les choses se trouvent d'un côté, et les mots de l'autre:
(...) c'est dans ce roman que le monde se scinde en deux, en l'homme et les chosesd'un côté et les mots de l'autre11.
Or on a vu que ce n'est pas tant le langage que perd Watt que (tout comme Arsene avant lui d'ailleurs) le monde (l'être de la réalité humaine si l'on préfère). Certes, de cette perte des mots le texte évoque l'éventualité :
Car il y avait des moments où il éprouvait un sentiment très proche du sentiment de la satisfaction à être abandonné de la sorte, des derniers rats. Car ceux-ci enfuis il n'y aurait plus de rats, plus le moindre rat, et il y avait des moments où Watt applaudissait presque à cette perspective, d'être délivré de ses derniers rats, enfin. (84)
Et ensuite ?
Ce serait le désert, bien sûr, au début, et un grand silence, après tant de grignotements, de couinements, de galopades. (84)
C'est-à-dire ce silence après lequel toute l'oeuvre
ne cessera de courir, sans jamais l'atteindre autrement que, théoriquement, par la mort
(et encore -- voir Comédie) du parleur. En outre, il convient de rappeler que les
"rats" (par ailleurs animaux préférés de Watt, on l'a déjà noté)
désignent ici les "vieux mots de créance", autrement dit les mots désormais
déchus dans leur statut ontologique, et leur droit, sinon leur pouvoir, à dire le monde.
Inutile de préciser non plus que la chose ne se produira pas : et Watt sera d'autant
moins abandonné de ses "dernier rats" qu'il en aura encore besoin pour faire
ses confidences à Sam. La fin du roman, lorsque Watt se trouve de retour à la gare, est
d'ailleurs très explicite à ce sujet :
Les voix qui dans son crâne allaient chuchotant en canon étaient comme une galopade de souris, une rafale de menues pattes grises dans la poussière. (241)
On verra, dans la suite de l'oeuvre (à propos de Malone
meurt et de L'innommable en particulier), que toute chute hors du langage est
proprement impensable -- que l'homme, s'il n'existe guère selon Beckett à l'intérieur
du symbolique, ne saurait en tout cas se concevoir en dehors de lui, dans l'hypothétique
"désert", l'impossible "grand silence" de l'indifférencié d'avant
le Verbe / Logos.
A peine plus heureuse est, à cet égard et à notre avis, la formule de G. Durozoi :
"La fuite des mots12." Plus pertinemment peut-être conviendrait-il de parler de
déchéance du langage. Il n'est pas davantage exact qu'en fin de compte on
obtienne d'une part l'homme avec les choses, et en face le langage : là aussi, on
vient de le voir, l'homme est indissociable des mots qui le constituent -- les choses,
pour leur part, étant absolument, dans la totalité de leur "innommable
réité" (n'ayant donc aucun besoin du Verbe / Logos, et n'ayant rien -- de leur
point de vue -- à voir avec l'homme). On en rencontre d'ailleurs un écho dans la très
belle formule de L'innommable : "Moi seul suis homme et tout le reste
divin." (22). Dès lors il serait plus juste de dire que d'un côté se trouvent les
choses et de l'autre l'homme et ses mots : et toute l'oeuvre en prose de Beckett en fin de
compte ne témoigne de rien d'autre.
Enfin, on peut encore expliciter ce passage du roman :
Watt apprit vers la fin de son séjour chez Monsieur Knott à accepter le fait que rien ne s'était passé, qu'un rien s'était passé, apprit à le supporter et même, timidement, à y prendre goût. (80)
Non pas rien, mais un rien : autrement dit des mots, du discours, du langage -- et de la conscience. En d'autres termes tout ce en quoi consiste Watt, et ce dont il atteste.
4. Fictions : le trop, les chiens, les Lynch
La compulsion langagière qui habite l'homme,
combinée à l'irréalité fondamentale des mots, aboutit en bonne logique à une
fictivité virtuelle, voire factuelle, du discours : c'est ainsi que ce cas extrême, le
mensonge, fiction (délibérément) présentée comme fait, est possible -- et l'on
constate par exemple qu'après Watt les créatures beckettiennes vont manifester,
à l'encontre du discours de l'autre, une suspicion systématique qui en vient à friser
la paranoïa. Déjà la narration souligne que Watt, dans son besoin éperdu de
"soulas sémantique", ne se montre guère regardant quant à la valeur des
significations qu'il élabore afin d'exorciser l'impénétrabilité (qui n'est jamais que
la vacuité herméneutique) du monde qui l'entoure. En ceci le protagoniste, homo
semioticus par excellence, se révèle un infatigable producteur (on pourrait presque
dire fauteur) de fictions.
Il va récidiver de manière spectaculaire à propos d'un autre détail dérangeant de
l'univers de Monsieur Knott : les restes de nourriture (de celle-ci on reparlera plus
loin) parfois laissés par ce dernier doivent (véritable impératif catégorique ou
simple règle d'un jeu absurde ? Mais dans le fond ne s'agit-il pas de la même chose ?)
êtres consommés par un chien (et l'on ne manquera pas de noter qu'à l'origine de ce
discours-fiction se trouve derechef une autre forme de déséquilibre, non plus cette fois
le manque, mais l'excès), et plus précisément un chien de l'extérieur, la maison
n'abritant aucun animal domestique, et donc aucun canin.
Nouvelle intolérable énigme pour Watt, qui sans tarder s'attèle à la résoudre à sa
manière habituelle -- d'autant plus intolérable qu'elle est justement placée par
l'auteur sous le signe de l'apodictique :
Il fallait donc qu'un chien du dehors passe à la maison au moins une fois par jour pour le cas où l'on aurait à lui donner une partie, ou la totalité, du déjeuner de Monsieur Knott, ou de son dîner, ou des deux, à manger. (92)
Et surtout :
Car les instructions de Monsieur Knott étaient formelles : les jours où il restait de la nourriture ce reste devait être donné au chien, sans perte de temps. (93-94)
Aussitôt une petite voix (dont il ne parviendra pas à déterminer si elle plaisante ou si elle est sérieuse13) entre en scène et se met à lui débiter une première fiction en forme d'explication, concernant l'absence de quadrupède dans la maison :
Watt, réfléchissant à cela, entendait une petite voix qui disait, Monsieur Knott, ayant connu jadis un homme qu'avait mordu un chien, à la jambe, et ayant connu jadis un autre homme qu'avait griffé un chat, au nez, et ayant connu jadis une belle et forte femme qu'avait chargée un bouc, dans les fesses, et ayant connu jadis un autre homme qu'avait éventré un taureau, au ventre, et ayant fréquenté jadis un chanoine qu'avait saboté un cheval, à l'entrejambes, redoute à domicile les chiens et autres amis quadrupèdes de l'homme (...). (91-92)
On notera déjà que ces explications toutes reposent
sur le risque de violence, autrement dit de radicale aliénation.
Aussitôt surgissent divers facteurs contribuant à compliquer le problème (car d'abord
il n'est pas fréquent que le chien trouve effectivement des restes, ensuite il faut que
la bête se présente à heures fixes, entre huit et dix heures du soir), mais aussi bien
à le cerner :
Par quel moyen donc réunir le chien et la nourriture les jours où, Monsieur Knott ayant refusé la totalité ou une partie de sa nourriture du jour, cette partie ou cette totalité étaient disponibles pour le chien ? (93)
On notera au passage qu'il s'agit là d'un problème de conjonction, phénomène sur lequel on aura à revenir dans le cadre (si l'on peut dire) du tableau de la chambre d'Erskine.
Watt peut donc à présent s'occuper de résoudre le
problème ainsi posé -- non sans au passage établir un lien (encore une démarche de
conjonction) entre la question du chien et la préparation particulière de la nourriture
de Monsieur Knott. En bon esprit cartésien, il passe scrupuleusement en revue les
diverses solutions possibles, des moins vraisemblables aux plus probables. Puis il résume
le fruit de ses cogitations en un tableau (page 99), dans lequel on constate un
phénomène de progression rigoureuse entre les quatre chiffres de chacune des quatre
colonnes : de 1 à 4 dans la première, de 2 à 5 dans la seconde, de 4 à 1 dans la
troisième, enfin de 2 à 4 dans la quatrième et dernière, selon les calculs suivants,
2+3=5, 5+4=9, 9+5=14.
Il est également possible de mettre en rapport les deux premières colonnes, de la
manière qui suit : 1+1=2, 1+2=3, etc. Ou encore les deux dernières : 2+1=3+2=5,
2+2=4+5=9, 2+3=5+9=14. D'autres combinaisons sont encore possibles mais, essentiellement,
on constate que toutes sont basées sur les chiffres 1 et 2 et leurs produits ou multiples
-- manière là encore pour Beckett de souligner l'artifice des fictions littéraires
(semblablement, après une série de calculs très précis, le narrateur remarquera avec
dégoût, à la page 10 de Mercier et Camier : "Que cela pue
l'artifice."), ainsi que celui des nombres entiers (contre lesquels vitupérera
Molloy, en bon défenseur de pi). Bref, de brocarder les limites par trop lisses,
rigides et étroites de la logique, qu'elle soit celle des mots ou des chiffres --
d'autant que toutes les patientes supputations de Watt ne débouchent finalement sur
aucune certitude, pas plus cette fois que les autres : vanité là encore du discours
scientifique ?
Toutefois, au fil des raisonnements wattiens, il s'est produit plusieurs choses. D'une
part, "un chien" est devenu "le chien" (97), ensuite ledit chien s'est
multiplié (fort bibliquement ?) en "des chiens" (97), enfin lesdits chiens ont
acquis (fort logiquement là aussi) un maître. De sorte que lorsqu'on aboutit à la
solution finalement retenue par Watt, on découvre un véritable contrat, rédigé en
jargon tout ce qu'il y a de juridique, couvrant plus de deux pages et stipulant en premier
lieu la recherche et l'entretien, ad infinitum, de deux chiens, l'un plus jeune que
l'autre, par
un cynophile du cru comme il faut, c'est-à-dire un traîne-misère pourvu d'un chien affamé" (99)
contre l'allocation de "la pension rondelette de cinquante livres par an exigible par mensualités" (99 -- cinquante n'étant pas divisible par douze, à combien s'élève donc exactement la mensualité ?), en second lieu la recherche d'un "jeune cynophile du cru de situation semblable, mais dépourvu de chien" (100), afin de remplacer, à sa mort, le premier dans ses fonctions, et ainsi de suite ad infinitum, en troisième lieu et afin de parer à toute éventualité, la recherche et l'entretien "aux frais de Monsieur Knott dans un endroit propice et dans une condition affamée" (100) de quatre autres chiens, ou mieux que soit fondé "dans un site favorable un chenil ou une colonie de chiens affamés" (100), et de même, en quatrième lieu, "qu'il soit recherché une famille du cru nombreuse et besogneuse" (101) pour s'occuper du chenil ainsi que "du chien requis pour manger la nourriture laissée par Monsieur Knott et de rien d'autre" (101).
A sa manière, Watt s'occupe de repeupler la contrée, sinon la terre, selon l'injonction biblique bien connue. Et, à l'inverse de la fable, c'est la souris qui a ici accouché d'une montagne : petites causes et grands effets, une fois de plus. D'où il ressort par ailleurs que le trop, tout comme le manque, est producteur de discours, pour ne pas dire de logorrhée : ce qui revient à suggérer que la parole s'articule sur un déséquilibre fondamental des choses -- ou plutôt du rapport de l'homme au monde. Certes à ce point les élucubrations de Watt sont encore présentées comme relevant d'une fiction, probable au mieux :
C'est ainsi grosso modo selon Watt qu'on avait dû trouver la solution du problème de comment donner la nourriture de Monsieur Knott au chien. (101)
Ou : comment les prétensions à l'organisation
aboutissent à singulièrement compliquer les choses -- satire de l'ordre juridique (dont
Beckett à son grand dam avait tâté dans sa jeunesse, en tant que témoin à un procès)
et technocratique, dont on rencontrera un nouvel exemple à la fin du livre, concernant
cette fois la bureaucratie.
Mais cette fiction (ou simple projet, suivant que l'on se place du point de vue de Watt ou
de celui de l'inventeur supposé du supposé système) ne tarde pas à rencontrer la
"réalité", à s'y superposer et donc à la modeler :
Le nom de cette bienheureuse famille était Lynch et au moment où Watt entra au service de Monsieur Knott elle se décomposait comme suit. (102)
A ce point cinq génération de Lynch surgissent au grand complet, de plein droit pour ainsi dire :
Cinq générations, vingt-huit âmes, neuf cent quatre-vingts ans, tel était le glorieux bilan de la famille Lynch, à l'instant où Watt entra au service de Monsieur Knott. (106)
Encore une fois, ce sont les mots qui fondent ce
qu'il est convenu de nommer le "réel" -- et l'on remarque en cette occasion
que, dans l'univers des mots, tout est possible, et en douceur. On en trouve un autre
exemple, encore plus radical, un peu plus loin dans le livre, après la description d'un
type particulier de poissons : "Mais de tels poissons existent-ils ? Oui, de tels
poissons existent, dorénavant." (123) -- dans la mesure où le discours (autrement
dit la réalité humaine) peut les concevoir et les décrire, ils existent effectivement :
il suffit d'en parler.
Au même titre que la licorne, le griffon, les Martiens, Dieu ou le Diable, le Paradis, le
Purgatoire et l'Enfer. Ou que Sherlock Holmes, dont la mort de papier au fond d'un gouffre
provoqua un véritable traumatisme, suivi d'un beau tollé dans toute l'Angleterre, et
finalement une intervention à la Chambre des Communes, le tout aboutissant à la
résurrection du personnage, en dépit de la mauvaise volonté de son créateur qui
pensait s'en être ainsi débarrassé à bon compte. Ce dernier exemple, aussi bien que
les autres, et que la remarque beckettienne sur les poissons, posent la question :
qu'est-ce que le réel ? Et qu'est-ce que la fiction ? Où s'arrête l'un, où commence
l'autre ? C'est précisément l'un des thèmes qui hanteront la suite de l'oeuvre.
Mais c'est également pour Beckett l'occasion de férocement brocarder une Irlande
arriérée : les Lynch constituent un véritable compendium de toutes les tares et
maladies affligeant l'humanité souffrante -- l'expression "se décomposer" (qui
bien évidemment est absente de l'original anglais) est tout à fait de circonstance ici.
De cette sous-humanité, on rencontrera des échos chez les Louis de Malone meurt.
Or, comme on l'a noté à propos de Murphy, l'univers beckettien n'est jamais
immobile ni stable, principe qui également vaut ici : "Puis un instant passa et tout
fut changé." (106). Déjà, regardant l'énumération des générations, âmes et
ans cités plus haut, une note de bas de page prévient :
Ces chiffres étant incorrects, les calculs en découlant sont doublement erronés. (106)
Autrement dit, et mis à part les aléas du récit de Watt à Sam, la famille Lynch en soi étant une fiction, tout ce qui la concerne en relève également. Mais à la limite on peut y voir une fondamentale incertitude des choses, qui va encore être illustrée par les variations de ces mille ans qui sont la grande ambition, l'horizon véritablement obsessionnel (et bien entendu parfaitement inaccessible) de toute la famille et qui, par conditions idéales, c'est-à-dire si "tous étaient épargnés, épargnés les vivants, épargnés les pas encore nés." (106), aurait dû être atteint en
l'espace de huit mois et demi, à dater de l'instant où Watt entra au service de Monsieur Knott. (106)
Las, comme chacun sait, ici-bas est loin d'être un lieu idéal pour des conditions idéales. Et bien entendu les décès vont succéder aux naissances (ce qui là encore va être l'occasion de pléthore de discours, qui ne déboucheront d'ailleurs sur aucune certitude -- ainsi, on ne saura jamais qui a engrossé Ann de ses jumeaux), et au détriment des naissances, ce qui en fin de compte éloigne sans espoir le chiffre mirobolant :
Voilà donc reculé le jour convoité, objet toujours de leurs voeux languissants, d'à peu près dix-sept ans au moins, c'est-à-dire loin au-delà des horizons de l'espérance et même de l'espoir. (112)
Sans compter qu'au moment où le texte choisit de brusquement abandonner le sujet des Lynch pour en revenir à Watt, plusieurs d'entre eux ont déjà sérieusement un pied dans la tombe.
L'épisode des Lynch met en jeu une sorte de perverse
dialectique du manque et de l'excès : ainsi, les tares et maladies les affligeant
relèvent-elles du premier, ou du second ? Doit-on parler de manque de santé, ou bien
d'excès de maux ? Là encore, comme dans Murphy, il semble que l'on assiste à une
mise à plat des valeurs. N'en demeure pas moins, cependant, que le vivant est ici
présenté (ainsi qu'il le sera d'ailleurs de plus en plus systématiquement par la suite)
comme rongé par la dégradation, la dégénérescence des corps, qui seront de plus
infestés de tous les parasites et affections possibles, à commencer par les simples
ravages du temps : de sorte que l'homme beckettien à partir de Watt émerge sous
les traits peu glorieux d'une pourriture radotante -- on est loin du roseau pensant
pascalien.
Mais surtout, l'épisode, par le biais de cette barre du millénaire, suggère (après
celui des restes de nourriture et du chien) que c'est l'homme lui-même qui, par son
besoin névrotique de valeurs et de buts (ici réduits à leur aspect le plus dérisoire
et le plus vain -- et cependant guère éloigné des préoccupations de la masse),
construit son propre enfer, crée ses propres frustrations et ses propres échecs (après
tout, la notion d'échec n'existe qu'en fonction de l'horizon d'une réussite) :
sardonique portrait de l'homo occidentalus et de sa soif d'idéaux (ou ce que l'on
nomme tels), de son obsession du succès (Beckett pour sa part ayant toujours proclamé
son choix de l'échec -- ce qui, ironiquement, constitue encore une valeur -- on y
reviendra), de sa passion du futur. Tout cela n'étant au bout du compte, selon Watt,
que la conséquence de l'Angst généré par le manque et la contingence qui
fondamentalement hantent et minent la créature humaine. Mais également du
conditionnement, véritable lavage de cerveau, des valeurs de la tribu, elle-même abrutie
de beaux discours creux.
Une chose en tout cas est certaine : tout cela a pour effet, avant tout, de produire du
discours, qui vise sinon à combler, du moins à masquer ces phénomènes dérangeants de
la contingence et du manque, de l'excès et du déséquilibre. De ce principe de la
production verbale (pour ne pas dire verbeuse), on rencontrera encore un exemple vers la
fin du roman, cette fois dans le monde quotidien de l'inauthentique : le projet de
"Monsieur Gorman chef de gare" (238) de réduire à une seule les nombreuses
clefs utilisées dans sa gare -- tentative de résorption d'un excès autrement dit -- va
donner lieu à un exposé de près d'une page et demi. Critique, au passage, de la
tortueuse complexité des grandes manoeuvres bureaucratiques -- véritable casse-tête que
de simplifier. D'autant que l'entreprise de Monsieur Gorman, apparemment, a pour
motivation nettement moins la simplicité et l'efficacité que l'ambition personnelle :
Ainsi il laisserait derrière lui, à sa retraite, s'il ne mourait pas avant, ou à sa mort, s'il ne se retirait pas avant, une gare unique à cet égard, sinon à d'autres, parmi les gares de la ligne. (239)
De la même manière, certains chefs d'Etat et autres
"grands hommes" se dépensent avec un remarquable zèle afin d'assurer leur
statuette au coin de l'Histoire et leur plaque à l'angle d'une rue, voire d'une avenue si
tout va bien. Cependant, comme dit la chanson du fameux chef de gare...
L'épisode Lynch développe encore, implicitement, une aporie qui n'est pas sans rappeler
celle de Murphy face à Monsieur Endon. En effet, si Watt, à partir d'un chien des plus
apodictiques car
venu au monde, et à grands frais au monde maintenu, uniquement pour manger la nourriture de Monsieur Knott les jours où Monsieur Knott ne daignait pas la manger lui-même (...). (119)
-- passage qui tend derechef à souligner le pouvoir générateur des mots et de la fiction --, en arrive à élaborer l'existence d'une famille Lynch, qui à son tour se reverse sur la réalité humaine de la maison Knott, et donc sur celle de Watt, faisant ainsi se téléscoper deux dimensions a priori exclusives l'une de l'autre, on peut extrapoler que de loin en loin il en viendra à recréer la région, puis le pays habité par lesdits Lynch, et en fin de compte la planète entière : mais à ce point il lui faudra réintroduire dans sa création le petit monde de Monsieur Knott, et partant lui-même (si peu qu'il existe depuis sa "perte d'espèce"). On en arrive donc à un paradoxe semblable à celui de Hegel qui, après avoir élaboré tout son édifice philosophique, fut bien en peine d'y rentrer (ou, si l'on préfère, à la situation du Créateur en regard de sa Création -- ce qui à nouveau pointe vers le principe de contingence). Errances et impasses, en d'autres termes, des fictions du discours logique.
5. Juxtaposition, contamination, épistémè : tableau
A propos des préoccupations de Watt concernant les Lynch, le narrateur établit un rapport entre ces derniers, le chien et les restes de nourriture :
Et pourquoi cette insistance sur la famille Lynch si en pensée il n'avait été obligé de passer du chien à la famille Lynch comme à l'un des termes de la relation que le chien tissait chaque nuit, l'autre étant naturellement les restes de Monsieur Knott. (119-120)
Raisonnement qui pourrait très bien se lire comme
une équation : restes+chien=Lynch. Cela suggère également chez Watt une sorte de
"compulsion" (et non, là encore, pulsion) épistémologique. Mais aussi bien
s'agit-il d'une critique voilée de ce processus qu'il est convenu de nommer
"penser" (abondamment tourné en dérision dans la Trilogie, et bien évidemment
dans En attendant Godot), ou encore "intelligence" (dont l'étymologie
latine est significativement inter-ligere, relier entre elles plusieurs choses). De
ce phénomène de rapprochement, un épisode traite plus en détail : celui du fameux
tableau de la chambre d'Erskine, qui a fait couler beaucoup d'encre -- principe de
production discursive là encore.
En fait, il s'agit pour Watt, au départ, de résoudre une nouvelle énigme (à la limite,
le roman ressemble à un vaste jeu de -- fausses --pistes) : lorsqu'Erskine descend, la
nuit, obéit-il à l'injonction d'une sonnette placée dans sa chambre ? Pas question de
demander la réponse à l'intéressé -- il pourrait mentir, et par ailleurs Watt est à
présent devenu un véritable saint Thomas :
Watt décida finalement qu'un examen de la chambre d'Erskine était de rigueur, s'il voulait que cette affaire cesse de le tourmenter. (127)
Aussitôt, bien entendu, nouvel obstacle -- comment s'emparer de la clef de la chambre, dont Erskine ne se sépare jamais ? Pas question de crocheter la serrure, ni de contrefaire la clef, car :
A serrure simplette clef complexe parfois, mais jamais clef simplette à complexe serrure. (128)
Double alexandrin ici, la phrase anglaise pour sa
part se présente sous la forme de deux pentamètres : "Obscure keys may open simple
locks, but simple keys obscure locks never." (122).
D'où il semble ressortir que Watt à présent, et avant de se livrer aux joies de la
peinture, découvre les pouvoirs de rétention de la poésie (donc les délices du
signifiant -- les fameux "sons fondamentaux" ?) :
Mais à peine dits ces mots, Watt les regretta. Mais trop tard, ils étaient dits et ne pouvaient jamais être oubliés, jamais dédits. Mais un peu plus tard il les regretta moins. Et un peu plus tard il ne les regretta plus du tout. Et un peu plus tard il les goûta de nouveau, comme s'il les entendait pour la première fois, si suaves, si câlins dans son crâne. Et un peu plus tard il les regretta de nouveau, amèrement. (128)
Watt finalement parviendra à pénétrer dans la
chambre -- sans que l'on apprenne jamais comment. Tout juste sait-on que c'est grâce à
une "ruse" (132) -- technique de l'ellipse que l'on retrouvera, à plus grande
échelle, à propos du récit d'Arthur et du Bando. Il est cependant intéressant de noter
que toute forme d'entrée (de pénétration herméneutique) dans le petit monde de
Monsieur Knott relève de l'inexplicable : d'abord on est dehors, ensuite dedans, un point
c'est tout. De même, on ne saura rien de l'entrée de Watt ou de Sam à l'asile. Une fois
sur les lieux il tombe dans une nouvelle impasse, trouve une réponse qui à nouveau ne
résoud rien : il y a bien une sonnette, mais elle est cassée. Faut-il voir ici un
nouveau symbole, celui par exemple d'une rupture dans le principe de la communication, ou
dans la chaîne logique ? On notera en tout cas que la sonnette se présente comme
l'inverse exact du pot : ce n'est pas son essence, mais son ustensilité qui ici fait
problème.
Suit la description du fameux tableau. Premier constat, les deux éléments, cercle et
point, ne semblent pas fixes -- leur mouvance est explicitement liée à la subjectivité
du spectateur, Watt en l'occurrence (qui après la poésie aborde la peinture, en
attendant la musique) : "Watt en avait l'impression." (133). Le protagoniste va
même plus loin dans son anthropocentrisme, il tombe carrément dans ce que l'on pourrait
qualifier d'anthropomorphisme primaire :
Watt se demandait s'ils s'étaient repérés l'un l'autre, ou si c'était aveuglément qu'ils volaient ainsi, talonnés par quelque force d'attraction mutuelle purement mécanique, ou jouets du hasard. Il se demandait s'ils allaient un jour se mettre en panne et échanger des signaux, peut-être même s'unir, ou tranquillement poursuivre leurs routes respectives, comme des bateaux dans la nuit avant l'invention de la télégraphie sans fil. (133)
Puis c'est l'herméneute en lui qui refait surface :
"Et il se demandait ce que l'artiste avait voulu représenter" (133). Encore une
fois la question de la représentation et du sens.
Beckett ici bien sûr se livre, dans un premier temps, à une critique mordante de la
peinture "classique", figurative (rappelons qu'il est lui-même farouche
admirateur des frères Van Velde) -- et aussi bien de la conception et de la vision
"classiques" de la peinture (à laquelle on nous précise significativement que
Watt ne connaît rien). Il ne se prive pas non plus de fustiger le fétichisme de l'unique
inhérent à la peinture en tant que forme d'art, et même dans la foulée anticipe les
conceptions "consuméristes" warholiennes -- ironique exploitation d'un iconisme
(pour ne pas dire une iconerie) dont il conviendra de reparler, dans le cadre de la
"littérature" :
Un moment de réflexion imposa à Watt la conviction que le tableau n'était pas depuis longtemps dans la maison, et qu'il ne resterait pas longtemps dans la maison, et qu'il faisait partie d'une série. (135)
Principe sériel (autre instance du même et de l'autre, donc de la répétition) qui d'ailleurs sera par la suite repris et appliqué à certaines tranches de l'oeuvre, et plus particulièrement aux Nouvelles.
On peut opposer ce tableau au "grand chromo de
l'illustre cheval Joss, vu de profil debout dans un champ." (246), infâme croûte,
de surcroît puritaine, le cheval étant "moins pur-sang que père la vertu."
(246), qui typiquement se trouve dans la salle d'attente de la gare -- dans l'univers de
l'inauthentique autrement dit. On peut également évoquer un second tableau, figuratif
quant à lui, mentionné dans les "addenda" et étant à l'origine supposé se
trouver (pour l'effet de contraste ?) lui aussi dans la chambre d'Erskine, et qui, on l'a
dit, est quant à lui lié au monde de la musique.
O. Bernal pour sa part voit dans ce tableau "un dessin qui est l'image précise du
roman14", et même "ce dessin qui plus tard s'avèrera être l'image de la
partie centrale du roman15" -- cependant, dans la mesure où le roman en comporte
quatre, quelle peut bien en être la partie centrale ? Mais passons. Selon elle, on a ici
affaire à un décentrement inhérent à l'homme "moderne". Et il est vrai que
l'histoire occidentale témoigne d'une série de décentrements successifs.
D'abord un décentrement cosmique, avec la révolution dite copernicienne (mais qui doit
bien davantage à Bruno et Galilée -- qui eux furent justement en butte aux autorités
religieuses, avec les résultats que l'on sait : bûcher pour l'un, rétractation pour
l'autre). Décentrement planétaire ensuite : fin progressive de l'eurocentrisme. Puis
révolution freudienne de l'inconscient : le sujet n'est pas où on le croyait16.
Finalement, plus récemment, ce que l'on pourrait nommer le décentrement sémiotique : le
sujet (ou ce qu'il en reste) à son tour se disperse, s'éparpille, se morcelle, se perd
dans des faisceaux de signes, des réseaux de topiques, des systèmes de discours, des
grilles de pouvoirs (discours des sciences humaines). De sorte que l'oeuvre beckettienne,
pourrait-on dire, finalement ne fait que prendre acte d'une situation dans laquelle le
centre n'est plus qu'une illusion, une fiction. Et même, on pourrait considérer que ce
que suggère Watt, à la limite, c'est que le symbolique n'est que la rencontre,
sous l'action d'un faisceau de pulsions (désir, volonté), d'un imaginaire et de quelques
figures et chiffres (cercle, ligne, triangle, carré, zéro, un, deux, binarisme,
ternarisme) qui depuis les Grecs (au moins) ont marqué la pensée et la culture
occidentales.
Ainsi, dans ce tableau de la chambre d'Erskine on pourrait également voir une
représentation symbolique de la contingence : le sujet (le point) séparé du monde ou de
l'Etre (le cercle) -- ou, plus prosaïquement, l'enfant séparé de la mère,
interprétation d'ailleurs induite par cette réflexion de Watt à propos de la juste
orientation du tableau :
C'est par le nadir que nous venons, disait Watt, et c'est par le nadir que nous partons, comprenne qui pourra. (134)
(Phrase dans laquelle on peut déjà deviner une
première esquisse de la théorie du "vrai portail de l'être" dont nous
gratifiera Molloy.) Ou bien une représentation de la confrontation Watt-Knott. Ou encore,
pourquoi pas, une représentation de la conscience réflexive. Mais dans tous les cas ce
serait là encore une fois imiter Watt, et comme lui sombrer dans un anthropocentrisme de
mauvais aloi. Dans la mesure où le tableau ne vient confirmer ni infirmer aucune de ces
hypothèses : un point et un cercle, deux figures fondamentales de la géométrie et de
l'imaginaire, c'est tout.
D'autant que l'on remarque une chose des plus significatives : dès lors que le
protagoniste se met à interroger les intentions de l'artiste, un glissement s'opère dans
sa perception de l'oeuvre -- ce qui déjà suggère que toute approche d'ordre
herméneutique inévitablement altère son objet, voire l'aliène : dans le cas présent,
c'est le point qui tout soudain se transforme en "centre" (133). Or, qui a
jamais entendu parler d'un centre sans cercle17 ? Certes, selon la logique du roman, ainsi
qu'on l'a vu à propos de poissons, il suffit d'en parler pour que cela existe. Mais, de
toute évidence, il s'agit ici d'une nouvelle instance de contamination par juxtaposition
: celle d'un cercle et d'un point à l'intérieur d'un même espace, celui d'une toile, à
son tour envisagée dans un certain "espace", la subjectivité de Watt. C'est un
tel processus qu'indique précisément la première interprétation de celui-ci : "un
cercle et son centre en quête l'un de l'autre" (133). Aussitôt après les deux
éléments vont diverger, mais la métamorphose du point en centre est à présent
définitive18. Cette altération (anthropocentrisation) du tableau va certes entraîner
Watt dans les joies de l'émotion esthétique :
(...) et à la pensée que c'était peut-être cela, un cercle et un centre pas le sien en quête d'un centre et de son cercle respectivement, dans l'espace infini, dans le temps éternel, alors les yeux de Watt s'emplirent de larmes irrépressibles et elles ruisselèrent sans retenue le long de ses joues ravinées, en un flot régulier on ne peut plus rafraîchissant. (134)
Notons d'ailleurs que ladite émotion esthétique est à son tour marquée au coin d'un certain anthropomorphisme : le protagoniste dans un premier temps projette sur les éléments du tableau la notion de délaissement, de manque, donc de contingence, ce qui du coup le renvoie aux siens propres. L'émotion esthétique, semble suggérer l'auteur, n'est jamais qu'une forme de narcissisme plus ou moins exalté ou chagrin -- égotisme donc, et non pas "suspension de la volonté" selon Schopenhauer, ou encore "sublimation" selon Freud. Par ailleurs, à propos de ce flot de larmes "on ne peut plus rafraîchissant", il se pourrait que le passage brocarde encore la catharsis aristotélicienne.
Beckett à nouveau, tout comme dans le cas de la
charte astrologique de Murphy, démonte explicitement le principe même de toute
épistémè : il ne s'agit que d'une démarche de l'inter-ligere dont on a
précédemment parlé, autrement dit de l' "intelligence" à son degré zéro,
qui procède à la fois par association et contamination pour aboutir à fabriquer du
"sens" et de la réalité humaine. Encore convient-il de souligner que Watt ici
opère sur des figures géométriques, c'est-à-dire à partir de structures symboliques :
encore une fois, le symbolique est toujours-déjà présent, il est impossible d'en
sortir, il n'y a pas de dehors. Notion toute derridienne que confirmera L'innommable.
Et cependant dans tout cela on ne discerne aucun fondement ontologique : l'épistémè, à
l'instar de son créateur, relève elle aussi fondamentalement de la contingence -- et du
même coup, c'est tout l'édifice philosophique, non seulement dans ses constructions mais
dans ses ambitions mêmes, dans sa démarche et dans ses buts qui brusquement vacille,
faute d'assise : de ce vacillement, la suite de l'oeuvre bien entendu prendra dûment
acte, et fera son profit.
Mais ce n'est pas tout. Car cette contingence entraîne en outre que toute production
langagière, toute forme de discours autrement dit, relève à la limite de la fiction. Et
par voie de conséquence, derechef, toute notion de valeur. On comprend mieux, dès lors,
la remarque désabusée qui clôt L'expulsé :
Je ne sais pas pourquoi j'ai raconté cette histoire. J'aurais pu tout aussi bien en raconter une autre. Peut-être qu'une autre fois je pourrai en raconter une autre. Ames vives, vous verrez que cela se ressemble. (37)
Effectivement : toute histoire en vaut une autre, nulle n'est meilleure, dans la mesure où toutes sans exception sont des fictions sans assise, et sans autorité. Dès lors, théoriquement du moins, il n'y a aucune raison de raconter celle-ci plutôt que telle autre. Dans les faits, on pourrait déjà se demander pourquoi Beckett dès lors choisit de raconter telle ou telle histoire -- et plus simplement, là encore, de raconter (d'écrire).
Cet arbitraire de la juxtaposition / contamination
qui, selon Watt, régit peu ou prou tout savoir, aboutit encore à miner un autre
principe, celui de la causalité (pierre dans le jardin du discours scientifique cette
fois). Ce que vise aussitôt à démontrer (!) un long passage ayant trait au séjour de
chaque serviteur dans la maison de Monsieur Knott : d'où il ressort que chacune de ces
durées est dépendante, non des règles régissant la succession des services entre
rez-de-chaussée et premier étage, non plus que du processus des arrivées et départs
des serviteurs successifs, mais de la spécificité (certains diraient même l'ipséité)
de chacun des individus concernés. Nous voilà du coup revenus à la monade, et à
l'idéalisme.
Ce qui immédiatement amène Watt à s'interroger sur l'essence des Tom, Dick et autre
Harry, autrement dit sur leur "Toméité", "Dickéité" et
"Harryéité" (141) respective. Mais cette essence impérativement renvoie à la
dimension du temps, car il s'agit ici de considérer leur essence à l'époque de leur
service chez Monsieur Knott, en d'autres termes "leur chronotoméité,
chronodickéité, chronoharryéité" (141 -- ces derniers néologismes ne se trouvant
pas dans l'original). Raisonnement des plus abscons, des plus fumeux, des plus délirants
et des plus bouffons qui (à part le fait de tourner en dérision la philosophie
essentialiste) se résoud bien entendu, nouvelle aporie, en queue de poisson :
Et ainsi Watt, ayant ouvert avec son chalumeau cette boîte en fer blanc, vit qu'elle était vide. (141)
Seule surnage de ce naufrage, à propos de son
séjour chez Monsieur Knott, une impression du temps écoulé, des plus vagues elle aussi
: "Tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ça lui avait paru long." (141) --
autant pour la chronowattéité.
Sur quoi, illustrant sans tarder sa propre théorie épistémo-logique, le texte (qui
vient justement de faire référence aux règles de la composition musicale) embraie sur
le concert des grenouilles, sorte de combinatoire cacophonique et circulaire à partir de
trois termes : "Krak!", "Krek!", "Krik!" (142). Ce qui bien
évidemment ne prouve rien non plus (le tableau en constitue d'ailleurs une
quasi-impossibilité au niveau de la représentation), sinon que la logique n'a guère à
voir avec la nature, et les grenouilles pas grand'chose avec un orchestre symphonique ou
même de chambre (voire de chambre à airs) -- mais par ailleurs, dans la perspective
d'une mise à plat des valeurs (esthétiques comprises), qu'elles valent tout autant que
lui, et en tout cas pas moins19.
La théorie épistémologique est encore illustrée (si l'on peut dire) par la nature exacte de l'attraction mutuelle entre Watt et la poissonnière, Madame Gorman (dont tout semble suggérer qu'elle est la légitime de Monsieur Gorman, ce qui dès lors constitue une subtile et malicieuse allusion à la fameuse chanson évoquant l'infortune conjugale d'un certain chef de gare) : après une longue description du rituel (prétexte à l'élaboration d'une nouvelle combinatoire) de leurs tendres rencontres en la cuisine, le jeudi, face à une bouteille de stout, rituel d'ailleurs limité à de chastes embrassements et attouchements buccaux,
Car Watt n'avait pas la force, Madame Gorman n'avait pas le temps, indispensable à même la plus fugitive des coalescences. (147)
(ce qui bien entendu place ces rencontres à leur tour sous le signe du manque), le texte finira par suggérer que cette belle et romantique attirance n'avait pas grand'chose à voir avec le sex-appeal, non plus qu'avec les qualités intrinsèques de chacun :
Et n'étaient-ils pas plutôt attirés, Madame Gorman vers Watt, Watt vers Madame Gorman, elle par la bouteille de stout, lui par l'odeur du poisson ? (148)
Nouvelle instance de juxtaposition hasardeuse, à la limite de la métonymie (sinon de l'obscénité) -- et la cristallisation stendhalienne n'est déjà plus très loin. En d'autres termes, tout rapport humain, excepté de bas intérêt, n'est jamais que la réunion de deux solitudes malheureuses autour d'un vaste malentendu -- mais cela, on le savait depuis Freud, et plus récemment depuis Murphy.
6. Watt / Knott : totalité, négation / l'être et le néant
Finalement, le séjour de Watt au rez-de-chaussée sera essentiellement placé sous le signe de la fatigue d'une part, de l'échec de l'autre -- de la peine perdue :
Cette tension incessante de ses facultés les plus nobles, ou d'un certain nombre d'entre elles, fatiguait Watt profondément. Et les résultats, dans l'ensemble, étaient minces. (86)
Le bilan est à l'avenant :
Watt était maintenant fatigué du rez-de-chaussée, le rez-de-chaussée l'avait fatigué pour de bon.
Qu'avait-il appris ? Rien.
Que savait-il de Monsieur Knott ? Rien.
De son désir de s'améliorer, de son désir d'apprendre, de son désir de guérir, que restait-il ? Rien.
Mais n'était-ce pas là quelque chose ?
Il se voyait comme il avait été alors, si petit, si pauvre. Et main-tenant ? Plus petit, plus pauvre. N'était-ce pas là quelque chose ?
Si malade, si seul.
Et maintenant ?
Plus malade, plus seul.
N'était-ce pas là quelque chose ? (153-154)
En d'autres termes, la quête faustienne du mieux, du
savoir, de la santé (ou aussi bien la quête aristotélicienne du Vrai, du Bien, du Beau)
ne débouche sur rien, sinon sur une usure, une diminution de l'être, c'est-à-dire une
augmentation du manque (du néant) : chez Beckett, le plus toujours le cède au moins,
seul le négatif est susceptible de progresser. Mais en même temps, cette quête est
donnée comme inévitable, inhérente à l'humaine nature -- ironie toute métaphysique.
On notera ici deux autres instances de contamination. D'abord quant au récit (oral) de
Watt qui est
las, si las, après tout ce qu'il avait rapporté déjà, las d'ajouter, las de retrancher, aux mêmes vieilleries les mêmes vieilleries. (220)
Ensuite vis-à-vis de celui (écrit) de Sam : à
propos du mot "cause" répété plusieurs fois avec emphase, le narrateur en un
passage note sobrement : "(marre de souligner ce foutu vocable)" (139). On peut
encore mentionner, dans un ordre d'idée assez proche, ce passage truffé de
points-virgules, au beau milieu duquel le narrateur commente : "Quelle horreur que le
point et virgule." (162) -- effectivement, il disparaîtra désormais des textes
subséquents (démontrant du même coup son caractère superflu dans la graphie). Et puis
il y a ces blancs frappés d'un point d'interrogation (la marque même de Watt, du
questionnement) qui trouent le texte de place en place, comme autant de signes du manque
et du rien (du manque face au rien), et sur lesquels on reviendra. Tout cela semble
signifier que le langage, marqué (et même explicitement) par le manque, entraîne par
contagion l'usure chez l'usager, la lassitude et l'ignorance : bref, plus on parle, moins
on dit, moins on sait. Là encore, on reviendra sur le sujet, lorsqu'il s'agira d'étudier
en détail ces deux modes de récit.
C'est à ce point nommé (qui marque également la fin de la deuxième section) que surgit
un nouveau serviteur, prénommé (en hommage au divin Schopenhauer ?) Arthur, ce qui va
permettre à Watt de monter en grade, si l'on peut dire, et de passer au service direct de
Monsieur Knott -- donc d'approcher enfin ce dernier. Or cette seconde et dernière partie
de son séjour ne lui en apprendra guère plus, bien au contraire :
De la nature de Monsieur Knott en particulier il continuait de tout ignorer.
Il y avait à cela de nombreuses et excellentes raisons dont deux au moins semblaient à Watt dignes d'être relevées : d'une part la pénurie des matériaux proposés à ses sens, de l'autre l'altération de ceux-ci. (207)
Et cependant, en contradiction apparente avec cette
affirmation, le roman livre un certain nombre d'informations le concernant.
Déjà la seconde section (séjour de Watt au rez-de-chaussée) offre quelques
renseignements intéressants concernant cet étrange univers et son bizarre propriétaire.
Et tout d'abord, la maison constitue une espèce de totalité rappelant l'Etre des
Présocratiques :
Watt avait de plus en plus l'impression, à mesure que le temps passait, qu'à la maison de Monsieur Knott rien ne pouvait être ajouté, rien soustrait, mais que telle elle était alors, telle elle avait été au commencement, et telle elle resterait jusqu'à la fin, sous tous les rapports essentiels (...). (135-136)
Le petit monde de Monsieur Knott (où rien ne se perd, rien ne se crée), donc, paradigme du grand monde -- on retrouve ici, sous une autre forme, une opposition déjà présente dans Murphy. De plus, cette totalité est soumise à un perpétuel mouvement brownien (qui n'est pas sans évoquer la troisième zone de l'esprit de Murphy), qui dès lors combine et annule de manière brunéique là encore (ou aussi bien einsteinienne) les contraires de la stase et du mouvement :
Oui, rien ne changeait, dans la maison de Monsieur Knott, parce que rien n'y restait, et rien ne venait ni ne s'en allait, parce que tout n'y était qu'allée et venue. (136)
Quant à Monsieur Knott lui-même, il est avant tout, comme le souligne Arsene, véritable principe d'immuabilité, celui qui demeure :
Mais il y a celui qui ne vient ni ne part, je parle bien sûr de mon ancien employeur, mais qui semble fixé à sa place, du moins jusqu'à nouvel ordre, comme le chêne, l'orme, le hêtre ou le frêne, et nous nichons un instant dans ses branches. (58)
Par ailleurs il est quasi muet, en tout cas vis-à-vis de ses serviteurs :
Watt n'avait jamais entendu Monsieur Knott non plus, entendu parler s'entend, ou rire, ou pleurer. (153)
Mais il lui arrive parfois de déféquer au milieu des fleurs :
(...) et une autre fois il l'entendit faire un bruit étrange, PLOPF Plopf Plopf Plopf plopf plopf plop plo pl. Cela se passa parmi les fleurs. (153)
On découvrira encore certaines de ses habitudes, par exemple quant à ses levers et couchers :
Une des premières choses que Watt apprenait ainsi était que Monsieur Knott tantôt se levait tard et se couchait tôt, et tantôt se levait très tard et se couchait très tôt, et tantôt ne se levait point ni point ne se couchait, car qui peut se coucher qui point ne se lève ? (86)
Monsieur Knott ici n'est pas sans suggérer les
variations saisonnières et latitudinales du soleil, dont il possède par ailleurs la
pérennité -- et plus loin il sera encore associé à d'autres facettes de la nature et
du temps naturel. Cependant ces variations sont erratiques, car entre elles "il ne
semblait pas y avoir de rapport mathématique" (86) visible, pour Watt en tout cas.
Il manifeste par ailleurs une fusion, et de ce fait une annulation, des contraires : de
même que Monsieur Endon ne se déshabillait ni donc ne s'habillait, Monsieur Knott à
l'occasion ne se couche ni donc ne se lève.
Sa nourriture également renvoie à la notion de l'informe : préparée le samedi soir,
selon une recette immémoriale, pour toute la semaine à venir, elle mêle en une purée,
ou bouillie, tous les aliments, toutes les boissons, épices, vitamines, sels minéraux,
etc., imaginables, qui de la sorte sont transformés en
une seule et même bonne chose ni nourriture, ni boisson, ni médecine, mais une bonne chose sui generis dont la moindre cuillerée ouvrait et refermait l'appétit, excitait et apaisait la soif, compromettait et stimulait les fonctions vitales et montait agréablement au cerveau. (88)
C'est-à-dire une véritable ambroisie qui elle aussi rassemble tous les contraires, et donc les annule. Mais elle présente également un aspect en quelque sorte pré-digéré : ce qui aimablement tire le fameux pot vers le pot de chambre, autre fondamentale figure beckettienne (on en reparlera). En revanche, elle est servie à des heures strictes et immuables :
On servait ce plat à Monsieur Knott, froid, dans une écuelle, à midi tapant et à sept heures précises du soir, d'un bout de l'année à l'autre. (89)
La troisième section révèle encore d'autres aspects de Monsieur Knott. Il y a d'abord ses habitudes vestimentaires, d'une très grande diversité (qui correspond à une vaste garde-robe : nouvelle suggestion de totalité) et particulièrement erratique (l'amenant à allègrement mélanger chaussette, bas, brodequin, soulier et chausson, quand il ne va pas tout bonnement pieds nus), ce qui fait de Monsieur Knott un être nettement déphasé par rapport à son environnement :
Si bien qu'il n'était pas rare de le voir, dans sa chambre, par sa maison, parmi son jardin, comme s'il n'avait pas conscience du temps qu'il faisait, ou de l'époque de l'année. (210)
Aussi bien, il semble un parfait étranger dans sa propre maison :
Quand Monsieur Knott circulait par sa maison il le faisait comme quelqu'un d'étranger aux lieux, tâtonnant à des portes immémorialement condamnées, regardant étonné par les fenêtres, trébuchant dans le noir de toujours, errant partout à la recherche des toilettes, se figeant perplexe au pied de l'escalier, se figeant perplexe en haut de l'escalier. (211)
Même chose dans son jardin, qu'il contemple chaque
fois comme s'il le découvrait. Bref, Monsieur Knott, propriétaire, est en même temps
non-propriétaire de son domaine. En outre, détail intéressant, son comportement
suggère une totale absence de mémoire.
Le centre de son univers semble (fort logiquement d'ailleurs) être sa chambre :
Ici il se tenait immobile. Debout. Assis. A genoux. Couché. Ici il allait et venait. (211)
Nouvelle totalité, celle des postures et mouvements : le texte ensuite décrit sur près d'une page le détail de ses allées et venues. Egalement, il ne cesse, dans sa chambre, de modifier la disposition du mobilier -- modifications à leur tour détaillées sur plus de deux pages. On nous rapporte également la nature précise des déplacements de son corps sur son lit circulaire, typiquement le seul meuble fixe dans cette chambre (et donc typiquement associé à la circularité) :
Seul le lit donnait l'illusion de la fixité, le lit si sobre, le lit si solide, qu'il en était rond, et vissé au sol.
La tête de Monsieur Knott, les pieds de Monsieur Knott, à raison d'un déplacement de près d'un degré par nuit, bouclaient en douze mois le tour de cette couche solitaire. (214-215)
On notera au passage l'ordre de la phrase :
l'illusion de la fixité comme cause de sa circularité et de son vissage au sol --
nouvelle instance d'un cercle et d'un point ? En outre, cette "petite révolution
annuelle" (215), totalité encore, outre qu'elle vient saper l'idée de fixité,
établit un rapport entre Monsieur Knott et d'une part le calendrier chrétien, d'autre
part un cadran (de gnomon ou d'horloge) -- bref avec le temps, naturel ou mécanique
(humain).
Monsieur Knott chante, d'une voix monocorde, malgré sa gamme fort étendue :
Il usait de tous les registres mâles, de la basse au ténor, avec un bonheur égal. (216)
Son chant donc est un non-chant. Par ailleurs, il parle souvent tout seul, en un "babil confus et sauvage, dépourvu de sens." (216) -- autrement dit il parle sans parler --, étant par ailleurs
sujet aussi à de solitaires éjaculations dactyliques d'une rare vigueur, assorties de spasmes des membres. Revenaient le plus souvent : Exelmans ! Cavendish ! Habbakuk ! Ecchymose ! (216)
("Exelmans !" sera une exclamation du
protagoniste de La fin.) Toutefois ces détails suggèrent aussi bien une forme de
dérangement mental.
Son aspect physique est bien entendu à l'avenant du reste, suggérant lui aussi une
totalité : ses métamorphoses (taille, corpulence, teint, cheveux -- sans même parler
des autres aspects : pieds, jambes, bouche, nez, yeux, oreilles, port, expression,
maintien, voix, odeur, graillonnement, crachat et rot20) s'étalent sur plus de deux
pages, et sont supposées par Watt s'effectuer "au plus profond de la nuit"
(220), entre minuit et huit heures du matin. Elles semblent du même coup indiquer que
Monsieur Knott rassemble en lui la totalité des traits et types humains.
Quant à ses gestes, ils n'ont rien de caractéristique,
sinon peut-être celui qui consistait en l'obturation simultanée des cavités de la face, les pouces dans la bouche, les index dans les oreilles, les auriculaires dans les narines, les annulaires dans les yeux et les majeurs, aptes en temps de crise à activer la cérébration, posés contre les tempes. (220)
-- d'où il est possible d'inférer qu'il constitue un condensé des fameux trois singes sages, ou qu'il aime à s'isoler, se couper de ses perceptions externes, c'est-à-dire du monde, pour se réfugier en lui-même. Sinon peut-être aussi sa manière de se chausser, qui semble quelque peu relever elle aussi du dérangement mental -- mais déjà au cours de la seconde section le texte suggérait la possibilité d'une aliénation mentale des trois occupants de la maison :
Et Monsieur Knott lui-même avait-il toute sa tête ? Ne seraient-ils pas tous les trois un peu toqués ? (126)
Mais surtout, il est lui aussi associé au besoin, donc au manque :
Car sauf, primo, d'être sans besoin et, secundo, d'un témoin à son absence de besoin, Monsieur Knott n'avait besoin de rien, autant que Watt pût en juger. (...)
Et Monsieur Knott n'ayant besoin de rien sinon, primo, d'être sans besoin et, secundo, d'un témoin de son absence de besoin, sur lui-même ne savait rien. D'où son besoin d'un témoin, non pas aux fins de savoir, non, mais aux fins de ne pas cesser. (210)
Autrement dit, il incarne l'essence même du besoin, à savoir le besoin du non-besoin, ainsi que l'ignorance totale de soi qui le menace d'une perpétuelle disparition -- et qui une fois de plus renvoie au principe berkeleyien de l'esse est percipi. Aussi bien le texte suggère-t-il un certain infantilisme chez Monsieur Knott, sorte de grand bébé dont il faut que l'on s'occupe, qu'on le nourrisse, le couche, le lève, et incapable de s'habiller correctement tout seul.
Pour L. Janvier, Monsieur Knott est tout bonnement un
maître. C'est là, tout de même, une conception un peu courte. C'est certes vrai en ce
sens qu'il a des serviteurs, que c'est un possédant, et que c'est lui que l'on sert. Mais
Monsieur Knott présente bien d'autres caractéristiques. Résumons-les.
Il règne sur un univers voué au travail (à la praxis). Il représente une
totalité protéenne et sans cesse changeante, en d'autres termes il rassemble en lui la
forme et l'informe -- ce en quoi il est à l'image de l'univers qui l'entoure : autre
exemple de structure en miroir, selon une dialectique dehors-dedans. Il est là depuis
longtemps, mais pas forcément depuis toujours ni pour toujours. Il est associé au temps,
naturel et humain (et plus particulièrement à la nuit, temps du sommeil, du noir et de
ses métamorphoses), mais par ailleurs déphasé, coupé de son monde et de son entourage,
ce qui pointe vers une mémoire défectueuse. Il ne sait rien de lui-même. Il incarne
l'essence même du besoin, à savoir celui de la plénitude du non-besoin, et celui d'une
existence attestée -- d'où son recours à l'autre, qui entraîne au passage un certain
paradoxe : ne sachant rien de lui-même, comment peut-il être conscient d'un besoin de
l'autre ? Enfin, il manifeste certains signes d'aberration mentale -- qui plus
précisément relèvent d'un anthropomorphisme échevelé.
Il semble que ce personnage protéiforme fonctionne à plusieurs niveaux. On pourrait par
exemple suggérer que lui et son univers représentent le monde, la nature (ou, si l'on
préfère, l'étant), qui a besoin d'un témoin pour exister. Ou alors qu'il représente
l'humanité (cette humanité apparue un jour et qui un jour, Dieu merci, disparaîtra)
dans sa bipolarité cartésienne, corps et esprit : le premier lié à l'apparence et au
temps, le second renvoyant à un soi incertain, fluctuant, principalement replié sur
lui-même dans les ténèbres d'un crâne.
Il serait possible d'aller encore plus loin : à travers ses incessantes métamorphoses
qui là encore renvoient à une dialectique du même et de l'autre, Monsieur Knott incarne
l'Humanité immuable et changeante, totalité dé-totalisée. Ses comportements
erratiques, ses côtés infantiles quant à eux ne pointent-ils pas vers l'atavique
immaturité, inépuisable et infinie, en somme vers le fondamental grotesque de la
créature humaine ? Car il y a bien évidemment du clown chez Monsieur Knott. Par
ailleurs, à travers son ignorance totale de lui-même, son constant besoin de
réflexivité par personnes ou objets interposés, ne suggère-t-il pas l'inconscient
(moins freudien que phénoménologique) à l'état pur, ce soi de L'innommable qui,
de même que l'oeil ne saurait se voir, est incapable de se connaître par lui-même ?
Enfin, on pourrait l'interpréter encore comme un principe du "chaos"
fondamental de la nature, auquel l'homme cherche depuis toujours à "remédier".
Mais, de même que Watt est par essence "what", le questionnement, Knott quant
à lui est "not", la négation par excellence. La critique a généralement
assimilé ce "not" à "nothing", ce rien qui seul finalement émerge
des investigations du protagoniste. Cela semble quelque peu douteux (ou alors, il
conviendrait de faire le rapprochement Knott / "naught"). Car "not",
c'est, jusqu'à plus ample informé, "ne... pas" -- l'essence même, en d'autres
termes, de la négation du non-être, là encore du manque, ou, sous sa forme extrême, le
néant. On peut à nouveau citer ici le Tout-Puissant dans Exode, 3-14 : "Je
suis celui qui est." Monsieur Knott quant à lui est celui qui n'est pas -- ou plus
précisément (pour reprendre la définition sartrienne de la conscience, d'ailleurs
empruntée à Hegel), il n'est pas celui qu'il est, il est celui qu'il n'est pas -- figure
par essence déceptive et insaisissable de la mouvance perpétuelle des choses. Cependant
l'inverse pourrait être envisagé tout aussi bien : Monsieur Knott est celui qui,
par-delà toutes ses métamorphoses, est -- divinité à la fois de la forme et de
l'informe, cet Etre des Présocratiques.
On peut dès lors envisager le séjour de Watt chez Knott comme une double quête, de la
réalité du monde durant sa période au rez-de-chaussée (au bout de laquelle il ne
découvre que la décevante irréalité, l'épaisseur trompeuse et déchue des mots), et
de la vérité essentielle de l'Homme lors de son service au premier étage (qui ne lui
révèle que des apparences ne recouvrant qu'un néant). Et après tout, Watt lui-même au
début s'était révélé inconnaissable pour les Nixon et Monsieur Hackett Dans les deux
cas, la seule réponse au compulsif "What ?" est un absolu et ironique
"Not." -- non pas "Rien." mais "Pas." (pas cela, pas ce qui
semble être, pas ce que disent les mots -- mais alors quoi ? Justement, rien que cela :
un processus d'infinie négation). A la limite, on pourrait suggérer qu'il se trouve dans
le personnage de Monsieur Knott une allusion aux vers fameux de Macbeth : la vie
n'est qu'une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et ne
signifiant rien (et l'on verra que Watt à son tour reprend le rôle). Ou encore, on
pourrait ici évoquer le philosophe Jaspers, pour qui toute entreprise humaine est vouée
à l'échec absolu, et qui considérait l'existence comme une inintelligibilité
pensante.
Finalement, Watt découvre que l'essence du monde se
réduit à son "innommable réité", et que celle de l'homme tient tout
entière, non pas même dans les mots dont il se sert et qui servent à le dire (mais qui
n'ont par eux-mêmes aucune légitimité), mais dans cette compulsion
épistémo-langagière qui l'habite, elle-même fruit d'une angoisse métaphysique -- dans
ce besoin insatiable et vain de l'impossible parousie aussi bien de soi que d'une parole
qui, toujours-déjà déchue, ne peut tisser que des fictions d'être : de sorte que toute
la suite de l'oeuvre est déjà présente dans Watt. La vraie chute de l'homme
n'est donc pas hors du langage, mais bien l'inverse, dans ce dernier, avec ses trompeuses
promesses de signification -- comme dira plus tard Molloy : "Ce dont j'ai besoin
c'est des histoires, j'ai mis longtemps à le savoir." (15), avec toute l'ambiguïté
que recèle le pluriel "histoires".
Dès lors, la seule emprise sur le monde, la seule identité possible de l'homme, à la
limite, passerait par le concept de praxis -- ou la notion sartrienne d'action.
Or toutes deux chez Beckett relèvent de la répétition futile, d'une absurdité
sisyphéenne. On en a rencontré des exemples dans Murphy. Ici, c'est le porteur de
bidons de lait de la gare du début qui ironiquement incarne ce principe :
Le porteur choisissait avec soin un bidon dans l'autre groupe et le roulait jusqu'à l'un. Il trie les bidons, dit Watt. Ou c'est peut-être une punition pour désobéissance. Ou pour quelque faute de service. (28)
D'une certaine façon, Watt n'a pas tort, du moins si l'on s'en remet à la Bible : le travail est effectivement une punition divine pour désobéissance. A ce sujet on peut encore une fois évoquer l'agitation frénétique et dérisoire d'Erskine, qui ne vaut en rien mieux que l'apathie de Watt (tous deux d'une certaine manière annoncent déjà les figures opposées d'Acte sans paroles II). Il est significatif que le seul travail (bientôt lui-même pensum, d'ailleurs) des créatures beckettiennes, dans la Trilogie, sera celui de l'écriture. Qui elle aussi sera donnée comme tâche sisyphéenne.
7. Négation : le manque, le presque / permutations
Bien plus encore que Murphy, Watt est le livre du manque. Car il est aussi le livre des "presque", des "pas tout à fait", "à peu près", des "pseudo", "pas forcément" et autres "plus ou moins" -- tous termes rencontrés à propos du fameux pot. Tout dans ce livre est placé sous le signe de l'inachevé, à commencer par le livre lui-même. On a déjà rencontré le fabuleux millénaire des Lynch. On peut répertorier quelques autres instances :
Ainsi mêlé à l'ombre il regardait passer les derniers trams, oh pas les tous derniers, mais presque (...). (9)
Watt se ramassa, plus ou moins intact comme d'habitude. (25)
Mais le sourire de Watt avait quelque chose d'incomplet, il lui manquait un petit quelque chose (...). (26)
La lune était maintenant levée. Elle n'était pas levée de beaucoup, mais elle était levée. (31)
(...) il avait presque l'air de ne pas faillir du tout. (119)
Et s'il ne rapportait pas mot pour mot les propos tenus par Arthur, par Louit, par Monsieur Nackybal et par les autres, il ne s'en fallait pas de beaucoup. (205)
Puis il vit s'agiter les branches d'un arbre et Monsieur Knott qui descendait parmi elles, on aurait dit presque de branche en branche (...). (205)
En avait-il fini à présent ? Eh bien presque. (207)
(...) qu'on aurait pu presque y voir, non pas un brodequin d'une part, et de l'autre un soulier (...). (227)
La lune, sans être pleine, n'était pas loin de l'être, dans un jour ou deux elle serait pleine (...). (231)
On peut enfin citer cette réflexion du narrateur dénonçant l'approximation du langage lui-même, sous l'influence de la Valeur :
Et n'est-il pas étrange très étrange qu'on dise d'une chose qu'elle est pleine, alors qu'elle n'est pas pleine du tout, mais jamais d'une chose qu'elle est vide, si elle n'est pas vide ? (96)
Le presque, on l'a précédement souligné, renvoie au manque, qui à son tour est associé à la négation (au non-être). Autrement dit, le presque nie la plénitude, l'ordre, l'intégrité, la légitimité des mots et, on l'a vu, jusqu'au sujet lui-même. Bref, tout ici-bas est lamentablement incomplet, inachevé -- bâclé, à la limite. A l'opposé, le presque introduit (ou plus simplement implique) le désordre -- à cet égard Beckett, on l'a déjà remarqué à propos de Murphy, rejoint Héraclite : le plus beau paysage ne vaut pas mieux qu'un tas d'ordure répandues au hasard. Arsene quant à lui ne décrit pas différemment l'existence : "Une ordure de bout en bout." (46). De la même manière, Molloy philosophera sur la sienne :
Moi je remuais mollement des détritus, en me disant probablement, car à cet âge je devais avoir encore des idées générales, Voilà ma vie. (75)
Et l'on a relevé ailleurs cette remarque de Clov :
"J'essaie de fabriquer un peu d'ordre." (79).
Mais il est encore une autre manifestation, à première vue, du désordre (en son
principe), abondamment présente dans le roman : ce sont bien sûr les fameuses
permutations. On se contentera d'examiner les plus importantes. La première d'entre elles
a trait aux dispositions concernant la nourriture de Monsieur Knott : à partir de trois
propositions (Monsieur Knott est oui ou non responsable de ces dispositions, il sait oui
ou non qui, lui ou un autre, en est responsable, il sait oui ou non qu'elles existent),
chaque proposition étant en outre suivie d'une constante : "et était content."
(90), le texte recense douze hypothèses de Watt à ce sujet. Certaines sont
contradictoires, voire franchement absurdes, ainsi la dernière :
12. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispositions, mais savait qu'il était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content. (91)
Notons par ailleurs que la proposition 2 est
elle-même déjà contradictoire, puisqu'on nous a dit que de lui-même Monsieur Knott ne
sait rien. On a donc ici un travail de sape de la logique par elle-même -- ce qui en
ressort, c'est le mécanisme logique lui-même au détriment du contenu. Et bien
évidemment le hiatus entre forme et contenu ne peut manquer de jeter un discrédit
ironique sur l'outil lui-même -- ce qui est justement le but de toute l'opération.
La seconde concerne le tableau de la chambre d'Erskine, et s'élabore à partir des
hypothétiques rapports entre un cercle et un "centre", et aboutit à huit
possibilités. On a vu cependant que lesdits rapports sont faussés dès le départ,
entachés qu'ils sont d'un anthropomorphisme abusif. On trouve ensuite le concert des
grenouilles (quarante-cinq combinaisons à partir de trois éléments sur une
"portée" de huit "mesures"). Vient ensuite la série des diverses
postures adoptées par Watt et Madame Gorman durant leurs rencontres dans la cuisine,
trois éléments (le double baiser, Madame Gorman assise sur Watt, et vice versa)
aboutissant aux calculs suivants, d'un érotisme échevelé :
Ce qui donne, en comptant une minute pour l'interversion, une séance moyenne de quinze secondes seulement et, sur la base modeste d'un baiser d'une minute toutes les minutes et demie, un total pour la journée d'un seul baiser, d'un seul double baiser, amorcé pendant la première séance et consommé au cours de la dernière, car pas question de baisers pendant l'interversion, tant celle-ci les tenait en haleine. (146-147)
De la même façon, on l'a déjà mentionné, Molloy computera gravement ses pets.
C'est ensuite le tour de la longue série (quatre pages) de regards échangés entre les cinq membres du comité au début de l'hilarant épisode Louit-Nackybal, relaté par Arthur. Série donnant lieu tout d'abord à une rationalisation de la part du narrateur (combinatoire idéale, à la fois exhaustive et sans perte de temps ni de regards), elle-même débouchant derechef sur la sèche conclusion d'une formule algébrique :
Il apparaîtra alors que le comité s'est regardé dans les plus brefs délais, et avec un minimum de regards, soit x2 - x regards s'il y a x membres du comité, et y2 - y s'il y en a y. (186-187)
Or encore une fois, on remarquera que cette
"algébrisation" du phénomène équivaut à évacuer toute subjectivité de la
scène, avec la suggestion suivante : que l'efficacité est mécanique,
c'est-à-dire inhumaine.
Suit la sortie de tous ces messieurs, prétexte à un développement de près de deux
pages.
On rencontre encore une autre brève combinatoire (à cinq éléments : épaules, bassin,
fesses, ventre, poitrine, qui donnent finalement six possibilités) dans la troisième
section, à propos du no man's land situé entre les clôtures des parcs de Watt et
Sam.
Les habitudes de Monsieur Knott donnent lieu quant à elles à plusieurs séries : ses
diverses tenues (vêture, chaussures), ses postures (immobile, debout, assis, à genoux,
couché) et allées et venues d'un point à l'autre (porte, fenêtre, feu, lit) de sa
chambre, permutations du mobilier (commode, coiffeuse, table de nuit, table de toilette)
de ladite chambre, au fil des jours de la semaine, et enfin la plus longue et la plus
riche, celle des variations de son aspect physique.
De cette succession d'exemples on peut déduire
plusieurs choses. Tout d'abord que n'importe quelle "tranche" de réel peut
faire l'objet d'un processus combinatoire : de sorte que l'on rejoint le principe
épistémo-logique établi dans le roman. Ensuite, que toutes ces séries sont, là
encore, des mécanismes générateurs de discours, mécanismes par ailleurs des plus
économiques, car basés sur un nombre limité d'éléments (de deux à sept pour toutes,
sauf la dernière -- c'est-à-dire des produits de la combinaison de un et deux). Par
ailleurs, qu'il s'agit dans chaque cas de recenser toutes les possibilités d'une
situation (dispositions relatives à la nourriture, regards) ou d'un espace (tableau,
corps, chambre) : autrement dit d'un cadre très précisément circonscrit. Cependant la
combinatoire est dynamique : il s'agit moins d'examiner des configurations successives que
des rapports -- à nouveau on rencontre la conception d'un monde en perpétuel mouvement
(dont celui du discours est sans doute exemplaire).
Pour G. Deleuze,
La combinatoire est l'art ou la science d'épuiser le possible, par disjonctions incluses. Mais seul l'épuisé peut épuiser le possible, parce qu'il a renoncé à tout besoin, préférence, but ou signification. Seul l'épuisé est assez désintéressé, assez scrupuleux21.
Et, un peu plus loin :
La combinatoire épuise son sujet, mais parce que son sujet est lui-même épuisé. L'exhaustif et l'exhausté (exhausted). Faut-il être épuisé pour se livrer à la combinatoire, ou bien est-ce la combinatoire qui nous épuise, qui nous mène à l'épuisement, ou bien les deux ensemble, la combinatoire et l'épuisement22 ?
Dans la première citation, notons-le, on retrouve
précisément le cas de Murphy avec ses biscuits. La seconde est plus discutable. On
pourrait objecter que l'épuisement au contraire favoriserait le choix de la première
possibilité venue : après tout, il y faut de la patience et de l'énergie pour ainsi
aligner toutes ces séries. En outre, en l'absence de tout besoin, préférence, but ou
signification, l'acceptation indifférente de l'état des choses comme elles sont
constituerait l'attitude la plus crédible (à moins, évidemment, qu'il n'y ait pas, en
premier lieu, d'état des choses comme elles sont). Peut-être serait-il plus juste de
parler de lassitude (plus métaphysique d'ailleurs qu'autre chose) -- et même, on
pourrait à la limite rapprocher l'éventail complaisant de la combinatoire de ce
"moi je n'ai pas d'opinion" désinvolte, l'un des leitmotivs de L'innommable.
Comme quoi on peut dire d'une chose n'importe quoi et son contraire. Mais enfin. En
admettant que G. Deleuze ait raison, l'épuisement du possible n'est certes pas la seule
fonction de la combinatoire.
Car tout d'abord, on peut noter que la visée en est totalisante : il s'agit de traquer
toutes les possibilités ou virtualités d'une certaine situation ou conjonction
d'éléments, ce qui à la limite signifie non seulement explorer de manière exhaustive
un espace particulier, mais encore le créer, le constituer (ainsi des hypothèses de Watt
concernant la nourriture de Monsieur Knott, dont on a vu que certaines sont
incohérentes). Il sagit moins dépuiser le réel lui-même que toutes ses
virtualités, tous les réels possibles -- ou impossibles -- mais ce faisant on aboutit à
déréaliser ce même réel, qui dès lors napparaît plus que comme une
virtualité parmi dautres, une sorte de réel "en suspens", voire
contingent, car après tout pas plus légitime que ses autres virtualités, restées quant
à elle non-réalisées : à la limite, on débouche sur l'empirisme pur et simple. Par
ailleurs on retrouve ici Spinoza : toute détermination est une négation. Mais alors,
logiquement, la négation de la détermination débouche sur une nouvelle négation : un
non-déterminé, autrement dit un non-réel -- ou, si lon préfère, un
in-déterminé, un ir-réel. En quoi l'on rejoint, d'une certaine manière, le domaine de
la fiction (le réel comme fiction) -- mais après tout cette dernière est-elle autre
chose qu'une combinatoire, et plus précisément une combinatoire (parmi beaucoup
dautres) déterminée et figée par lexigence, ou le désir (plus ou moins
arbitraires) dun sens ?
Mais la combinatoire, on l'a souligné, est un processus dynamique : en ce sens elle est
mouvement infini, car il n'y a aucune raison a priori pour que s'arrête celui-ci -- en
quoi elle se pose comme le contraire de l'ordre, ou plus exactement comme sa négation,
son annulation : elle est, si l'on veut, désordre contrôlé. Et encore : ceci
revient à assimiler l'ordre à l'immobile, et le désordre au mouvement (c'est l'attitude
de Clov, par exemple). Car, dune certaine manière, ce ne sont pas tant les objets
concernés qui font problème, mais leurs rapports -- or ceux-ci, dans les permutations,
savèrent finalement purement gratuits. Ou encore : il n'y a plus, dès lors, ni
ordre ni désordre (ne parle-t-on pas de "l'harmonie des sphères" ?). En quoi
également elle est abolition du hasard : celui-ci réside dans telle ou telle
configuration, non dans la totalité -- à la limite, elle tend à faire effacer
(dépasser) la contingence de chacun de ses éléments les uns par les autres (on le voit
bien dans l'interpétation par Watt du tableau, où chaque composante se trouve en quelque
sorte justifiée, légitimée par l'autre). En fin de compte le principe combinatoire
aboutit à dépasser les contraires, à transcender la négation du manque, à de la
contingence faire surgir la non-contingence -- la plénitude.
Ce qui s'en dégage donc, finalement, c'est l'absolu d'un ensemble et l'impératif d'un
mouvement : dès lors qu'ont été recensées deux configurations, c'est le principe
entier qui dans l'instant apparaît. Plus moyen, du coup, de ne pas poursuivre le reste du
processus : la combinatoire est avant tout un vertige fixé23, c'est un univers qui
pour ainsi dire tourne fou, "dans l'espace infini, dans le temps éternel"
(134), comme dirait Watt dans son extase esthétique.
Mais du même coup c'est un univers décentré, sans attaches ni repères, sans aucune
stabilité (c'est-à-dire, autres que ceux, que celle imposés par les limites de l'espace
concerné) -- c'est l'Etre des Présocratiques, soumis à une perpétuelle mouvance.
Univers dont par ailleurs, outre le hasard (mais tout autant, paradoxalement, le destin :
en quoi Watt a posteriori récuse les élucubrations astrologiques de Murphy), le
sujet (c'est-à-dire une volonté, un choix entraînant l'arrêt sur telle ou telle
configuration -- et donc l'exclusion des x autres possibles --, négation spinoziste de la
détermination autrement dit) a également disparu (comme on l'a précédemment relevé à
propos des biscuits de Murphy : c'est dans ce sens qu'il convient de parler d'
"épuisement" du sujet) : monde purement gratuit, sans valeurs, sans finalité
ni téléologie (mais non sans signification comme semble le penser G. Deleuze, la
non-signification étant encore une forme de signification pour l'homo semioticus),
monde totalement objectif, réifié autrement dit, uniquement soumis au principe du jeu
(dans les deux sens du terme) et au regard d'un Dieu indifférent (ou épuisé, comme
on voudra -- après six jours passés à prononcer quelques paroles).
Monde de la totalité et de la plénitude, délicieux fantasme d'un monde enfin fini, et
donc délivré du manque et de la contingence liés au subjectif et à son in-fini : on
retrouve ici la conception leibnizienne de la monade, monde clos, monde parfait -- plus
que parfait, même, car également délivré de la tyrannie de la Valeur qui limitait
encore la cosmogonie de Leibniz. Monde de la petite enfance aussi bien, de l'immédiat, de
l'étonnement, du jeu, libre des contraintes de la réflexivité, de la mémoire et des
habitudes (comme Monsieur Knott lui-même) -- ce qui au passage jette une lumière sur la
conception beckettienne du "sujet".
A un détail près toutefois : l'élaboration de la combinatoire passe inévitablement par
la tyrannie de la linéarité, dé-totalisante quant à elle, du discours. Bref, ce
dernier une fois de plus se donne comme lieu (cause) d'un manque.
Or, par extension, on pourrait considérer que la planète elle-même, voire le cosmos
tout entier, relèvent à leur tour du principe combinatoire. Question simplement de
regard : pouvoir observer les choses depuis Sirius -- car celui qui combine est au-dessus
du réel, il le transcende puisqu'il le recense. Ainsi, qu'il s'agisse du cosmos, de la
planète, du grouillement incessant de l'humanité, des autres animaux, des poissons, des
oiseaux et des insectes, des végétaux, des grains de sable ou de la réalité humaine et
de ses fictions, tout est fondamentalement affaire de combinatoire (avec, ou sans
finalité autre qu'elle-même, c'est-à-dire la simple poursuite du jeu per se ?
La question est des plus discutées). Ce qui nous amène à la dernière forme de
permutations, la plus intriguante sans doute : les jongleries verbales de Watt.
Les permutations effectuées par Watt sur son discours sont systématiquement basées sur l'inversion (nouvelle instance de "métamorphose à rebours" ?) :
De même que Watt marchait à l'envers, de même il conversait à reculons. (169)
Autrement dit, il s'agit ici de régression -- vers quoi ? On remarquera d'ailleurs que ce parti pris du "à rebours" affecte également la chronologie de son récit :
Deux, un quatre, trois, voilà l'ordre dans lequel Watt raconta son histoire. (223)
Ses inversions discursives sont au nombre de huit :
- mots dans la phrase
- lettres dans le mot
- phrase dans la période
- mots dans la phrase et lettres dans le mot
- mots dans la phrase et phrases dans la période
- lettres dans le mot et phrases dans la période
- lettres dans le mot, mots dans la phrase et phrases dans la période
- mots dans la phrase, lettres dans le mot, phrases dans la période, tantôt ou
simultanément.
Bien que chaque nouvelle permutation entraîne chez
lui un moment d'incompréhension et un temps d'adaptation (et donc une perte
d'information), le narrateur malgré tout parvient à chaque fois à saisir le principe
d'inversion utilisé et à rétablir le message -- excepté lors de la dernière instance,
où il doit d'abord s'avouer vaincu : "Je ne me rappelle aucun exemple de cette
manière." (174). Mais il finira néanmoins par s'y faire (dit-il) comme pour les
autres. Toutefois dans ce cas on peut se demander pourquoi il ne dispose d'aucun exemple.
De quoi s'agit-il exactement ici ? D'une totale détérioration du langage du
protagoniste, comme le pense G. Durozoi ? Ou bien Watt se livre-t-il à quelque
manipulation de kabbaliste en quête du Nom (du Centre, de la Vérité) ? En fait, on
constate que cette démolition du discours (et plus récisément du signifiant) n'est pas
sans méthode, loin de là : Watt procède uniquement par inversions progressives. C'est
précisément ce qui fait que Sam à chaque fois parvient à reconstituer le sens (et donc
le signifiant) -- autrement dit à retrouver le signifié par-delà les torsions et
altérations du signifiant. Ce qui, notons-le au passage, confirme la position du roman
déjà manifestée à propos du pot : indissociabilité signifiant-signifié, autrement
dit indivisibilité du signe.
Ce qui suggère quatre choses. Tout d'abord, il ne s'agit nullement de véritable
détérioration. Ensuite, le langage lui-même (dans les dimensions du signifiant et de la
syntaxe) est une combinatoire. Ensuite encore, Watt en fin de compte à aucun moment ne
quitte le symbolique (le langage). Enfin, le rétablissement à chaque fois opéré par
Sam là encore pointe vers une archi-écriture derridienne, qui dépasserait la
dimension du signifiant -- en d'autres termes (et ceci nous renvoie au point précédent),
ne chute pas, ne fuit pas hors du symbolique qui veut.
On peut également évoquer ici le conte de Borges, "La bibliothèque de
Babel24" (qui à travers sa métaphore de base met en jeu toute une théorie du
langage comme combinatoire, justement), ainsi que cette réflexion de l'écrivain argentin
selon laquelle un singe dactylographe disposant de l'éternité aboutirait fatalement à
ré-écrire L'Iliade.
En réalité, il semble tout simplement que Watt s'efforce ici d'exprimer, au bénéfice
de Sam, la chaotique incohérence de son vécu auprès de Monsieur Knott : on peut en
effet souligner la similitude du discours de Watt avec d'une part l'aspect protéen de
Monsieur Knott, et d'autre part avec sa nourriture, magma indifférencié dans lequel se
fond, méconnaissable désormais, chacun des aliments ou ingrédients. Sauf bien
évidemment que le discours de Watt ne peut que mimer l'informe, sans jamais vraiment
(selon Sam) l'atteindre -- ce en quoi là encore il pointe vers la métaphore. En ce sens
on pourrait dire que le discours du protagoniste, ainsi plié à l'ineffable d'une
expérience irrémédiablement confuse, donc indicible, n'est rien d'autre
qu'hyper-réaliste, et fidèle à la mimésis d'Aristote. Ou encore, serait-il
possible de suggérer qu'au travers de son discours protéen Watt s'assimile en quelque
sorte à Monsieur Knott lui-même et à son univers ? Possibilité renforcée par le fait
que, tout comme Monsieur Knott déféquait dans son jardin, Watt à l'asile en fait autant
dans son parc :
(...) alors il surgit, tout en reboutonnant gauchement son pantalon qu'il portait devant derrière, de derrière un arbre (...). (168)
Il installe au coeur de sa parole le principe de l'informe, de la négation et du manque -- il s'efforce, autrement dit, de créer une parole authentique, à l'image et à la mesure de cet univers et de son propriétaire : mimésis là encore. En effet, le narrateur note, à propos de la première permutation :
(...) qu'il y avait peut-être davantage qu'un simple renversement du discours ;
qu'il y avait peut-être inversion de la pensée. (170)
Ce qui, remarquons-le, souligne le rapport entre
discours et pensée (mais en même temps pointe vers une conception saussurienne du
signe).
On notera cependant que Watt ne va pas jusqu'à défigurer son discours au-delà de toute
compréhension possible : mais c'est qu'il est en rapport de communication avec Sam. Ce
qui suggère deux choses. Soit que Watt ne peut pas atteindre à ce langage brut,
langage de l'informe, qui seul rendrait compte de son expérience, autrement dit qu'il est
impuissant à faire sauter la barre du symbolique, qui justement constitue le langage en
tant que tel. Soit qu'il ne veut pas, dans la mesure où, fort berkeleyiennement,
il désire transmettre la radicalité de cette expérience : mais du même coup se voit
contraint de demeurer à mi-chemin de la vérité. Ou bien les deux -- après tout, ne
devient pas fou qui veut, de même que nul ne sort si facilement du symbolique. Ainsi, son
récit de toute façon sera hybride, et à son tour entaché de manque (de vérité).
Or, selon les modalités du roman (qui y insiste à plusieurs reprises), Sam, en tant que
"porte-parole" (69) de Watt, est entièrement tributaire du récit de ce dernier
:
Car tout ce que je sais au sujet de Monsieur Knott, et de tout ce qui touchait à Monsieur Knott, et au sujet de Watt, et de tout ce qui touchait à Watt, c'est de Watt que je le tiens, et de Watt seul. (129)
Remarque des plus discutables, nous aurons l'occasion d'y revenir. Car cette question des sources (des origines) du récit constitue elle aussi une problématique cruciale du texte : il convient donc à présent d'examiner la nature précise de la configuration Watt-Sam, ainsi que celle des rapports, et donc de la communication, entre les deux.
8. Watt-Sam : communication / intersubjectivité / narrations
L'asile où a lieu la rencontre entre le narrateur et
Watt, et donc la narration du second au premier, est, tout comme le petit monde de
Monsieur Knott, un univers à part. Et même, nouvelle instance de combinatoire, il semble
qu'il intègre divers éléments des deux autres milieux, la ville et la maison de
Monsieur Knott : on y retrouve un parc (garden dans l'original), un ruisseau, des
pavillons aux cheminées fumantes, un pont (ce principe de "ré-emploi" des
mêmes éléments ou "accessoires", on le retrouve dans toute l'oeuvre, mais
plus particulièrement dans les deux volets de Molloy). De sorte que l'on pourrait,
à la limite (et à un premier niveau, celui de la représentation) s'interroger -- et
peut-être est-ce justement là l'intention de la narration -- sur la véracité du récit
de Watt : sort-il de son expérience chez Monsieur Knott, ou tout droit de son imagination
(ou si l'on préfère, est-il un produit de ses "voix") ? Ou bien serait-il tout
bonnement inventé par Sam ? On verra plus loin que la question est justifiée.
Mais on constate que ce parc est également une manière d'Eden à rebours lui aussi,
déchu et stérile :
Il poussait là d'immenses trembles blêmes et des ifs éternellement sombres (...).
En hiver les ombres maigres se tordaient, sous nos pas, dans l'herbe folle flétrie.
De fleurs pas trace, sinon des fleurs qui se sèment toutes seules (...). En tête le pissenlit.
De légumes pas signe (...).
Instable un pont rustique enjambait ses eaux sombres, un pont rustique à dos d'âne, dans un extrême délabrement. (158)
Ce lieu tourmenté (qu'on croirait tout droit sorti de quelqu' oeuvre gothique, et qui de toute façon se présente comme l'opposé du domaine de Monsieur Knott, soigneusement entretenu quant à lui par l'industrie humaine : le parc de l'asile est naturel) devient franchement sadien dès lors que les deux compères, avec une féroce dilection, massacrent les oiseaux et détruisent leurs nids à coups de pierres, ou bien nourrissent leurs amis les rats avec "des oeufs d'oiseau, des grenouilles et des oisillons" (160), ou mieux encore, "un raton bien en chair" (160), ce dont ils tirent de concert cette pensée hautement métaphysique :
C'était en ces occasions, nous en sommes convenus après un bref échange de vues, que nous nous trouvions le plus près de Dieu. (160)
Création-abattoir chère aux conceptions du divin
Marquis (qui en avait effectivement parfaitement saisi le principe de base), portrait d'un
Dieu cruel, et donc pierre sardonique, à nouveau, dans le jardin du dogme chrétien avec
son Dieu d'Amour chérissant toutes ses créatures -- ainsi que dans celui d'écrivains au
christianisme béat, tels Theilard de Chardin25. Notons que le thème de l'abattoir
reviendra par la suite hanter toute la Trilogie.
Le passage par ailleurs développe toute une symbolique, de la communication tout d'abord,
avec ce pont délabré puis consolidé qui permet une jonction entre les deux personnages,
jonction couronnée par leur baiser de paix. Symbolique (on ne peut plus explicite) de la
figure christique chez Watt :
Sa ressemblance, à ce moment-là, avec le Christ dit de Bosch (National Gallery N° ?), était si frappante que j'en fus frappé. (164)
Ressemblance néanmoins placée dans le domaine
culturel, là encore : on n'y échappe pas (et l'on nous rappelle, discrètement, au
passage, que Watt, tout comme le tableau de Bosch, est une "oeuvre
d'art", mais marquée quant à elle du manque, c'est-à-dire de la subjectivité, de
l'ignorance : manque le numéro du tableau, qui d'ailleurs réduit celui-ci à un simple objet
numéroté dans une combinatoire, à savoir le musée).
Mais surtout, là encore, nouvelle symbolique de la communication, donc du récit et de la
narration. Ceux-ci tout d'abord se trouvent placés sous le signe d'une contamination
d'ordre météorologique : si le temps pour Watt est suffisamment venteux mais pas trop
pour Sam, assez ensoleillé pour Sam mais pour Watt pas trop, tous deux sont susceptibles
de sortir de leurs pavillons, donc de se rencontrer, et qui sait de converser --
conditions d'ailleurs assez rarement réunies pour que le récit de Watt prenne plusieurs
années.
Il y a enfin les modalités de la rencontre, dans cet étroit no man's land situé
entre les clôtures des parcs des deux pavillons : significativement, le récit se
déploie en un terrain neutre investi par le narrateur et l'auditeur. Configuration qui
suggère non seulement l'intersubjectivité inhérente à tout discours, mais également
un schéma qui sous-tendra toute la Trilogie : on a ici d'une part un parleur, de l'autre
un auditeur-scripteur (car Sam dûment consigne dans un petit carnet les informations de
Watt). Mais surtout, on a affaire à une structure en miroir :
Et dans le même instant j'eus soudain l'impression de me trouver devant un vaste miroir qui me renvoyait mon parc, et ma clôture, et moi-même, et jusqu'aux oiseaux ballotés dans le vent, au point que je regardai mes mains, et me tâtai le visage, et le crâne luisant, avec une inquiétude aussi réelle qu'injustifiée. (164)
Principe spéculaire qui donne tout son sens aux
inversions caractérisant à présent Watt : progression, pantalon, discours
systématiquement à l'envers (sans parler du "W" initial de Watt qui est la
réflexion du "M" final de Sam). Mais qui tout aussi bien évoquent le
châtiment des voyants dans l'Enfer de Dante, qui vont la tête à l'envers et regardant
derrière eux -- référence somme toute logique dans un monde déjà mort (Murphy)
ou perdu (Watt), en un mot sans avenir.
Autrement dit, le texte ici met en scène une figure du double (un principe du
dédoublement) -- que l'on retrouvera par exemple dans Molloy, ainsi lorsque Moran
s'imagine en pleine scène d'auto-érotisme, en train de se masturber devant son miroir
Brot. Suggère-t-il, ce principe, que Sam devient Watt en cet instant, ou le contraire ?
Qu'il s'agit d'une fusion des deux, ou à l'opposé que Watt serait une projection de Sam,
un produit de son imagination ? Ou tout simplement le texte vise-t-il à souligner le
principe d'intersubjectivité qui désormais va souder ces deux consciences ? On peut
également mentionner ici la théorie lacanienne selon laquelle l'autre me renvoie mon
discours sous une forme inversée. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'apparaît
la figure du double dans le roman : on a déjà mentionné le double de Watt à son retour
à la gare. Mais il y a également le "redoublement" d'Arsene, également à son
départ de chez Monsieur Knott :
Et comme Watt fixait son regard sur ce qui lui semblait déjà être le jour nouveau, l'homme de biais les yeux sur lui sur le seuil de la cuisine devint deux hommes de biais les yeux sur lui sur deux seuils de cuisine. (65)
Il semble que chez Beckett l'un (l'unique) soit, non
pas insuffisant, mais impossible par définition, de sorte que un, tel la paramécie,
glisse toujours vers deux, vers le dédoublement, en une sorte de compulsive et
inévitable auto-parthénogenèse -- vers le multiple et le hiatus. C'est Malone qui
remarquera : "Tout se divise en soi-même, je suppose." (12). Et son texte, on
le verra, ne manquera pas de l'illustrer.
Toujours est-il que l'on constate à ce point une nouvelle instance de contamination : à
propos de la double trouée des deux clôtures (trouées qui ne sont pas sans évoquer le
cercle du tableau de la chambre d'Erskine, autrement dit le principe du manque), Sam se
met soudain à raisonner comme le Watt de la deuxième section, développant une
interminable démonstration (nouvelle illustration du caractère générateur de discours
du manque) tendant à prouver que les deux brèches n'ont pu être faites ni par un, ni
par deux animaux en furie. Conclusion toute négative d'ailleurs immédiatement contredite
par une nouvelle hypothèse mettant en scène une "bête solitaire, sa puissance
naturelle décuplée par la colère ou la peur" (167) -- et on notera que même l'un
ici relève du multiple : "décuplée" -- qui aurait troué les deux clôtures
dans une seule et même charge et avec autant de facilité que si elles n'en faisaient qu'une ? (167)
Précision qui reprend la symbolique spéculaire, avec l'implication suivante, que l'espace de l'intersubjectivité lui aussi contient le même et l'autre, ou si l'on préfère l'un et le double -- le passage représente une variation sur l'un et le binaire. Effectivement, Watt et Sam se trouvent chacun dédoublés en un protagoniste et un narrateur d'abord, en un narrateur et un narrataire ensuite, sur le mode oral pour Watt et écrit quant à Sam, selon un rapport que l'on peut décrire à l'aide du schéma suivant :
oral (Watt) : protagoniste ------- narrateur
(visuel-mental)
écrit (Sam) : narrataire ------- narrateur
(auditif-mental)
On notera d'abord la similitude avec notre
précédent schéma (concernant la métaphore), ce qui n'est nullement, on le verra plus
loin, un hasard. Et d'autre part la chaîne visuel-mental / auditif-mental, qui est encore
affectée par les "voix" de Watt ainsi que par d'autres facteurs, eux aussi
décrits par le texte. Enfin le rapport entre les perceptions (vision, ouïe), le mental
et la narration (orale et écrite), qui derechef met en jeu une imbrication de
l'ouïe-vision et du mental : on retrouve ici ces pierres de touche beckettiennes que
constituent la conscience, l'oeil et l'oreille. En fait, Watt pour ainsi dire
expose toute une phénoménologie de la réalité humaine et du langage (de la fiction
autrement dit), à partir de ses composantes et modalités de base, et selon laquelle
écrire, c'est écouter : L'innommable ne dira pas autre chose.
Par ailleurs, du fait des permutations langagières de Watt, l'expérience de Sam n'est
pas sans une confusion proche de celle de Watt face à l'incompréhensible univers de
Monsieur Knott -- parallélisme qui sera confirmé par d'autres facteurs affectant le
récit de Watt et la narration de Sam. Egalement, leur espèce de danse entre trois
espaces (parc de chacun et no man's land au milieu) n'est finalement rien d'autre
qu'une représentation du processus de communication -- de l'espace dialectique et fugace,
tout en va-et-vient, de l'intersubjectivité. Danse d'ailleurs à son tour placée sous le
signe du spéculaire : "comme un seul homme" (168), ce qui peut évoquer aussi
bien la rencontre de deux consciences que le clivage d'une seule (ce qui dès lors renvoie
à Murphy). Si l'autre peut être moi, je est un autre.
Rencontre délicate toutefois (ou fondamental clivage), l'espace de la communication (ou
aussi bien de la présence à soi) étant des plus chichement mesurés :
Pour nous qui allions ainsi, entre les clôtures, allions et venions, d'un point de divergence à l'autre, il y avait juste la place. (169)
En d'autres termes : deux conviennent pour la communication, trois déjà seraient de trop (et l'on constate que même lorsque l'oeuvre dépasse le couple vers le trio -- Comédie, Va-et-vient -- la chose est ramenée dans un cas à une fiction unique répartie en trois voix, dans l'autre à une série de dialogues, l'une des figures étant à chaque fois hors jeu). Mais aussi en tant qu'espace neutre -- qu'espace commun, autrement dit espace de transcendance des limitations (symbolisées par les deux parcs clos sur eux-mêmes) de la simple subjectivité --, ce lieu est des plus nécessaires et des plus incontournables :
Dans le parc de Watt, dans mon parc à moi, nous aurions été plus à l'aise. Mais il ne me vint jamais à l'esprit de ramener Watt dans mon parc à moi ou dans le sien de le suivre. Mais il ne vint jamais à l'esprit de Watt de me ramener dans son parc à lui ou dans le mien de me suivre. Car mon parc était mon parc à moi, et le parc de Watt était le parc de Watt, nous n'avions plus de parc commun. (169)
Ce passage n'est pas, par ailleurs, sans évoquer ce mythe platonicien, dans La république, qui s'efforce d'expliquer, justement, le phénomène du manque : nostalgie d'une plénitude perdue au nom de quelque faute punie par les dieux courroucés -- on pense du coup, bien sûr au mythe édénique, mais aussi à l' "étrange peine, étrange faute" (213) de L'innommable.
Chaque composante du récit auquel aboutit Watt, qu'il s'agisse du vécu du protagoniste éponyme, de sa reconstruction subséquente et de l'émission de cette dernière (par Watt) ou de sa réception et retranscription (par Sam), se trouve affectée par une forme ou une autre de manque. Le problème commence avec l'imposition d'une signification sur un vécu incernable, comme en témoigne l'incident des Gall :
Enfin, pour en revenir à l'incident Gall père et fils tel que Watt le relata, avait-il pour Watt cette signification à l'origine, pour ensuite la perdre, avant de la retrouver ? Ou avait-il pour Watt une tout autre signification à l'origine, pour ensuite la perdre, avant de revêtir celle, seule ou entre autres, qu'il présentait dans la relation de Watt ? Ou enfin n'avait-il pour Watt aucune signification à l'origine, n'y avait-il alors ni Gall ni piano, mais seulement une suite inintelligible de changements d'où Watt finit par extraire les Gall et le piano, dans un réflexe d'auto-défense ? (79)
Par la suite, lors de la seconde partie de son séjour chez Monsieur Knott, la situation empirera encore, car ce seront cette fois ses perceptions qui plus ou moins le trahiront :
Le peu qu'il y avait à voir, à entendre, à sentir, à goûter, à toucher, comme frappé de stupeur il le voyait, l'entendait, le sentait, le goûtait, le touchait. (207)
Autrement dit, dès ce premier stade, c'est le vécu
lui-même qui se trouve frappé d'incertitude (au point que, comme on l'a suggéré, tout
le récit de Watt puisse être mis en doute et interprété comme étant purement
imaginaire).
Ensuite, il y a les limitations de la mémoire, autrement dit les aléas de la
reconstitution de telle ou telle tranche du passé :
Car lorsque Watt parla enfin de cette époque elle était déjà depuis longtemps révolue et le souvenir qu'il en gardait était sans doute, dans un sens, moins net qu'il n'aurait voulu, tout en étant, dans un autre, trop vivace à son gré. (75)
Puis les difficultés et carences de l'expression chez lui, combinées aux difficiles conditions matérielles de la communication :
Ajoutez l'obscurité des communications de Watt, la rapidité de son débit et ses excentricités de syntaxe, voir plus loin. (75)
Viennent ensuite les difficultés d'audition et de compréhension de Sam, récepteur du message :
Ajoutez le peu d'aptitude à recevoir de celui à qui elles furent proposées. (75-76)
Carences dont la nature sera plus loin explicitée :
De ce murmure impétueux une grande partie sollicitait en vain mon oreille et mon intelligence défaillantes, et le vent en furie en emportait autant sans espoir de retour. (161)
Hé oui, mon ouïe à moi aussi commençait à baisser, si ma myopie n'évoluait pas. (175)
Enfin, il convient de prendre en considération les limitations de Sam-narrateur :
Ajoutez le peu d'aptitude à restituer de celui à qui elles furent confiées. (76)
Sans doute convient-il d'attribuer à toutes ces difficultés le style quelque peu anarchique du livre, où la ponctuation en particulier obéit à des règles assez capricieuses : soit des phrases hachées de virgules, soit de longues périodes sans une seule... Mais ce qui également ressort de toutes ces précisions, c'est que Sam n'est pas mieux loti, par rapport à sa narration du récit de Watt, que ce dernier en regard de l'expérience qu'il prétend relater : dans ces conditions, le produit final (le récit de Sam) relève tout bonnement du miracle -- ou alors de l'arbitraire.
Cette configuration Sam-Watt (qui déjà préfigure le duo voix / auditeur-scripteur de la Trilogie) est des plus aléatoires. A tel point que l'on serait en droit de soupçonner, non seulement le récit de Watt d'être inventé de toutes pièces, mais également celui de Sam d'être carrément apocryphe (c'est-à-dire imaginaire lui aussi). Outre les facteurs déjà relevés, plusieurs autres y incitent. Ainsi, les commentateurs n'ont pas manqué de le souligner, comment Watt aurait-il pu rapporter à Sam des scènes (celles du tout début et de l'extrême fin) auxquelles il n'a pas personnellement assisté ? De même, comment pourrait-il restituer la longue tirade d'Arsene, puisqu'il ne l'a pour ainsi dire pas écoutée :
Car dans les oreilles de Watt sa déclaration n'avait pénétré que par bribes, et dans son entendement, comme tout ce qui dans les oreilles ne pénètre que par bribes, pour ainsi dire pas du tout. (81)
Il y a également le cas de Lady McCann : comment
Watt, qui ne l'a guère rencontrée que par le biais d'un jet de pierre, pourrait-il
connaître son nom et ses origines ?
Sans compter que Sam avoue d'une part une certaine imprécision du récit de Watt quant
aux événements :
Cela ne veut pas dire que Watt n'ait pu omettre certaines choses qui étaient arrivées, ou qui avaient existé, ou en rajouter d'autres qui n'étaient jamais arrivées, ou qui n'avaient jamais existé. (130)
et par ailleurs celle de son propre récit par rapport à celui de Watt :
Et cela ne veut pas dire non plus que moi je n'aie pu omettre certaines choses que Watt m'avait dites, ou en rajouter d'autres que Watt ne m'avait jamais dites, malgré tout le soin que je prenais de tout noter sur-le-champ, dans mon petit calepin. (130-131)
Dès lors, où s'arrête le récit de Watt, où
commence celui de Sam ?
L'une dans l'autre, toutes ces contradictions ont pour effet de renforcer le primat du
narrateur par rapport au protagoniste : l'instance discursive première, dans la fiction
littéraire, c'est toujours le premier -- suggestion, donc, de la parole, du discours
comme instrument de pouvoir (Mercier et Camier reprendra ce thème). Dès lors Watt
s'avoue moins comme l'odyssée de son "héros" éponyme que comme le récit de
Sam. Nouvelle ambiguïté des apparences : Sam n'est nullement simple témoin (ou
confident) du récit, il est au contraire figure démiurgique. C'est par lui, tout compte
fait, que passe exclusivement le récit. Il en ressort que, pas plus que Dieu, le
narrateur, autre élusive divinité, n'est assermentable.
De sorte qu'à ce point deux niveaux se dégagent, celui de la représentation, qui
dénonce les ambiguïtés et les aléas de la communication et de l'intersubjectivité
(celle-ci étant encore, comme son nom l'indique, fonction de la subjectivité), et celui
du discours (de l'énonciation), dont il s'agit à présent d'examiner les modalités.
9. Enonciation, polyphonie / structure, fragments, parole
Watt, théoriquement, offre une double
narration : dans un premier temps celle de Watt à Sam, suivie de la narration de Sam au
lecteur -- d'une part le protagoniste-"héros" qui rapporte ses
"aventures" à un témoin-scribe, qui pour sa part les couche par écrit et les
transmet au public. Or le second, en tant que dernier narrateur, c'est-à-dire autorité
ultime (en réalité pas tout à fait, nous le verrons) sur ce récit qui se déploie --
et quoi qu'il en dise (prétendant être totalement dépendant de Watt pour ses
informations) --, avoue volontiers ses insuffisances, et donc les carences de son récit
-- de sa narration, bref, du discours qu'il propose au lecteur. Par ailleurs, il subvertit
ouvertement les conventions de ce genre de récit que l'on pourrait qualifier de
"seconde main" : on a précédemment remarqué que l'ouverture et la fin du
roman ne pouvaient avoir été racontées par Watt, qui en était absent, et ne pouvait
donc, a fortiori, les rapporter. Et qu'il était douteux que la longue tirade d'Arsene
fût entièrement rapportée, de manière authentique, par Watt. Et que l'identité de
Lady McCann ne pouvait guère être connue du protagoniste.
De sorte que, de ces deux "voix", il est impossible, en dernier recours, de
décider ce qui du texte revient à l'une ou à l'autre (appartient à, ou provient de,
l'une ou l'autre). Mais le problème se complique encore. Car la structure du livre est
une d'enchâssement, qui n'est pas sans évoquer celle, par exemple, des Mille et une
nuits, ou du Tristram Shandy de Sterne, ou encore (fort logiquement d'ailleurs)
celle de Jacques le Fataliste de Diderot, et donne à voir du discours dans le
discours (la tirade d'Arsene) et du récit dans le récit (l'histoire Louit-Nackybal et le
trafic du Bando). On peut encore noter que ces références placent bien entendu le texte
beckettien du côté du roman comique et philosophique.
Ce qui fait qu'en fin de compte on a affaire, non à un simple duo, mais à une véritable
polyphonie : on pourrait dire que Watt, le livre, est à l'image exacte de Watt, le
personnage, en qui se font entendre diverses voix. Ou encore : que le livre est pareil à
ce choeur mixte aux voix médiocres26 que perçoit Watt dans son fossé, avant d'arriver
chez Monsieur Knott, ou aussi bien, pourquoi pas, à cet extraordinaire concert de
grenouilles dont nous avons précédemment parlé -- ce qui de surcroît offrirait à la
lecture plusieurs instances de mise en abyme. Dans tous les cas, vertige d'une
construction tout en emboîtements, telles les matrioshkas russes.
Or cette polyphonie a encore une caractéristique : c'est que, prise dans un discours que
l'on pourrait qualifier (à défaut d'un terme plus satisfaisant) de
"monophonique", elle ne peut se manifester qu'en succession, non simultanément
: en d'autres termes, si le discours du texte joue sur plusieurs "voix", il ne
peut en manifester, tangiblement, qu'une seule à la fois : d'abord (en gros) celle du
narrateur (mais celle-ci est supposée reprendre celle de Watt), Sam, puis celle d'Arsene,
puis à nouveau celle du narrateur, puis celle d'Arthur, puis celle de Watt, et à nouveau
celle du narrateur (et ainsi en va-t-il du thrène entendu par Watt dans son fossé, ou du
concert des grenouilles) -- cet étalement du discours dans la durée fut, précisément,
rappelons-le, le problème crucial de Descartes avec son Cogito. De même que c'est
lui qui dé-totalise la plénitude de la combinatoire.
Or dans cette succession on constate qu'un discours est pratiquement absent, ou effacé si
l'on préfère, celui de Watt -- autrement dit le récit fondamental, celui de l'origine
de la narration de Sam. Il n'est pas étonnant, dès lors, que Watt en un point soit
présenté comme un reflet de Sam (ou l'inverse aussi bien) : car ces deux entités sont
finalement les deux faces de la même pièce. Il n'empêche que des deux, la seule voix
effectivement reconnaissable, dans le processus de l'élaboration et du déroulement du
texte, est celle de Sam : démonstration que c'est bien la dimension narrative qui prime,
et non celle du récit, ce dernier étant issu de la première, et non l'inverse. Et dès
lors le titre même du livre peut s'interpréter comme un emblème de l'absence (du
manque).
Il est vrai que, d'une certaine manière, le texte porte encore autrement ce que l'on pourrait appeler la signature de ses origines -- qui en un sens est également celle de Watt : il s'agit bien sûr de ces "blancs" dans le texte, marqués d'un point d'interrogation. A leur propos on peut noter plusieurs choses. D'une part, il n'affectent ni le début ni la fin du récit, autrement dit ces deux parties non attribuables à Watt qui en est à chaque fois absent. Non plus que la tirade d'Arsene, que Watt est supposé n'avoir pas écoutée, ni le récit d'Arthur, dont il a (prétend Sam) religieusement mémorisé presque chaque mot. Par ailleurs, même ces absences, ces trouées dans la narration désignent, en creux pour ainsi dire, les mots manquants, ou au moins la catégorie grammaticale, voire sémantique, de ces divers termes. Quelques exemples :
Il ne pouvait voir les tribunes, celle d'honneur, celle des sociétaires, celle du public, si ? vides aux couleurs blanche et rouge, car elles étaient trop loin. (31)
Ici, la place du blanc dans la syntaxe suggère que le terme manquant est, soit un adverbe, soit un autre adjectif suivi d'une copule.
Et il faut croire que Dieu, toujours favorable aux McCann de ? , guida son bras, car la pierre s'abattit sur le chapeau de Watt et le projeta de sa tête, au sol. (33)
De toute évidence, le mot manquant est un nom propre, de lieu.
Car Watt avait la cicatrice paresseuse et son sang devait être pauvre en ? . (34)
Première constatation : le mot manquant ne peut être qu'un substantif. Ensuite, le contexte permet de suggérer, sans grand risque de se tromper, qu'il s'agit de coagulant.
La chanson qu'Erskine chantait, ou plutôt psalmodiait, était toujours la même :
? (86)
Ici la trouée dans le texte est beaucoup plus conséquente, puisqu'elle englobe la totalité de la chanson sus-mentionnée -- du moins nous précise-t-on qu'il s'agit d'une chanson, et non d'un aria ou d'un poème.
Et ensuite pour passer à la génération suivante il y avait le fils de Tom Simon, âgé de vingt ans, qui entre autres anomalies hélas indescriptibles avait les
? (104)
Même principe que précédemment : on sait qu'il s'agit (au moins) d'un substantif, pluriel, ayant trait à une maladie ou anomalie physiologique -- mais le "blanc" est ici également et ironiquement à la fois logique (parce que l'anomalie est "indescriptible") et paradoxal (parce le nom la désignant impliquerait la description de l'anomalie). On trouve par la suite une autre instance, déjà citée : "(National Gallery N° ?)" (164) -- à nouveau, le contexte indique qu'il s'agit d'un chiffre.
Mes facultés purement mentales en revanche, celles à si juste titre dites de
? ?
? ? (175)
Encore une fois, le contexte indique qu'il s'agit au moins d'un substantif, appartenant au lexique du mental et de ses facultés.
Monsieur Case lisait :
? (237)
On sait que Monsieur Case est en train de lire "Chants
d'un chemineau, auteur George Russell (A.E.)" (237) -- le blanc concerne donc un
passage dudit livre. Notons en outre le jeu de mots (en français du moins)
chemineau-cheminot, et, plus implicite, l'opposition entre Monsieur Case cheminot
sédentaire et les chants d'un chemineau errant.
Les deux derniers blancs dans le livre sont (théoriquement du moins) encore plus
importants. Ils sont notés, respectivement : "(Hiatus dans le manuscrit.)"
(248) et "(Manuscrit illisible.)" (250). Or, dans le premier cas, le contexte
semble indiquer que l'interruption dans le récit est relativement brève (à moins qu'il
ne s'agisse d'une de ces vastes digressions dont le narrateur est friand). Même chose
pour la seconde interruption : elle ne semble pas affecter une portion cruciale du récit.
Ce qui est d'ailleurs également le cas de tous les autres blancs. Ce qui suggère que
récits, narrations et littérature ne sont au bout du compte que quantités
négligeables, bref là encore que l'écriture est une activité oiseuse et une perte de
temps et d'énergie.
Quel est le sens (les sens) de ces blancs, de cette narration trouée ? D'abord, dans la
mesure où leur importance augmente au fil du texte, ils suggèrent déjà le principe
d'un acheminement vers le silence -- ce silence qui sera l'impossible objet d'une vaine
quête dans la suite de l'oeuvre. A cet égard la traduction française est riche
d'ambiguïté (sinon de polysémie), peut-être délibérée :
Il veut un billet pour le bout de la ligne, cria Monsieur Nolan.
Est-ce un blanc ? dit Lady McCann. (254)
La ligne -- de chemin de fer, ou d'écriture ? Un
blanc -- un individu de race blanche ou la blancheur de la page vierge ? Seule
l'ambiguïté du premier segment se trouve, bien évidemment, dans l'original.
Par ailleurs, on a vu que ces blancs, signes d'une absence, d'un vide, gardaient en creux
la marque du mot (du texte) manquant, inscrite ou suggérée par le contexte : ce qui est
absent, ce sont des mots, du texte, du langage. De sorte que là encore, on ne sort pas
totalement du symbolique (du langage) -- tous ces non-mots (tout ce non-texte) font
inéluctablement signe vers des mots, du texte. L'absence pointe vers une présence, le
silence vers du discours. C'est précisément ce que découvrira à son tour l'innommable,
en fin de parcours.
En outre, ce principe d'une narration trouée implique que Watt est un texte
incomplet, marqué au coeur par l'inachèvement : il est, en d'autres termes, marqué, en
sa réalisation même, par le manque. Mais en même temps ce manque implique la négation
de la totalité, de l'intégrité de ce texte : il n'est dès lors qu'une suite de fragments.
Et bien entendu ceci est encore renforcé par ces "addenda" placés à la fin du
livre, dont une note de bas de page déclare :
On étudiera avec soin les matériaux précieux et éclairants qui suivent et que seuls le dégoût et l'épuisement ont exilé du corps de l'ouvrage. (259)
Que ces autres fragments aient effectivement été à
l'origine prévus pour s'intégrer dans le corps du texte ou non (certains d'entre eux
n'ont aucun rapport avec le roman, et pratiquement aucun n'est en soi précieux ou
éclairant) ne change rien à l'affaire : leur simple présence suffit à affirmer le
principe de l'incomplétude, l'aspect irrémédiablement fragmentaire du texte.
Notons toutefois au passage que cette note à son tour place la composition de Watt
sous le signe de la corvée et du pensum, aboutissant au dégoût et à l'épuisement. Que
par ailleurs le second "addendum" à lui seul constitue un véritable résumé
de toute l'entreprise :
qui du vieillard
l'histoire contera ?
dans une balance
absence pèsera ?
avec une règle
manque mesurera ?
des maux du monde
la somme chiffrera ?
dans des mots
néant enfermera ? (259)
Le texte lui-même s'affirme comme totalité
dé-totalisée. Mais après tout, que signifie cette notion de "totalité"
concernant un texte (un discours) ? Déjà Barthes remarquait que tout ce qui est noté
est notable. Watt pour sa part fait la démonstration que l'on peut toujours
ajouter ou retrancher d'un texte. Ce qui fort logiquement implique qu'un texte n'est
jamais véritablement achevé : puisqu'il est toujours possible d'y ajouter une phrase, un
mot. Ceci n'est pas sans rappeler la remarque de Valéry selon laquelle on n'achève pas
un poème, on l'abandonne. Ainsi la notion de fragment (de fragmentation) à la limite
ouvre-t-elle sur celle d'infini -- celui de tout discours, qu'il renvoie à l'individu ou
à l'espèce. Dont tout texte, précisément, n'est dès lors jamais qu'un fragment.
On peut ici rappeler que les romantiques allemands pratiquaient volontiers le culte du
fragment, en tant que symbole de vérité, dont il constitue un aperçu fugitif et partiel
-- toutes les paroles humaines se situant à égale distance de l'infini, l'énoncé total
est de ce fait impossible à écrire de toute manière. C'est également le fragment que
choisira par exemple Nietzsche pour une partie de son oeuvre, en réaction contre les
philosophies de système du passé.
Mais du même coup c'est la notion de structure qui se trouve mise à mal par
l'entreprise beckettienne : dans cette optique de la fragmentation du discours, elle
n'apparaît plus que comme arbitraire, elle aussi soumise à une contingence fondamentale.
Et ainsi en va-t-il de la signification. Comme le notera le huitième des Textes pour
rien, "c'est la fin qui la donne, la signification aux mots." (168). Et
la fin, bien évidemment, est toujours pour plus tard.
Une excellente illustration de cette subversion des canons traditionnels de la
littérature, dans le livre, est le récit d'Arthur : au départ, il s'agissait de
relater les forfaits de Louit, sa chute et son ascension, grâce au trafic du Bando. (206)
Mais Arthur éprouve soudain le besoin d'interrompre
son histoire (il ne peut rester plus longtemps absent de la maison de Monsieur Knott, de
ses mystères et de sa fixité, précise le texte), en son milieu, juste après la séance
du comité -- de sorte que de la suite (les forfaits de Louit, sa chute et son ascension,
le trafic du fameux Bando précisément), on ne saura jamais rien. Le récit d'Arthur est
donc condamné à demeurer incomplet -- un fragment, là encore.
Mais l'épisode de la séance de comité peut également être considéré comme un récit
en soi. Cependant, il n'est que le hors d'oeuvre des aventures et mésaventures de Louit
que l'on nous avait annoncées, dont le plat de résistance devaient être sa chute et son
ascension subséquente grâce au Bando, le trafic de ce dernier constituant si l'on peut
dire le dessert : de sorte que nous trouvons, à nouveau, tout en même temps le fragment
et la totalité. Par ailleurs, ce long épisode de la séance prouve que l'on peut
toujours rajouter tel ou tel détail à un récit, bref que par essence il est infini --
et dès lors que le choix de tel ou tel épisode, anecdote ou détail, relève d'un choix
délibéré, et donc d'une exclusion -- on revient à la conception spinoziste de la
négation, ou au Borges du "Sentier aux jardins qui bifurquent" (dans les Fictions
mentionnées plus haut). A l'inverse, les blancs et les "addenda" montrent
qu'on peut également retirer des éléments : en ce sens, Watt n'est incomplet que
de ce qu'on le désigne comme tel. De sorte que, si la totalité est ici arbitraire, il en
va exactement de même de l'inachèvement.
En somme, tout conteur se condamne, d'emblée, à l'infini ou à l'arbitraire (et donc,
d'une certaine manière, au mensonge, ne serait-ce que par omission -- ou aussi bien
enjolivement). Et c'est précisément cet arbitraire qui fonde ce qu'on nomme la
structure, et par voie de conséquence la signification : celle-ci est donc, à son tour,
on ne peut plus contingente (et c'est bien là ce qui fonde le discours critique). On peut
alors (se) poser la question suivante : que serait un récit qui rejette l'arbitraire et
choisit la totalité, autrement dit l'infini ? Tout simplement, en admettant seulement
qu'il fût possible, il serait tenu de couvrir l'histoire entière de l'humanité -- sinon
même du monde et du cosmos -- jusqu'à, pourquoi pas, celle de Dieu et de l'Eternité.
C'est à peu de choses près, on l'a vu, ce qui risque d'arriver à Watt avec la famille
Lynch.
Ceci en amont. Car en aval, il serait condamné à demeurer inachevé à son tour,
tributaire qu'il serait du devenir de ladite humanité, dudit monde, dudit cosmos, dudit
Dieu, de ladite Eternité. Au mieux pourrait-il prétendre à l'achèvement avec la fin de
l'espèce humaine -- car dès lors il n'y aurait plus personne pour faire ce récit (à la
rigueur un hypothétique dernier homme -- mais pour quel hypothétique lecteur ?). De
toute façon, la signification disparaîtrait. Bien évidemment, un tel récit est
proprement inconcevable -- et c'est pourtant le rêve tenace de l'Humanité, avec son
Histoire et sa Science, rêve téléologique des origines et des fins. Mais de cette
impossibilité fondamentale, et donc de cette espèce d'escroquerie que constitue
tout récit, toute fiction, finalement toute parole même, la suite de l'oeuvre se
souviendra. En particulier que la seule forme crédible de narration, dans une telle
perspective, est de l'ordre de la subjectivité, autrement dit du "je".
Mais Watt va encore plus loin dans la
subversion du roman traditionnel. Ainsi, on a déjà noté que la frontière entre Watt et
Sam, et donc entre leur narration respective, était plutôt floue, et volontairement
brouillée. Que d'autres discours (d'Arsene, d'Arthur) intervenaient pour encore
compliquer les choses. Mais on note également des modifications dans la forme et les
conventions formelles régissant d'habitude le texte de fiction. Par exemple, on se
souvient que le narrateur à un certain moment pestait contre le point-virgule --
effectivement, à partir de Watt, ce signe va disparaître, et la ponctuation des
textes suivants se réduire à son minimum, à savoir presque (!) uniquement la virgule et
le point.
Mais surtout, on constate que les signes (guillemets en anglais, tiret en français)
régissant normalement les discours des personnages sont ici supprimés. A la limite avec
une certaine logique : le contexte, là encore, ainsi que la pagination, indiquent assez
clairement qu'il s'agit non de la parole du narrateur, mais de celle des personnages -- en
d'autres termes, une telle convention de ponctuation (qui est sans doute un héritage du
théâtre) s'avère en fait superfétatoire et redondante. Mais inversement, ces discours
rapportés sont véhiculés par la voix narrative, et donc en font partie. D'un côté,
Beckett se livre donc à une véritable épuration du texte, ne conservant que ses
conventions (ponctuation, pagination) minimales. Et même, il va déjà plus loin dans
certaines portions du roman (usage qu'il généralisera d'ailleurs dans les textes
ultérieurs) : dans la tirade d'Arsene, dans le récit d'Arthur, par exemple, les discours
des personnages sont carrément intégrés au corps du texte.
Mais du même coup, avec la disparition des guillemets / tirets introduisant le discours
des personnages, ce dernier cesse de se distinguer du reste du texte : en d'autres termes,
techniquement parlant, son statut spécifique disparaît à son tour, et l'on peut donc
considérer que ces paroles individuelles et différenciées sont elles aussi reprises à
son compte par le narrateur, et véhiculées par lui -- à moins que, si l'on prend les
choses à rebours, on ne considère qu'elles sont tout bonnement produites par lui. Ce qui
ferait de Watt une parole unique, continue pour ainsi dire, entièrement prise en
charge par son narrateur principal, Sam. Seulement on a vu que les choses ne sont pas si
simples. Car d'une part les "addenda" ont pour effet de détruire à leur tour
cette illusion de la représentation, et de la présence souveraine d'un narrateur : elles
désignent en fait la personne de l'auteur se "dissimulant derrière" le
narrateur -- de sorte que le roman en fin de compte renverrait explicitement à un certain
Samuel Beckett, seule et ultime autorité, en dernière instance, regardant la production
d'un texte intitulé Watt. Une telle problématique se retrouvera dans les textes
ultérieurs.
A ce point, on passe donc d'un espace narratif duel / polyphonique (narration de Watt
contenant celles d'Arsene et d'Arthur, narration de Sam contenant toutes les autres) à un
espace unique (univoque) narratif d'abord (Sam), puis discursif (l'auteur) : en effet, le
narrateur ne pouvant ici explicitement être confondu avec l'auteur, on considère que ce
dernier a produit un discours, sous forme de texte de fiction. Le quatrième des Textes
pour rien notera d'ailleurs à ce sujet (dans un contexte légèrement différent il
est vrai) :
(...) du moment qu'il y a parole, pas besoin d'histoire, une histoire n'est pas de rigueur. (142)
Mais c'est compter sans ces deux notes signalant les vices du manuscrit : les références à ce dernier suggèrent une autre présence au-delà de l'auteur, une autre autorité ayant mis la main au texte, un éditeur par exemple. Du coup, ce n'est plus à un espace univoque, mais résolument équivoque que