La fin de la Frontière

par Jean-Jacques Sadoux

Un des traits les plus représentatifs du western hollywoodien et post hollywoodien, c'est sa dimension nostalgique. Cette nostalgie est d'ailleurs au cœur même de la fiction américaine preuve parmi tant d'autres de l'enracinement de ce cinéma dans l'imaginaire des États-Unis. Rien n'exprime mieux cet aspect des choses que le thème de la dernière frontière qui va assurer la cohésion d'un genre qui n'a jamais cessé de s'interroger sur l'histoire du pays et sur ses mythes fondateurs.

......La frontière est une notion spécifiquement américaine qui correspond à peu près à celle du front pionnier des historiens français. Dès le début de l'occupation du continent au XVIIe siècle, l'avancée vers l'intérieur va amener la création de ce concept : la frontière ce sont les terres vierges non encore mises en valeur par les pionniers. Au fil des années, elle recule peu à peu vers l'Ouest jusqu'à sa disparition officielle en 1890.
...... Cette disparition, qui correspond symboliquement aux dernières guerres indiennes (« frontier wars » en américain), va créer toute une mythologie dont le western littéraire (The Bride Cornes to Yellow Sky de Stephen Crane, The Virginian d'Owen Wister) se fera l'interprète. La fin du vieil Ouest et de son mode de vie est envisagé avec inquiétude par un grand nombre d'Américains qui redoutent la disparition des vertus qui ont fait la force et la grandeur des Etats-Unis.
...... Cette interrogation douloureuse sur une page essentielle qui vient d' être tournée explique l'impact que va avoir en 1891 une courte communication rédigée par un jeune historien, Frederic Jackson Turner, et intitulée La signification de la frontière dans l'histoire américaine.
...... Selon sa thèse, le front pionnier a joué un rôle décisif dans la formation du caractère américain dont la spécificité provient en grande partie de cette expérience originale. L'individualisme, le goût du changement et de l'action, le pragmatisme qui caractérisent l'expérience américaine s'expliquent par les trois siècles où la frontière à modelé le paysage physique et mental des Etats-Unis. Turner pensait que les terres libres de l'Ouest étaient la base de l'égalité sociale et économique, et que les petites communautés agricoles représentaient la quintessence de la démocratie.
...... Turner va contribuer à influencer pour les décennies à venir la représentation de l'Ouest cinématographique, car le western, là encore, n'a rien inventé et le thème de la fin de la frontière parcourt, tel un leitmotiv, toute l'histoire du genre.

La fin de la Frontière et le mythe agrarien

......Un grand nombre de westerns se déroulent à des époques charnières de l'histoire de l'Ouest, à un moment où un ordre ancien disparaît progressivement pour faire place à un monde nouveau. De cette cassure naîtra un conflit qui constituera le ressort dramatique du film.
...... Cette cassure marque aussi la décomposition du mythe agrarien qui trouve son origine dans la pensée politique de Thomas Jefferson, un des pères spirituels de la nation. Selon ce mythe, omniprésent dans tout le cinéma hollywoodien, l'Amérique est le nouveau jardin d'Eden où l' homme peut repartir à zéro loin des corruptions de l'histoire (les États-Unis n'ont pas connu la période féodale et la monarchie absolue et ont donc échappé aux convulsions révolutionnaires). Le continent bénéficie d'une nature vierge, immense et bienfaisante, qui va communiquer à ceux qui s'y installent une sa­gesse et des vertus naturelles. Donc l'Indien, l'homme de la frontière, le cow-boy et le fermier seront bénis de Dieu et incarneront (surtout les trois derniers) le citoyen américain idéal, indépendant, travailleur, honnête, frugal et démocrate. Tant que cet équilibre a pu être maintenu, l'Amérique a été préservée. Mais à partir de la fin de la guerre de Sécession (1865), l'Histoire a rattrapé le pays, l'industrialisation est arrivée, les villes se sont développées et la frontière a disparu.

La scène d'ouverture de The Last Frontier (La charge des tuniques bleues, Anthony Mann, 1956) offre une illustration très intéressante de ce grand thème américain. Les trois trappeurs, qui traversent un paysage édénique renvoyant à l'innocence du paradis perdu, symbolisent cette harmonie entre l'homme et la nature que l'intrusion de la civilisation venue de l'Est va bouleverser. S'ils sont dépouillés de leurs fourrures et chassés de ce territoire par les Indiens jusqu'alors amicaux, c'est que ce fragile équilibre vient d'être détruit par l'arrivée des soldats qui ont violé l'intégrité du lieu en construisant leur fort.
...... « La civilisation est en train de nous rattraper », se lamente le plus âgé des trois qui met en garde ses camarades contre tout contact avec les soldats, source d'aliénation et de perte de liberté.
...... On sait qu'une fin « optimiste» fut imposée à Anthony Mann qui voulait que ses trappeurs retournent à leur forêt après avoir goûté à la civilisation. Il dut accepter de voir l'homme de la frontière joué par Victor Mature perdre son indépendance et se fixer parmi les Blancs. Cette conclusion voulue par le studio est en fait parfaitement conforme à la mythologie du genre. Dans Horizons West, Jim Kitses souligne que sur le plan formel, le western repose sur une série d'oppositions entre la civilisation venue de l'Est et la sauvagerie primitive de l'Ouest. Dans la liste qu'il dresse de ces éléments conflictuels, les deux derniers sont particulièrement révélateurs: l'Ouest sauvage symbolise la tradition et le passé, la civilisation, elle, le changement et le futur. On voit donc que la fin de la frontière est inscrite dans la structure même du genre.

La fin de la frontière selon John Ford

......Toute l'œuvre westernienne de John Ford renvoie au thème de la frontière: de Drums along the Mohawk (Sur la Piste des Mohawks, 1939), illustration fidèle des thèses de Jefferson et de Turner sur l'esprit démocratique des petits fermiers américains, à The Searchers (La prisonnière du désert, 1956) ou Cheyenne Autumn (Les Cheyennes, 1964), douloureuses remises en question d'une mythologie jusqu'alors quasi intangible.
...... Cependant, c'est avec The Man Who Shot Liberty Valance (L'homme qui tua Liberty Valance, 1961) que Ford décrira avec le plus d'acuité la mort du vieil Ouest et la fin de l'esprit de la frontière.
...... Les trois personnages masculins principaux du film : Liberty Valance (Lee Marvin), Tom Doniphon (John Wayne) et Ransom Stoddard (James Stewart), incarnent chacun un moment de l'histoire de l'Ouest et les lignes de faille qui la parcourent. Liberty Valance, c'est l'Ouest sauvage avec sa violence primitive et sa lutte pour la survie quotidienne; comme son nom l'indique, il vit en suivant le code de liberté quelque peu anarchique qui précède l'instauration de la loi venue de l'Est. Personnage anachronique, il meurt parce qu'il a voulu empêcher cet ordre nouveau de s'installer à Shinbone.
...... Tom Doniphon appartient lui aussi au passé mais, contrairement à Liberty Valance, il comprend que son époque est révolue et tente d'assurer une transition avec la civilisation et ses contraintes. Quant à Ranson Stoddard, il représente parfaitement, de par sa profession de juriste, la civilisation en marche et la domestication d'un monde qui doit intégrer la nation américaine.
...... Très symboliquement, le film s'ouvre sur une attaque de diligence perpétrée par Liberty Valance, et se clôt par le retour en chemin de fer à Shinbone du sénateur Stoddard venu assister aux obsèques de Doniphon à qui il doit sa carrière.
...... Ford va se servir d'un journaliste local pour nous faire saisir cette vérité essentielle: la fin de la frontière, c'est aussi le commencement de l'Ouest mythique. Lorsqu'on lui demande pourquoi il ne veut pas révéler la vérité au sujet de la mort de Liberty Valance, il répond: «Dans l'Ouest, monsieur, quand les faits contredisent la légende, nous imprimons la légende ».

La fin de la frontière selon Sam Peckinpah

......L'intrusion du chemin de fer (la machine dans le jardin dont parle Leo Marx dans son ouvrage sur le mythe pastoral en Amérique : The Machine in the Garden) fait partie des signes qui ont traditionnellement annoncé la fin de la frontière; d'autres signes, encore plus aisément décodables, renvoient à l'arrivée du XXème siècle et au bout de la piste. La mitrailleuse qui fait voler en éclats non seulement les corps mais plus encore le rituel sacré du « gunfight » westernien, l'automobile qui rend le cheval obsolète et inefficace, apparaissent dans plusieurs westerns essentiels traitant des derniers soubresauts du vieil Ouest : The Wild Bunch (La Horde sauvage, 1969) et The Ballad of Cable Hogue, 1970) de Sam Peckinpah entre autres.
...... Sam Peckinpah fut, du reste, le cinéaste qui a le plus fait pour populariser ce thème de la fin de la frontière. Son œuvre la plus remarquable à cet égard, Ride the High Country, (Coups de feu dans la Sierra, 1961), reste inégalable trente-cinq ans après et marque un tournant dans l'évolution du genre.
...... L'idée forte du départ consistait à utiliser deux vedettes de l'âge classique du western, Randolph Scott et Joel McCrea, pour interpréter deux personnages vieillissants dans un Ouest qui n'était plus le leur.
...... Dérisoires et pathétiques dans leur désir de paraître et de donner le change, ils ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils incarnaient jadis à l'écran comme dans la vie.
...... Lorsque Judd (Joel McCrea) arrive dans une petite ville minière pour gagner un peu d'argent en escortant un convoi d'or, il découvre un Far West où les courses de chameaux et l'automobile ont remplacé les rites d'antan. Il se réfugie aux toilettes pour lire son contrat afin que le banquier ne s'aperçoive pas qu'il a besoin de lunettes, et quand il rencontre par hasard son vieux complice Westrum (Randolph Scott), celui-ci en est réduit à présenter pour vivre un spectacle minable parodiant cruellement l'Ouest sauvage.
...... Le code de l'honneur et l'intégrité du héros westernien traditionnel sont aussi bafoués, et l'amitié virile qui était une des pierres angulaires du genre ne résiste pas à l'appât du gain.
...... Mais à la différence du western italien, les héros de Peckinpah retrouvent au moment de mourir une dignité qui ressuscite les grands mythes du passé. La scène finale de Coups de feu dans la Sierra, constitue un des plus beaux hommages au western classique dont le film se veut la continuation envers et contre tout.
...... Cet hommage au western de l'âge d'or dans une œuvre témoignant de la fin de la frontière, on le trouve aussi dans le générique de The Shootist (Le dernier des géants, Don Siegel, 1976) qui est construit sur une série de westerns ayant marqué la carrière de John Wayne. Tout comme Coups de feu dans la Sierra, le film de Don Siegel joue avec subtilité sur ce même thème en prenant appui sur l'un des derniers mythes vivants de l'Ouest cinématographique.
...... En faisant interpréter au vieil acteur malade son ultime rôle et plus précisément celui d'une ancienne gloire de l'Ouest rongé comme lui par un cancer, Siegel donne au film une troublante dimension.
...... En quelques plans, il nous fait saisir la mélancolie profonde de ces moments crépusculaires où un monde s'éteint en jetant ses derniers feux. La séquence d'ouverture avec l'arrivée, le jour même de la mort de la reine Victoria, du vieux « gunslinger » moribond dans un Carson City en proie au modernisme, renforce encore cette impression de fin de monde.

 

De Michael Cimino à Clint Eastwood : chronique d'une mort annoncée

......Heaven's Gate (La porte du paradis, Michael Cimino, 1980) marque une nouvelle étape, encore plus radicale dans l'évocation de la fin de la frontière. Ce western confus, irritant et passionnant à la fois, étire sur trois heures et quart (du moins dans sa version non mutilée) une fresque se déroulant sur des dizaines d'années et des milliers de kilomètres. Cimino s'attache entre autres sujets à la Johnson County war, guérilla qui mit aux prises, dans le Wyoming de 1892, de riches éleveurs à de petits fermiers.

......Dans La porte du paradis, la frontière et ses traits distinctifs répertoriés par Turner n'a jamais existé. Ce fut un combat sans pitié, dénué de tout romantisme où le concept marxiste de la lutte des classes est invoqué pour expliquer l'âpreté de la lutte. Exploitants contre exploités, nantis contre miséreux, nous sommes aux antipodes de la version officielle de l'Histoire de l'Ouest. Cimino souligne le caractère ethnique et politique du conflit: d'un côté les riches « cattle barons» américains de vieille souche anglo-saxonne et protestante, de l'autre les émigrés de fraîche date provenant d'Europe de l'Est.
...... La porte du paradis, contrairement à ses prédécesseurs, traite de la fin de la frontière en niant la notion même de frontière. Le public américain ne supporta pas cette vision iconoclaste et politisée, et le film de Cimino fut le plus grand désastre financier de tous les temps.
...... Kim Newman dans Wild West Movies fait remarquer que le western a survécu à de multiples outrages et indignités tout au long de son histoire (des cow-boys chantants aux films parodiques italiens), mais que La porte du paradis devait lui porter un coup fatal. La traversée du désert que le genre devait connaître dans les années 80 trouvant là une partie de son explication, personne ne voulant risquer d'argent sur le tournage d'un western.
...... Au début des années 90, à un moment où le western semblait renaître de ses cendres, il appartenait à Clint Eastwood qui, tout au long de sa carrière de cinéaste, n'a pas cessé de revisiter les grands mythes américains, d'aborder ce thème de la fin de la frontière.
...... Dans Unforgiven (Impitoyable, 1991), Eastwood le cinéaste met en scène Eastwood l'acteur pour remettre fondamentalement en cause son image et celle de l'Ouest. Le héros fringant de jadis n'est plus qu'un misérable bouseux incapable de se servir correctement d'une arme ou de monter à cheval. Son passé qu'il cherche à oublier comme tant de héros westerniens classiques est celui d'un tueur minable; quant au règlement de compte final, il témoigne par sa brutalité et son absence de fair-play qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de l'Ouest. Le culte de la frontière comme héritage valorisant est définitivement battu en brèche à travers une condamnation sans équivoque de la violence, péché originel et crime fondateur de l'Amérique.

La fin de la Frontière transcende le cadre du western

......La fin de la frontière sera paradoxalement le thème de films traitant de la réalité contemporaine. Dès les années 30, le western avait introduit des récits modernes et la technologie du XXème siècle dans le monde de l'Ouest (les films du cow-boy chantant Roy Rodgers entre autres), mais c'est lorsque les mythes fondateurs du western commenceront à être mis en doute qu'une série d'œuvres se situant aux marges du genre aborderont ce problème.
...... Quatre d'entre elles au moins méritent une attention particulière: The Misfits (Les Désaxés, John Huston, 1961), Lonely are the Brave (Seuls sont les indomptés, David Miller, 1962), Midnight Cowboy (Macadam Cowboy, John Schlesinger, 1969) et Easy Rider (Denis Hopper, 1970).
...... Chacun de ces films présente des personnages qui sont imprégnés des codes du vieil Ouest, mais empétrés dans des contradictions ou des compromissions qui leur sont imposées par le matérialisme d'une Amérique décadente. Le rêve et l'utopie se sont mués en cauchemar et la légende ne subsiste que sous forme parodique.
...... Mais c'est dans un film qui s'apparente plus à un «road movie» qu'à un western qu'on trouve peut-être la scène la plus émouvante dans sa simplicité sur la mort de la frontière et le traumatisme qu'elle a entraîné. Honky Tonk Man (1982) de Clint Eastwood nous montre un vieil homme revenu à l'époque de la grande dépression des années 30 sur le site de la dernière ruée sur l'Oklahoma en 1890, et qui constate avec amertume que la terre fertile s'est transformée en poussière et qu'il n'y a plus de place pour les chasseurs de rêves.
...... La part du rêve dans le western a toujours été prépondérante, si le rêve disparaît, si les légendes meurent, le genre n'a plus de raisons d'exister. On peut se demander si le western survivra longtemps à la volonté autodestructrice dont il témoigne depuis plusieurs décennies. Quelques œuvres récentes (Danse avec les loups, Impitoyable, Geronimo) peuvent nous laisser croire le contraire, car elles nous rappellent que le thème de la fin de la frontière est inscrit dans les gènes du western.

Jean-Jacques SADOUX

Bibliographie

Le mythe de l'Ouest, l'Ouest américain et les « valeurs» de la frontière, Ed. Autrement, HS n° 71, octobre 1993.

Cabau Jacques, La prairie perdue, éd. Du Seuil, Points, 1981.

Newman Kim, Wild West Movies, How the west was found, won, lost, lied about, filmed and forgotten, Bloomsbury, London, 1990.