La fiction cinématographique reprendra scrupuleusement tous les thèmes
et mythes mis en place par la littérature américaine, et Hollywood sera hanté
dès ses origines par l'image obsédante de l'Indien, tour à tour mauvaise conscience
d'une nation ou exutoire à la haine raciale.
L'ère du muet
......La représentation
de l'Indien dans le western muet passera par trois étapes successives : une
période documentaire allant approximativement de 1894 à 1902, une période
romantique de 1902 aux débuts des années 20, et enfin une période semi-réaliste
couvrant la fin de la décade.
......
...... Rescue a Child from Indians (Biograph,
1902) allait jouer un rôle important dans la représentation de l'Indien à
l'écran en officialisant l'emploi d'acteurs blancs grimés au détriment d'authentiques
Amérindiens, et en introduisant comme son titre l'indique clairement une vision
très connotée des rapports entre les deux races.
......
...... Les courts métrages de D.W. Griffith traduiront
bien cette vision contrastée faisant de l'Indien alternativement une menace
pour la civilisation, ou un bon Sauvage dans la grande tradition rousseauiste.
(The Last Drop of Water, 1911 ; The Mended Lute, 1909).
...... Mais à quelques exception près (ceux de
Thomas Ince entre autres), les westerns de cette seconde période auront tous
en commun l'exclusion quasi systématique d'acteurs ou figurants indiens. Cette
politique n'avait d'ailleurs en soi rien d'inhabituel, les gens dits de couleur
étaient alors joués par des Blancs aux visages noircis.
...... Dans les années 20, le western à travers
une série de films à la dimension épique comme The
Covered Wagon de James Cruze (1922) ou The
Iron Horse de John Ford (1924), introduira physiquement l'Indien par le
biais de nombreux figurants, mais continuera à utiliser des acteurs blancs
dans les rôles de quelque ampleur (Richard Dix dans The Vanishing American - La
race qui meurt, de George B. Seitz en 1925).
......
L'arrivée du parlant
......La généralisation
des films parlants au début des années 30 et l'instauration de la politique
rooseveltienne du New Deal dont l'impact fut important sur le cinéma américain
(films « sociaux » de la Warner), n'entraîna pas de révision de l'image de
l'Indien dans le western. Bien au contraire, les films de cette décennie (une
des plus pauvres en ce qui concerne le western) témoignent d'une schématisation
dans la représentation de l'Indien qui allait contribuer à diffuser les clichés
négatifs les plus tenaces.
...... De The
Big Trail (La grande caravane, Raoul Walsh, 1931) à Stage Coach (La chevauchée fantastique, John Ford, 1939) en passant
par The Plainsman (Une Aventure de Buffalo
Bill, Cecil B. De Mille, 1936), l'Indien est traité de la même façon :
silhouette dans le paysage, sa fonction semble limitée à l'attaque du convoi
de pionniers, du détachement de cavalerie ou de la diligence. Cet anonymat
auquel il est réduit est une façon de nier son existence et ses problèmes
en le ravalant au rang de simple accessoire.
...... Dans les films de série B contemporains
de ces classiques, la vision est encore plus simpliste : Allegheny Uprising (Le premier rebelle, William Selter, 1939) fait
du massacre d'Indiens un constant sujet de plaisanterie.
Les années 40 : entre certitude et doute
.....Le western de l'âge
hollywoodien classique va maintenir peu ou prou ce cap qui commencera néanmoins
à s'infléchir progressivement après la Seconde Guerre mondiale.
......En 1940, King Vidor signe un western, Northwest Passage (Le grand passage), qui
dépeint l'Indien comme une créature sanguinaire ne méritant pas la moindre
compassion. Le film contient un des plus hallucinants massacres d'Indiens
jamais montré à l'écran conçu, à la différence de ceux de Little Big Man trente ans plus tard, pour susciter l'adhésion du spectateur.
...... Un autre western, remarquable lui aussi
à bien des égards, Unconquered (Les
Conquérants d'un Nouveau Monde, Cecil B. De Mille, 1947) est incroyablement
raciste au sens littéral du terme et renvoie aux pires délires du siècle des
puritains. Le choix de l'acteur Boris Karloff 2 pour
interpréter le chef indien est en soi profondément significatif des intentions
du metteur en scène et des schémas sur lesquels il s'appuie.
...... Ce choix s'inscrit dans une tradition
qui prit naissance dans les années 30 et qui allait se poursuivre longtemps
après : elle consistait à confier les rôles importants d'Indiens non seulement
à des Blancs, mais à des acteurs fortement marqués par une image de dur ("heavies").
Anthony Quinn, Jack Palance ou Charles Bronson ont tous eu leur période indienne
avant d'interpréter des gangsters ou des personnages à la violence mal contenue.
......En dépit de cette vision foncièrement manichéenne
qui prévalait dans la majorité des westerns des années 40, un renversement
de tendance devait commencer à se faire jour dans la seconde moitié de la
décennie.
......
...... Buffalo Bill (William Wellman, 1944) est
un film-clé pour ce qui est de l'évolution de l'image de l'Indien et de la
réévaluation des mythes de l'Ouest. S'appuyant sur le personnage légendaire
de William Cody, éclaireur, chasseur de bison et "injun fighter",
Wellman introduisait le ver dans le fruit en dénonçant les exactions dont
les tribus indiennes furent victimes et l'abjection du credo
de la frontière selon lequel le seul bon Indien était l'Indien mort.
......
...... Dans Fort
Apache (Le massacre de Fort Apache, 1947), il donne une version des guerres
indiennes qui est profondément révisionniste car elle laisse longuement la
parole à ceux qui ne l'avaient jamais eu auparavant. L'entrevue entre le chef
Apache Cochiste et le colonel Thursday demeure, un demi-siècle après, un grand
moment du cinéma libéral américain. La dignité de l'Indien,la force et la
justesse de ses propos, s'opposent à l'arrogance et ,au mépris dont fait preuve
le représentant des Etats-Unis. L'Indien n'est plus le bon sauvage romantique
de certaines représentations antérieures, c'est un être humain à part entière
qui ne demande que le respect du droit le plus élémentaire.
......A la fin des années 40, la voie était
désormais libre pour une entreprise de réhabilitation systématique qui serait
celle des westerns qualifiés de pro-Indiens de la décennie suivante.
Le western pro-Indien des années
50
Broken Arrow (La flèche brisée,
Delmer
Daves, 1950) est probablement le plus connu des westerns pro-Indiens. La devise
de Daves "Comprendre, c'est aimer"
y est illustrée à travers l'évocation des guerres apaches où ces derniers
sont présentés avec infiniment de respect et de réalisme. Cela dit, ce beau
western humaniste et libéral est pourtant critiquable à bien des égards. L'opposition
Geronimo/Cochise qu'il introduit amène le film à présenter celui-là comme
un être fanatique et borné, incapable de comprendre où se trouve l'intérêt
de son peuple en voulant poursuivre le combat et en refusant de faire confiance
aux Blancs. Cochise, au contraire, est un bon Indien car il souhaite éviter
le conflit et croit en la validité du traité qu'on lui propose. Le film dans
sa conclusion laisse croire au spectateur peu au fait des événements que la
position de Cochise était la bonne, et que Geronimo représentait les forces
rétrogrades et les mauvaises pulsions des Apaches.
......
......
......
L'Indien dans le cinéma post-hollywoodien
......
...... Willie Boy, dans la mouvance de La dernière chasse, mais avec une lecture
politique plus rigoureuse encore, s'en prend au mythe et non pas uniquement
au cadre ou à la psychologie des personnages 4.
...... Polonsky rappelait lors d'un entretien
paru dans Positif qu'"il y a un mythe
de l'Ouest pour les Américains, c'est le paradis perdu, pour les Indiens c'est
le génocide" 5.
...... A travers la révolte et la traque d'un
Indien fuyant le système de la réserve en 1909, époque où un ethnocide impitoyable
faisait suite aux massacres des décades précédentes, Willie
Boy fait voler en éclats l'imagerie du western classique en montrant à
quel point les mythes sont mensongers.
...... Ces mythes n'en finiront plus de mourir
tout au long des décades suivantes où la production de westerns ira en se
raréfiant d'une manière inexorable. La vogue du mouvement hippie et le succès
de la contre-culture feront de l'Indien un personnage à la mode et le western
une fois de plus collera à son époque en traduisant en images ce bouleversement
de société.
...... Jeremiah Johnson (1972)
de Sydney Pollack célébrera en l'Indien le premier Américain en situant son
récit à une époque rarement explorée par le western, la première moitié du
XIXe siècle. Le thème porteur de l'écologie sera utilisé avec celui de la
survie pour offrir un commentaire désabusé sur l'Amérique contemporaine. L'Indien
n'y sera pas idéalisé mais néanmoins en parfaite adéquation avec le monde
qui l'entoure.
...... Après une traversée du désert dans les
années 80, le western semble sur le point de disparaître. The
last minute rescue ne sera pas cette fois le fait de la cavalerie, mais
de l'Indien qui va réapparaître et lui redonner un nouveau souffle.
......Présenté comme l'aboutissement du western
pro-Indien, le film séduit par sa démarche lyrique et naturaliste. Jamais
à l'écran le "native American" ne s'était vu dépeindre de la sorte:
l'utilisation du dialecte Lakota impliquant des dialogues sous-titrés étant
probablement le point le plus étonnant quand on connaît l'aversion du public
aux États-Unis pour l'emploi de toute autre langue que l'anglais américain.
...... Danse avec les loups donne
de l'Indien une vision profondément respectueuse empreinte d'une fascination
et d'un romantisme qui transparaissaient déjà dans certaines œuvres antérieures
(A cross the Wild Missouri / Au-delà du Missouri, WiIliam Wellman, 1951).
...... Cependant, le film de Kevin Costner ne
parvient pas toujours à échapper à certains des clichés hollywoodiens en opposant
les bons Indiens (Sioux) aux mauvais Indiens (Pawnees) au mépris de données
historiques que quelqu'un comme Costner ne pouvait ignorer 6.
......De même, il témoigne tout comme les westerns
pro-Indiens précédents, Devil's Doorway
entre autres, d'un "refus explicite
de la rniscegenation", révélant cette vieille hantise du monde anglo-saxon
protestant et blanc à l'égard du métissage.
.....Le paradoxe
profond de ce western, c'est d'être à la fois atypique et conventionnel,
de n'être audacieux qu'en apparence et de caresser le public (surtout
américain) dans le sens du poil.
...... C'est peut-être dans une œuvre boudée
par le public et la critique, Geronimo
de Walter Hill (1993), qu'on trouvera l'approche la plus intéressante
dans le western contemporain des relations Blancs / Indiens à l'époque de
la frontière.
...... L'absence de toute forme de manichéisme
contraste fortement avec la vision de Danse
avec les loups, les Indiens sont montrés avec leur dignité et leur courage,
mais aussi avec leurs contradictions et leurs faiblesses, sans ce penchant
pour la violence et la provocation qui dépare un peu une œuvre estimable comme
Ulzana's Raid (Fureur apache, Robert Aldrich,
1973).
...... Certes, le film de Walter Hill reste encore
en partie prisonnier de certains clichés qui ont décidément la vie dure: les
deux officiers blancs sont peu crédibles dans le contexte de l'époque par
leur humanisme et leur générosité, mais les dernières scènes et le commentaire
final sur la lutte exemplaire des Apaches possèdent une force indéniable.
...... Près d'un siècle après, sa première apparition
à l'écran, l'Indien reste encore objet de fantasmes et de poncifs ou, pour
reprendre la formule de Leslie Fiedler, "ce
parfait inconnu pour lequel notre nouveau monde est un monde ancien"
.
Jean-Jacques SADOUX
Buscombe
Edward (edited by), The BFI Companion
to the Western, Museum of the Moving Image, British Film Institute, London,
1988.
Calder Jenni, There Must Be a Lone
Ranger, éd. Hamish
Hamilton, 1974.
Fiedler Leslie,
Le Retour du Peau-Rouge, éd. Seuil, Paris, 1971.
Tuska
Ion, The American West in Film, éd.
University of Nebraska Press, Bison Book, London 1988.
Revue Française
d'Études Américaines. Cinéma Américain : Aux Marches du Paradis, juillet 1993, n° 57, éd. Presses
Universitaires de Nancy.
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3. Cité dans Hollywood the Haunted House.
Paul Mayersherg, éd. Penguin Books,
p. 109.
4. Miche[ Ciment. "Le retour de J'Indien", Positif, n"
114, mars 1970, pp. 9-13.
5. Voir à ce
sujet l'article de Bernadelle Rigal-Cellard "Dances with Wolves, un Indien peut en cacher un autre". dans Revue Française d'Études
Américaines, n" 57, juillet 1993.
6. Ibid., p. 262.